‹ S. Thomas d'AquinChapitre 56 sur 256 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Saint Thomas n'est pas un naturaliste ; mais sa curiosité universelle et le sens profond de la solidarité de toutes les parties de la science lui ont suggéré des recherches d'où sont sorties, en ce qui concerne l'étude de la vie, des notions de tout premier ordre. On verra que sur plus d'un point il a devancé les plus, récentes conceptions, et s'est trouvé en garde contre des illusions qui, presque fatales à son époque, ont entraîné de nos jours des philosophes avertis cependant parles progrès de la science expérimentale.

Sa méthode générale n'est pas l'introspection. Son point de départ est tout physique ; il correspond à la doctrine : Omniscognitio a sensu. Le vivant est un corps naturel d'une certaine espèce : on cherche d'abord ce qu'est le corps naturel, et, de Jà, on vient aux conditions qu'il revêt dans le vivant. Si après cela un vivant se fait voir doué d'une fonction qui dépasse les pouvoirs du corps naturel, on étudiera cette fonction à part, sans oublier son point d'attache. Le traité de l'âme intellectuelle représentera ainsi comme une fuite tangentielle ; mais ce sera en fonction du cercle que, par la double méthode de similitude et de différence, on en établira la notion.

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que l'étude des

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substances séparées et celle de Dieu ne sont que le prolongement de cette recherche, dont l'élégante unité frappera tout penseur.

Il s'agit, au fond de tout cela, de la matière et de la forme, de la puissance et de Y acte, dont l'ascension ontologique s'établit entre deux extrêmes : l'indéterminé par absence d'acte; l'indéterminé par absence de limitation potentielle. De telle sorte que la science, qui est fondée sur l'acte, s'établit elle-même entre deux limites : l'inconnaissable par néant et l'inconnaissable par plénitude.

Ce procédé objectif est, au fond, celui de toute la philosophie antique. Est-il mauvais? Oui, au point de vue de l'idéalisme et des doctrines qui en procèdent; non, au point de vue du réalisme relatif auquel s'est attaché saint Thomas. C'est donc la théorie de la connaissance, et, par là, toute la philosophie, qui seraient ici en cause.

Avouons toutefois que l'introspection devait avoir, en toute hypothèse, sa très grande part. Quand on a l'étrange fortune de porter en soi-même l'objet de son étude, il serait curieux de s'obstiner à ne regarder jamais que du dehors. Saint Thomas ne mérite-t-il point ce reproche, je ne saurais le dire. Il a subi la pression du temps. Il observe au dedans, mais pour ainsi dire le moins possible. L'homme est pour lui un objet, qu'il construit en fonction des autres objets. A. de rares intervalles seulement, il s'en réfère proprement au sujet et aux données relatives à lui que nous fournissent les phénomènes de conscience.

Quoi qu'il en soit, voici, dans sa doctrine , à quelles amorces le problème de la vie se rattache.

Toute existence, dans tous les ordres, se manifeste par l'action; le bien est « difïusif de soi » ; l'être est dynamogénique. Mais l'être, se trouvant réalisé dans les natures en des formes diverses, implique aussi diverses formes d'action. Or, relativement à notre problème, deux cas fondamentaux doivent être envisagés. Il est des actions dont le sujet est autre que l'agent; il en est qui sont reçues dans l'agent

même; non pas comme tel, évidemment; car à parler avec précision, rien ne peut se mouvoir, l'agir et le pâtir impliquant l'un affirmation, l'autre négation d'acte. Mais on veut dire que certains êtres sont doués d'une multiplicité qui leur permet d'être à la fois agents et patients sous divers rapports, et l'on dit alors qu'ils se meuvent eux-mêmes; on dit qu'il sont vivants.

Il est nécessaire, d'ailleurs, d'écarter ici une équivoque.

Tous les êtres semblent doués, à certains égards, de cette autonomie de mouvement qu'on dit être caractéristique de la vie. Tout corps est lourd ou léger; or le corps lourd tombe, le corps léger monte sans intervention extérieure. Mais il n'y a là qu'une difficulté apparente. Les corps lourds se meuvent d'eux-mêmes, mais ils ne sont pas mus par eux-mêmes : moventur seipsis, sed non aseipsis1. L'engendrant, qui leur a donné leur nature, est cause propre du mouvement que manifeste cette nature; carà vrai dire, ce mouvement n'est pour eux qu'un complément de génération, le corps qui se meut ainsi s'efforçant vers sa disposition naturelle2. Dès que celle-ci est obtenue, le mouvement cesse, et puisqu'il n'y a pas lieu, pour le sujet, de faire face à des circonstances intérieures, ni de suivre un plan de développement défini, la nature ne l'a doué d'aucun pouvoir d'action sur lui-même ; il ne se meut pas.

Le vivant, au contraire, tout en se trouvant dans le même cas que le grave en ce qu'il reçoit d'un autre sa nature et conséquemment les tendances fondamentales qu'elle implique, le vivant, dis-je, a ceci de particulier que les tendances reçues sont relatives à un plan de développement qu'il devra réaliser par ses moyens propres. Il devra, de luimême, orienter ces tendances vers des applications particulières, de la même façon qu'un principe s'applique à des conséquences par l'intercalation de mineures successives. La plante procède ainsi en ce qu'elle assimile, et, par ce

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