Cf. supra, t. I, I. I, cb. m. C
i Cf. II, De Anima, lect. xxiv; Cf. supra, t. I, 1. II, ch. m. K.
D'ailleurs, ce mystère, en se rapprochant d'un autre, peut y trouver quelque lumière. Puisque le connaître est un mode d'être, son éclosion en nous doit se concevoir à la façon d'un fieri, et l'analyse du fieri doit lui être proportionnellement applicable. La puissance et l'acte, la matière et la forme, feront donc ici retour. Ce qui ne connaissait point et qui connaît passe pour autant de la puissance à l'acte, et une puissance de connaître qui passe à l'acte, c'est quelque chose d'analogue à une matière qui reçoit une forme. De même que la matière première est une pure puissance, définie uniquement comme telle et sans aucun acte, afin qu'elle soit apte à les recevoir tous : ainsi, avant le connaître, la puissance connaissante est, comme telle, tabula rasa, et définie uniquement en tant que puissance.
La différence, c'est que cette puissance a un sujet, au lieu d'être premier sujet; elle est potentia perfecti ad optimum, l'optimum étant ici une extension d'être, réalisée par participation .à des formes d'abord étrangères. Quant au principe déterminateur, c'est, dans le cas du fieri, la forme substantielle ou accidentelle; ici, ce sera la forme de second degré appelée species.
Toute la difficulté consiste donc, dans ce système, à rapprocher sans les confondre la réalité^extérieure, qui doitTêntrer en nous et être nous sans sortir d'elle-même, et la représentation intérieure, qui doit rester en nous et être nous, tout en nous transportant au dehors. En d'autres termes, le principe de la connaissance doit être à la fois sujet et objet, synthétiser le moi et le non-moi, faire un seul tout de l'univers et de l'homme qui le contemple ou en éprouve les passions, sans que d'ailleurs la synthèse obtenue aboutisse à une sorte de composé qui ne serait ni le connaissant ni le connu, ainsi que nous savons qu'il advient par l'union de la matière à une forme, dans la génération corporelle. La matière est nullius; l'intellect ou le sens sont puissance d'un être défini et constitué : c'est
celui-ci qui doit bénéficier de la synthèse. L'intellect ou le sens devront devenir l'objet, et par là le sujet sera counaissant, sans être tenu de devenir l'objet. Il absorbera et ne sera point absorbé ; il s'assimilera le monde, au lieu d'aller s'y perdre en se quittant.
Voici un passage de Fichte qui donne un sentiment très vif de cette condition, et qui, par là, peut servir à éclairer la thèse thomiste. « Gomment une science des choses peutelle être possible, du moment que la chose s'ignore ellemême? Comment moi, qui ne suis pas du tout la chose; qui ne suis pas une modification de la chose, puisque les modifications de la chose ne peuvent apparaître que dans le cercle même de l'existence de la chose, et non pas dans le cercle de ma propre existence : comment moi, dis-je, puis-je avoir conscience de la chose? Par quel moyen la chose vient-elle à moi? Où est le lien entre moi, le sujet qui sais, ce que je sais, et la chose elle-même? Quand je suis moi-même ce que je sais, il n'y a pas de difficulté. Je me connais, simplement parce que je suis un être intelligible. Je sais ce que je suis parce que je le suis... Je n'ai aucun besoin d'un lien étranger entre le sujet et l'objet : ma propre nature est ce lien ; c'est moi qui suis en même temps le sujet et l'objet. Or, cette subjectivité objective, cette objectivité subjective, cette identité de l'objet de la science avec celui qui possède la science, c'est précisément cela que j'entends signifier par cette expression : moi f. »
La doctrine thomiste part du même point de vue que Fichte, en ce qu'elle reconnaît la nécessité de rattacher le connaître à l'être. On ne connaît que ce que l'on est : saint Thomas accepte pleinement cet axiome. Il s'agira de savoir s'il n'y a pas plusieurs façons à' être quelque chose. Or le fait de la connaissance nous révèle précisément une multiplicité dans les manifestations du fond de l'être. Le fond de