SIMPLE ET IMMORTELLE
Jusqu'à présent nous avons étudié la vérité e7î elle-inême et nous l'avons cherchée sur les hauteurs de la Métaphysique. Mais n'est-elle pas plus près de nous? Quand nous nous replions sur nous-même, n'apercevons-nous pas, dans les solitudes de notre âme, une région lumineuse dont les clartés éclairent les profondeurs de notre vie intime? Au-dessus des phénomènes si variés et si multiples dont nous sommes le théâtre, n'y a-t-il pas une lumière souvent indécise et voilée, mais qui reparaît bientôt radieuse et pure et qui ne s'éteint jamais?
Oui, la vérité est en nous, elle est dans notre ame, et c'est là maintenant que nous allons l'étudier.
Mais avant de frapper à la porte du sanctuaire quela vérité s'est choisie, il est nécessaire de par-
144 Sailli Thomas el lu Pliilosophie Carlésionne.
courirles diverses parties del'édifîccetderésoudre les principaux problèmes que soulève la connaissance de l'àme (*).
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer l'importance de cette étude; après Dieu, en effet, l'àme est le plus digne objet de nos méditations.
Qu'est-ce que l'âme?
Toutes nos connaissances nous arrivent par l'intermédiaire des sens, dit saint Thomas; quand donc nous voulons connaître la nature d'un être, il faut en étudier les manifestations extérieures, sensibles, qui nous dévoilent son essence p).
Appliquons ces principes à la question qui nous occupe.
Les êtres qui nous entourent présentent des phénomènes irréductibles : les uns immobiles restent toujours ce qu'ils sont et où ils sont, tant qu'une cause extérieure ne vient pas troubler leur repos. Quand je rentre dans ma chambre, je suis sûr de trouver sur ma table le livre que j'y ai laissé toujours à la même place et tel qu'il était quand je suis sorti. Mais si je me promène dans
(1) L'étude de l'âme occupe une grande place dans les ouvrages de saint Thomas. Il y revient très souvent et il lui consacre d'une manière spéciale : 93 articles de la Somme théologique; 35 chapitres de la Somme contre les Gentils; une question en 21 articles dans les Qucestiones de Potentia; enfin, 56 chapitres dans ses commentaires sur Ibs trois livres de Anima d'Aristote.
(2) I p., q. XVIII, art. 2.
De l'Ame. 145
une foret, jercniarque que les arbres, aujourd'hui dépouilles par l'hiver, étaient au printemps couverts de feuillages qui s'emplissaient de murmures alors qu'une sève abondante circulait sous l'écorce. Les arbres ont fleuri et les fruits tombés sur le gazon germeront au printempsl'annéeprochaine.
Evidemment il y a dans l'arbre une force qui a été refusée au livre dont je parlais tout à l'heure. Mais voilà qu'un oiseau vient se poser sur une branche, je fais un mouvement et il s'envole à tire d'aile.
L'arbre avait frémi sous l'effort de la sève, mais ses mouvements sont moins accentués que ceux de l'oiseau.
Je dois donc admettre dans l'arbre et dans l'oiseau une force que n'ont ni le livre ni les êtres qui lui ressemblent, c'est-à-dire qui demeurent toujours ce qu'ils sont et où ils sont. Il y a donc une différence que je formule en disant : Les uns vivent, les autres ne vivent pas, les premiers sont aniîJiéSfhs seconds sonti}ianïmés;ou bien encore : Ceux-là ont une âme, ceux-ci en sont privés. Avoir une âme est donc le propre des êtres vivants, et je définis l'àme : Le premier principe de la vie.
Entendons-nous bien d'abord, dit saint Thomas ('), sur le sens de ce mot : Ame. Nous appelons ame le premier principe de la vie chez les êtres vivants; nous disons, en effet, que les êtres
(1) I p., q. LXXV, u. 1.
14G Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.
vivants sont animés et que les êtres privés de vie sont inanimés : or, les deux principales manifestations de la vie sont la connaissance et le mouvement.
Les philosophes anciens ne s'élevaient pas audessus des choses sensibles; ils n'admettaient d'autres substances que les corps, et ils ont cru que Tàme était une substance corporelle.
La fausseté de cette opinion peut se prouver de plusieurs manières, mais nous n'alléguerons qu'un argument.
Il est clair que tout principe d'opirations vitales n'est pas l'âme, car alors il faudrait dire que l'œil est l'âme, puisqu'il est le principe de la vision; et ainsi de tous les autres instruments de l'âme. Il faut donc réserver le nom d'âme au premier principe de la vie; or, quoique un corps puisse être un certain principe de vie, comme le cœur, par exemple, chez les animaux, cependant nous soutenons qu'il est impossible qu'un corps soit le premier principe de la vie et par conséquent que l'âme soit corporelle. En effet, il n'appartient pas au corps ut sic d'être vivant ou principe de vie, car alors tout corps serait ou vivant ou principe de vie, ce qui est évidemment faux. Puis donc qu'un corps, lorsqu'il est vivant, ne peut être tel en tant que corps, il faut qu'il le soit en vertu d'un autre principe, qui, n'étant pas de même nature, lui communiquera la vie; or, c'est
D(i l'Ame. 147
l'âme qui est le principe de la vie, donc nécessairement l'âme ne peut pas être corporelle.
Les déductions de saint Thomas sont irréfutables. Si l'âme était corporelle, tous les corps seraient vivants, ce qui est faux; il y a donc dans les êtres vivants une force qui n'est pas corporelle.
Nous ne voulons pas nous occuper ici des âmes inférieures de la plante et de l'animal, nous n'étudions que l'âme humaine, et nous savons déjà qu'elle n'est pas matérielle "puisque l'homme vit. Mais il ne suffit pas de savoir ce qu'elle n'est pas, il faut surtout connaître ce qu'elle est; nous allons donc, comme tout à l'heure, observer ses manifestations.
Une des manifestations de l'âme humaine est l'intelligence ; essayons donc de découvrir si les actes de l'intelligence nous révèlent la nature de ame.
Il est évident que, par l'intelligence, l'homme connaît tous les corps ou du moins un très grand nombre d'entre eux; or, pour que ce phénomène se produise, il faut qu'il n'y ait dans l'intelligence rien de la nature des corps, car l'élément corporel qui serait en elle empêcherait toute autre connaissance. Si la couleur jaune, par exemple, était naturellement dans l'œil, nous verrions du jaune et rien que du jaune ; de même si le principe intellectuel avait en lui la nature d'un corps
148 Sailli Tliomas cl la Philosophie Garlôsienne.
quelconque, il nous serait impossible de connaître les autres. /;/ rcbus corporeis intus existens p7'ohibet extraneuniy dit un disciple de saint Thomas {}), c'est-à-dire que là oia il y a un corps il n'y a pas place pour un autre; si donc l'âme était corporelle, les actes qu'elle émet seraient inexplicables.
Le mode d'après lequel s'opère le fait de la connaissance vient à l'appui de la conclusion précédente.
Nous comprenons les corps en faisant abstraction des conditions matérielles dans lesquelles ils sont enchaînés : ainsi nous avons les idées de pierre, de plante, d'animal, nous avons, en un mot, des idées universelles et générales; or l'universel et le général sont des notions abstraites des conditions matérielles, car, dans le concret, il n'y a que des individus. L'intelligence capable de former des idées générales est donc spirituelle, car la faculté doit être proportionnée à son objet (-). Non seulement nous comprenons les corps d'une manière immatérielle, mais, de plus, nous avons l'idée des choses spirituelles, comme, par exemple : Le vrai, le bien, la vérité, Dieu; en vertu du principe énoncé tout à l'heure, nous pouvons donc déduire la même conclusion.
Saint Thomas enferme le matérialisme dans
(1) Goudin, IV* partie, q. iv, a. 1.
(2) Contra Gent., 1. II, c. xlix.
De l'Ame. 149
un dilenined'où il est très difficile de sortir (') : Si rintelligence est un corps, dit-il, de deux choses l'une : ou bien ce corps est infini ou bien il est fini. Il n'est pas infini, car tout corps a une superficie et, par conséquent, des limites ('), Il est donc fini ; or cette seconde hypothèse est aussi inadmissible que la première. Il est impossible, en effet, qu'un corps fini soit doué d'une puissance infinie, car la puissance doit être proportionnée à l'être d'où elle découle. Or la puissance intellectuelle est infinie; nous pouvons, en effet, en ajoutant toujours reculer à l'infini la compréhension des nombres et des proportions. Nous concevons l'universel qui est virtuellement infini, car il contient tous les individus dont le nombre peut s'accroître indéfiniment : l'idée d'homme, par exemple, représente un nombre incalculable d'hommes aussi bien qu'un seul.
La conclusion s'impose d'elle-même : L'intelligence n'est doncpas corporelle, puisque les deux hypothèses précédentes sont inacceptables; elle est donc spirituelle.
Les opérations de l'âme lui appartiennent en propre, car, si, vu l'état présent, le corps est requis pour leur exercice, ce n'est qu'afinde préparer les éléments dont l'intelligence se sert pour émettre son acte. Les organes des sens élaborent
(1) Ibid.
(2) I p., q. VII, a. 3, sccl contra.
J50 Siiiiil Thoiuas cl lu J*liilosophie Garlésicnnc.
les images, ils présentent à l'intelligence l'objet d'où elleabstrait i'idce (^); mais l'acte intellectuel proprement dit ne relève que d'elle, elle est donc unesubstance, car, dit sàhitThomas: Nïhil potest per se operari nisi quoci per. se siibsistit,
La thèse de la substantialité Ç-) est intimement liée à celle de l'immortalité, et il suffit de jeter un coup d'œil sur la liste des philosophes qui Tout attaquée pour se faire une idée de son importance : tous, en effet, avaient pour but ou de nier l'immortalité ou de donner une trop large part aux phénomènes sensibles.
Lasubstanceestuneréalité permanente, demeurant essentiellement la même au milieu des modifications qui se succèdent et dont elle est le sujet; or, l'àme humaine réalise toutes ces conditions, elle est donc une substance. C'est la mineure qu'il faut prouver.
L'âme est d'abord une réalité, puisqu'elle agit. Quand elle émet un acte, même le plus élémentaire, elle affirme son existence, car incontestablement ce qui n'est pas ne peut pas agir : Non est overar^i nisi entis in actu, dit saint Thomas. Toutes les fois que nous prononçons cette simple parole : Je souffre, j'aime, je hais, je veux, je pense, etc., nous affirmons l'existence d'un principe d'opérations qui ne peut pas être seulement une
(1) I p., q. Lxxv, art. 2, ad. 3.
(2) Mens est substantia, scilicct aliquid subsistens (ibid.,sed contra).
ne l'Ame. 151
modification, puisque la modification est au principe ce que l'effet est à la cause. Il faut donc reconnaître en nous une réalité, un sujet, une substance, cause de toutes nos opérations intérieures et extérieures, et cette réalité, ce sujet, cette substance, nous l'appelons notre âme.
La permanence du Moi est un fait attesté par la conscience dont tous les sophismes ne peuvent étouffer la voix. Il est impossible de nier que le Moi qui pense au moment présent ne soit le même qui pensait hier et il y a dix ans. Au milieu de ce flux et de ce reflux de joies, de tristesses, de pensées, d'amour, de haines, d'élans enthousiastes et de découragements sans remède, la conscience affirme que c'est le même sujet qui a joui, qui a souffert, qui a aimé, qui a haï, qui s'est livré tour à tour à toutes les ivresses de l'espérance et à toutes les angoisses du désespoir.
S'il n'y a rien de permanent en nous, que devient notre personnalité? Les agitations de notre âme sont inconstantes et mobiles, comme lafeuille emportée par le vent.^ Hier nous souffrions, aujourd'hui nous sommes radieux, demain nous pleurerons peut-être, une heure suffit pour amonceler des nuages ou pour les dissiper; est-il possible que cette succession incessante n'ait aucun h'en commun, que celui qui souriait le matin n'est plus celui qui est triste le soir? Evidemment non. Nier la permanence du Mo/, c'est soutenir qu'on
152 Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.
n'a pas le droit de punir aujourd'hui celui qui a commis un crime hier; c'est enlever toute responsabilité, c'est détruire l'unité de la vie, c'est soutenir une thèse que répudient la conscience et le sens commun.
Enfin, il faut, pour que l'âme réalise toutes les conditions de la définition de la substance, que cette réalité demeure essentiellement la même au milieu des modifications dont elle est le sujet. C'est une suite naturelle de la permanence du moi et ce que nous venons de dire suffit pour prouver que les modifications dontnotre âme est le sujet ne peuvent pas en altérer l'essence. Nous sommes donc en droit de conclure que l'âme humaine est réellement une substance.
C'est une substance simple.
L'idéede simplicité exclut essentiellement l'idée de composition ou de réunion de choses formant un tout, c'est dans ce sens que nous entendons ici l'idée de simplicité qui implique l'indivisibilité. Mais il faut distinguer l'indivisibilité du point mathématique , dernier terme d'une quantité et qui, à ce titre, occupe une place dans le continu et l'indivisibilité des substances spirituelles qui est totalement en dehors de la quantité (^);
(1) I p., q. viiT, art. 3, ad. 2. — On ne peut pas conclure de la simplicité à la spiritualité, car l'âme des bêtes est simple et elle n'est pas spirituelle. Descartes croit prouver la spiritualité parla simplicité (VP Méditation), et pour se débarrasser
De rAmc. 153
il est évident que c'est cette dernière seule que nous attribuons à l'âme.
Quiconque n'admet pas la simplicité de Pâme doit renoncer à expliquer tout phénomène intellectuel.
L'âme, en eflet, perçoit dans un seul acte et au moyen d'une seule pensée toutes les parties d'un composé ; ainsi je vois, dans une seule pensée et au moyen d'une seule image intelligible, les racines, le tronc, les feuilles, les fleurs et les fruits d'un arbre; or, cela serait impossible si Tàme n'était pas simple. Si l'âme est divisible, il n'y a que deux hypothèses possibles. Ou bien chaque partie de Tâme concevra chaque partie du tout, ou bien le tout entier. Dans le premier cas, je ne verrai pas le tout, mais seulement ses parties; dans le second, je verrai le tout autant de fois qu'il y aura de parties dans mon âme : or, je vois le tout et je ne le vois qu'une fois ; donc aucune des deux hypothèses qui découlent de la notion d'une âme composée n'est admissible, elle est donc une substance simple (^), elle est immortelle.
Saint Thomas, dans sa Somme contre les Gentils (^), développe jusqu'à treize arguments en faveur de l'immortalité de l'âme; nous ne le sui-
do robjoclioii lir<'(^ de, la nature de l'âme des cinimaux, il la su|)|>riiiic.
(l)Voir 13alint^s, Philosophie fondamentale, (. III, 1. I.\, c. xr. Cl) Lib. II, c. Lv.
jr/,. Sailli Thomas cl la l^hilosopliio Cartésiomu'.
vrons pas dans toutes ses déductions. Nous n'en prendrons que deux.
Tout ce qui existe ne peut être détruit que par l'action d'un agent qui met une limite à son existence et l'arrête dans sa vie : ainsi quand la tempête brise la tige des fleurs, quand l'homme met la cognée à la racine de l'arbre, ils sont des instruments de mort, et, à défaut de tout agent violent, le temps qui fait justice de tous les êtres organisés. Mais il est une substance contre laquelle non seulement les agents extérieurs ne peuvent rien, mais, au contraire, leur action sur elle ne fait que donner à sa vie une énergie nouvelle : cette substance, c'est l'àme humaine. C'est, en effet, un axiome incontestable que toute action qui affecte un sujet revêt la nature du sujet où ellcs'exerce: Omne qiiod recipitiir ad modum recipieniisi^ecipitiir.ToulQactïonsurVêimey substance, nature intellectuelle, doit donc être reçue par elle d'une manière spirituelle et intelligible : Quod recipitiir a substantia intellectuali oppoî^tet quod j^ecipiatur in eaper niodum ipsiusscilicet intelligibiliter. Or, c'est précisément cela qui constitue la nourriture de l'àme; donc toute action, loin d'amoindrir la vitalité de l'âme, ne fait que l'accroître, et on peut la comparer à un incendie qui, recevant toujours de nouveaux aliments, ne s'éteindrait jamais, à moins que Dieu ne violente sa nature et ne la détruise. Mais cette hypothèse est impos-
De rAmc. 155
sible, car elle répugne à la justice et à la bonté de Dieu.
Elle répugne à sa justice. L'âme, en effet, n'est pas seulement une substance intellectuelle, elle est aussi un être moral capable de vertus et de vices. Il est de toute justice que la vertu soit récompensée et que le vice soit puni; or, cette justice distributive n'est pas toujours appliquée en ce monde, il faut donc qu'elle le soit dans une autre vie.
Elle répugne à sa bonté. Dieu a mis dans le cœur de l'homme le désir de l'immortalité; nous voulons tous être heureux et les aspirations les plus indestructibles de notre âme, inassouvie par une joie éphémère, ne trouveront leur rassasiement et leur repos que dans un bonheur qui ne finira jamais. Si l'âme n*est pas immortelle, ^ Dieu s'est indignement joué de sa créature, en faisant briller à ses yeux le mirage trompeur de rives enchantées, qui s'éloignent toujours et où ne nous ne pourrons jamais savourer les délices que nous promettent les instincts prophétiques de notre âme.
Le fait de la croyance à l'immortalité est aussi ancien que le monde, il est général et universel (^).
(l) Voir dans le Correspondant du 25 Octobre 1873, lo remarquable article de M. l'abbé Thomas, vic.gén. de Verdun : La croyance à la vie future chez les Hébreux.
Voir aussi: La Tradition de l'humanitô par Henri Lukcn, tome ni, 1. 111, ch. m, traduction do Van dcr Haghen.
156 Sailli Thomas cl la Philosophie Carlcsiennc.
Comment expliquer ce concert unanime de tous les peuples^ dans tous les temps et partout, s'il n'est pas l'expression d'une vérité profondément enracinée dans le cœur de Thomme?
Nous avons maintenant tous les éléments nécessaires pour formuler une définition de l'âme. Considérée au point de vue le plus général, rame est l'acte premier, d'un corps organisé vivant. Elle est l'acte premier c'est-à-dire la forme substantielle qui donne l'être au corps ; c'est par l'âme, en effet, qu'un corps est plante, animal ou homme. Pour que le corps soit animé, il doit avoir les membres et" les organes capables de servir aux opérations de Pâme. Voilà pourquoi nous disons qu'il est organisé, et nous ajoutons vivant pour le distinguer du cadavre qui est organisé, mais qui ne vit pas, de la statue et de l'automate qui ne sont pas aptes à la vie.
Tous les termes de cette définition s'appliquent à l'âme humaine, et nous n'avons pas à craindre de compromettre sa dignité, puisque nous savons que, dans l'homme, l'acte premier du corps est une substance spirituelle, simple, intelligenie et immortelle.
La crainte chimérique de ravaler la noblesse de l'âme humaine a fait méconnaître à Descartes la valeur du principe sur lequel s'appuie saint Thomas d'Aquin : la distinction entre les êtres animés et les êtres inanimés. Si tous les êtres ani-
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mes ont une àmc, pensait Descartes, la grandeur de rame n'est-elle pas atteinte? Il a tranché la question en n'accordant une âme qu'à l'homme seul, et, pour lui, les animaux sont des machines semblables à « une horloge qui n'est composée que de roues et de ressorts (^) ». Il est allé plus loin : le voisinage du corps n'est-il pas compromettant ? Descartes ne peut nier ce voisinage, mais il tient le corps à une distance si respectueuse qu'il le sépare presque de l'âme. D'après lui, en efTet, la vie qui anime le corps est un agent semblable au feu (( qui échauffe le foin lorsqu'on l'a renfermé avant qu'il ne fût sec (') », et le corps d'un homme sain peut se comparer à une horlogebienfaite, tandis qu'un maladcestunehorloge détraquée (•'). Qu'est-ce donc que l'homme pour Descartes? Il se garde bien d'admettre la définition: L'homme est un animal raisonnable ('^).Non, rhomme est une chose qui pense : « Je suis, j'existe, cela est certain; mais combien de temps? Autant de temps que je pense; ou peut-être même qu'il se pourrait faire, si je cessais totalement de penser, que je cesserais en même temps tout à fait d'être; je n'admets maintenant rien qui ne soit
(1) Discours de la incthodo, V" partie, p. 18'J, édition do M. Cousin.
(2) Ibid., p. 174.
(3) Sixiômc Méditation, p. 343.
(4) Seconde Méditation, p. 249.
158 Sailli Thomas ot la Pliilosophic Cartésienne.
nécessairement vrai : Je ne suis donc précisément parlant qu'une chose qui pense, c'est-à-dire un esprit, un entendement ou une raison, qui sont des termes dont la signification m'était auparavant inconnue. Or, je suis une chose vraie et vraiment existante : mais quelle chose? Je l'ai dit, une chose qui pense (') ! »
L'âme est donc l'homme tout entier, le corps ne compte pas ou presque pas, et Tâmese résume dans la pensée, qui est la substance de l'âme. Nous verrons combien toutes ces données sont fausses, quand nous traiterons de l'union de l'âme et du corps et de la distinction entre les facultés et l'essence de l'âme; mais qu'on nous permette auparavant de résoudre les difficultés que soulève le problème de la vie,
(I) Ibid., p. 251.