In VIII Phys., lect. xxi, n
plénitude, il n'y a de changement ni désirable ni possible. Mais si, existant sous une forme, la matière est privée d'une autre, elle pourra l'acquérir; elle y tendra d'ellemême, non d'une tendance positive, mais de par une ordination naturelle, tellement qu'il vaudra mieux pour elle passer de forme en forme que de rester sous une seule, quelque parfaite qu'elle puisse être. D'où l'effort de la vie universelle et le peu de souci qu'elle prend de ses propres œuvres.
On fait donc de la privation un principe, en ce qu'elle permet le devenir; en ce qu'elle connote la capacité universelle de la matière, capacité requise pour la variété des manifestations de l'être et de la vie.
Telle est la donnée générale qui, empruntée à Aristote, prendra chez saint Thomas une ampleur et une précision géniales. Il la défend contre des retours d'imagination que n'ont pas su éviter toujours ses disciples. Peut-être ceux-ci, en négligeant de garder le contact avec les grandes nécessités métaphysiques d'où est né ce système, n'ont-ils pas peu contribué à le faire tomber en discrédit. Les plaisanteries faciles sur le nec quid, nec quale, nec quantum ne peuvent prouver que deux choses : ou l'incapacité de leurs auteurs, ou l'inadvertance chronique à l'égard de points de vue qui s'imposent pourtant à toute pensée profonde. . Je n'entends point dire que matière, forme et privation s'imposent à toute philosophie : plus d'une façon se présente de les fuir, quitte à en retrouver les équivalents ; mais je dis qu'elles viennent nécessairement à l'analyse, étant donné le point de départ de la spéculation thomiste, et j'ai noté déjà bien souvent que ce point de départ, je veux dire le conceptualisme mitigé, est une position inexpugnable. On peut refuser de la prendre; on ne peut valablement l'infirmer.
Pour ces motifs, je ne saurais me ranger à l'avis de ceux qui pensent que l'hylémorphisme est une théorie secondaire, une pièce rapportée qu'on pourrait détacher
sans trop de dommage, telle une poutre vermoulue, de l'édifice renouvelé du thomisme. Je regrette de contredire ici d'excellents esprits ; mais, à mes yeux, c'est là une contre-vérité manifeste.
Je crois bien comprendre la pensée qui dicte cette conclusion. Ce qu'on regarde comme essentiel, ici, c'est la division de l'être en puissance et acte, et l'on estime que la matière et la forme n'en sont qu'une application particulière, essentiellement révisable. Or c'est le contraire qui est le vrai. Ce qui est application, transposition, et, à ce titre, second ou dérivé dans le système, c'est la division de l'être en puissance et acte, en tant que cette division affecte tout, excepté précisément la substance hylémorphe.
En dehors de ce dernier cas, à quels objets la division en puissance et acte s'applique -t-elle?
Ou ces objets sont à l'intérieur des catégories, ou ils en sont exclus. A l'intérieur des catégories, en dehors de la substance, où la division susdite se résout en matière et forme, il n'y a que Y accident. Or l'accident n'est être qu'en dépendance de la substance. 11 est ens entis, et non pas ens. Si notre division ne s'appliquait qu'à lui, elle ne serait donc pas division de l'être. Si elle l'est, et si l'on maintient son caractère transcendantal, il faut avouer que la division en matière et forme, qui en est l'application à la substance matérielle, est antérieure à toute application qu'on en pourra faire aux catégories l. Ferai-je un jeu de mots déplacé en disant que la matière et la forme, en fournissant au système thomiste la substance, en deviennent la substance du système thomiste?
Que si l'on sort des catégories pour s'adresser à l'immatériel, alors il faut songer que pour le thomiste, l'immatériel n'est qu'indirectement objet de la connaissance humaine; qu'il est connu seulement par analogie, donc en
1. Cf. VII Metapk., lect. i, oùAristote, avec l'approbation de son commentateur, prouve longuement qu'étudier la substance matérielle c'est étudier l'être.
dépendance de notre objet direct, qui est la substance matérielle. Or, si l'immatériel n'est connu de nous qu'analogiquement, comment veut-on que l'application de la puissance et de l'acte àl'immatériel ne soit pas aussi analogique ? Et si elle l'est, c'est donc qu'une telle application dépend de l'autre. Ou pour mieux dire, c'est elle qui est application, c'est-à-dire emploi secondaire et dérivé de la notion. Je dis secondaire, non pas certes par l'importance, mais selon l'ordre de connaissance. Et je dis dérivé dans le même sens, bien que, dans l'ordre d'existence, ce soit la matière qui dérive de l'esprit et qui se trouve à son égard secondaire *. Il demeure en tout cas que ce qui est fondamental dans le système, ce ne sont pas ses adaptations, fussent-elles relatives à des objets supérieurs en soi : c'est son emploi direct, à l'égard de son propre objet.
Supprimez la matière et la forme, vous enlevez au thomiste sa conception fondamentale de l'être, en tant que celui-ci est l'objet propre et adéquat de notre esprit.
Il faut maintenant regarder d'un peu plus près à la nature de chaque principe.
A. a. — La Matière.
En ce qui concerne la matière, puisqu'on l'a déclarée pur pouvoir; qu'elle n'est donc revêtue d'aucun acte, et que nous ne connaissons que par l'acte, on doit la dire inconnaissable. Dieu sans doute la connaît ; mais c'est qu'il est au-dessus de la division de l'être en puissance et acte, étant universelle source d'être, et que, se trouvant ainsi super-intelligent, il comprend le sous-intelligible. 'Nous, au contraire, confinés dans un certain acte, ni nous ne concevons tout acte, ni à plus forte raison le pouvoir pur.
Mais ce qui est inconnaissable en soi peut quelquefois
j. Cf. I» pars, q. XIII, art. 6.
être défini indirectement, si le rôle qu'on lui attribue est analogue à celui que joue quelque réalité connaissable. Or la génération substantielle a pour pendant la génération accidentelle ; et celle-ci, s'a ppuyant sur l'être déjà constitué, est plus proche de la connaissance. Nous concevons que l'airain sans figure d'art puisse prendre une figure d'art. S'il la prend, l'airain aura joué le rôle de matière. A vrai dire, l'airain n'est ici matière d'art qu'autant qu'il est nonliguré ; mais cette absence de figure esthétique se fonde sur une substance qui a tout de même une figure telle quelle, et qui tombe sous la connaissance. Quand il s'agit d'engendrer la substance même, il n'en va plus ainsi; nulle figure, ni rien de tel ne subsiste; mais le cas demeure le même en ce que les relations qu'il suppose se retrouvent identiques. Ce que l'airain est à la statue, la matière pure Test à la substance. Or, en parler ainsi, c'est bien définir d'une certaine façon la matière. C'est tout ce qu'on en peut dire positivement1.
Reste maintenant la voie négative.
Puisque la matière est requise à titre de sujet de la génération substantielle, ce que fait acquérir celle-ci, la matière en doit être privée, sans quoi l'effort générateur n'aurait plus de raison d'être. Ce qui est ne devient pas. Or, que fait acquérir la génération substantielle ? À moins qu'elle ne soit qu'un leurre, elle fait acquérir l'être substantiel, c'est-à-dire l'acte premier sur lequel sont fondés tous les autres; ce qui fait dire d'une chose : Elle est, sans additions qui impliqueraient un mode ultérieur. La substance est le fond de l'être ; la détruire, ce serait donc détruire l'être; la poser, ce n'est pas moins poser l'être. Or, la génération substantielle la pose, et s'il est évident que le sujet d'un changement ne doit rien posséder, au départ, de ce qu'il doit acquérir, c'est donc que la matière pure se trouve pure, en effet, de tout acte entitatif, de toute dé-
1. In I Pfiys., lect. xiu, n° 9: In VII Melaph., lect. n, med.
LES PRINCIPES DE LA NATURE. lî
termination que les catégories de l'être puissent fournir.
C'est là précisément ce qui distingue la génération substantielle des autres changements observés dans la nature. L'altération aboutit à l'être tel en qualité ; l'augmentation à l'être tel en quantité ; la translation à l'être tel en ses relations locales; la génération, elle, aboutit à l'être tout court; car cela seul est être à proprement parler qui est substance1, et avant elle, dans l'ordre régressif des attributions, il n'y a rien 2.
Qu'on ne dise donc pas : La matière est un acte imparfait, un indéterminé relatif que détermine ultimement la forme. Parler ainsi pour éviter le mystère du devenir, c'est supprimer le devenir substantiel. « Dire que la matière est être en acte, c'est dire qu'elle est la substance même. Aussi les anciens Naturalistes, après avoir dit que la matière est un certain être, ajoutaient qu'elle est la substance intime de toutes choses, ne distinguant pins entre elle et la matière des œuvres de l'ari 3. »
Ces philosophes se fondaient sur un raisonnement célèbre dans les écoles. Si l'être même des choses est produit, d'où vient -il? Il ne vient pas de l'être; car ce qui est n'a pas besoin de devenir. 11 ne vient pas du néant; car du néant on ne peut rien faire. Ils concluaient que l'être tout court ne se fait pas; qu'il subit seulement, par rareté ou densité, par figure et mouvement, des modifications accidentelles. C'est qu'ils ne savaient pas distinguer entre la puissance et l'acte, et ne comprenaient pas qu'entre l'être tout court et le rien, il y a l'être en puissance, le pur devenir passif, où les idées de la nature se réalisent. Si l'on a divisé plus haut l'être en puissance et acte 4, c'est avant tout pour donner le bénéfice de cette distinction à ce qui est être avant tout : la substance. Il y a donc la substance en acte, et il y a la subs-