INANIMF.S. — LE MATERIALISME NIE CETTE CLASSIFICATION
— l/ÉCOLE PHYSIOLOGISTE CROIT POUVOIR SUPPRIMER
l'aME dans l'explication DES PHÉNOMÈNES DE LA VIE.
Le point dedépart deladémonstration thomiste pour prouver la spiritualité de l'àme humaine est, on l'a vu, cette classification générale des êtres : Les uns vivent, les autres sont inanimés.
Qu'est-ce donc que la vie?
« On a fait et on fait encore de gros livres rien (( que pour en donner la définition, et je n'en con- (( nais pas une qui puisse résister à une critique « sévère En face de la vie, le penseur se perce suade volontiers qu'il a devant lui quelque u chose de plus étonnant que la lumière et le (( mouvement des mondes, d'encore plus étrange <( que l'obstination de l'aimant, de plus incom- '.( préhensible que l'agencement d'un cristal ou
1()0 S;iiiil Thomas cl la Philosophie Cartésienne.
« le mariage des corps simples; il y a une hicrar- « chie dans le mystère même.
« L'intérêt est ici plus fort que le raisonne- « ment : les froides splendeurs du ciel étoile, les (( vertes solitudes des eaux, les hérissements des a montagnes, émeuvent moins que le plus léger « frôlement de la vie
« J'ai gravi les plus hautes pentes de la mon- « tagne : plus d'arbres, les derniers conifères ont « disparu, vaincus dans leur duel inégal contre le a vent; l'âme a froid sur ce désert dé pierres qui « confine au désert du ciel. Çà et là croît une (c fleur isolée , pauvre étrangère qui se réfugie « entrequelques<blocs de rocher : qu'elle est belle « en sa simple parure! Comme l'œil s'attache à « ses fins contours, à ses couleurs rougissantes! « Est-elle une fille de la terre ou du vent? Que « fait-elle là, oubliée, ignorée, plus inutile que « le minéral enfoui dans le filon souterrain? Elle {( charme, elle étonne plus encore (^). »
Oui, la vie est un profond mystère! Et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que la vie la plus infime, la vie au plus bas degré de Téchelle est plus insaisissable que la vie des êtres supérieurs. Il nous est plus difficile de connaître la nature de la vie des plantes que la vie de l'animal et de l'homme. C'est peut-être parce qu'elle est plus éloignée de nous et que ce crépuscule de la vie se dérobe à
(1) Auguste Langel: Les Problèmes de la vie, ch. i.
Le Problème de la Vie. 161
notre regard avec ses lueurs incertaines et ses éclairs fugitifs (').
Les philosophes spiritualistes assignent à la vie une cause immatérielle qu'ilsappellcnt Vâme ; les matérialistes, au contraire, affirment qu'il n'y a, dans les corps vivants, aucun principe indépendant de la matière, qu'il n*y a rien, en dehors des forces chimiques, mécaniques ou autres qui régissent la matière.
Précisons la question : Si l'on veut appeler vie les diverses combinaisons que peuvent subir le carbone, l'azote, l'hydrogène, l'oxigène, etc., soumis à l'action de la force moléculaire, soit; ce n'est plus alors qu'une question de mot et une fin de non recevoir pour échapper à la discussion; mais bon gré, mal gré, on est bien obligé de reconnaître que certains corps sont doués de propriétés absolument refusées à d'autres. Ceux-ci, en effet, se meuvent en vertu d'un principe intérieur et inhérent, se nourrissent et se reproduisent; ceuxlà ne se meuvent pas, ne se nourrissent pas et ne se reproduisent pas : personne ne peut se refuser à admettre cette classification. Ces différences doivent avoir une cause, cette cause est la vie; nous appelons donc vivants les corps qui se meuvent, qui se nourrissent, qui se repro-
(1) Planta'', habcnt impcrfcctissimam vitam ctoccultam. I p., q. Lxxii, art. 1.
162 S;iiiil Tlioniiis et la Pliilosophic Cartésienne.
duisent, et bruts les corps dans lesquels on ne constate aucun de ces phénomènes (^).
Les matérialistes, pour se dispenser de reconnaître dans les corps vivants un principe immatériel, voudraient combler l'abîme qui sépare les corps vivants des corps bruts en attribuant à la matière les manifestations de la vie; mais tous les sophismes ne renverseront jamais les barrières que le Créateur a établies et que reconnaissent, sans hésiter, la saine philosophie et le bon sens des peuples.
Commençons par le mouvement :
1«^ La loi fondamentale qui régit la matière est Yinertie, c'est-à-dire « la propriété qu'ont les corps de ne pouvoir modifier d' eux-mêmes Tétat de mouvement ou de repos dans lequel ils sont. » Tant qu'un agent extérieur ne met pas en mouvement un corps brut, il demeurera toujours immobile. Les objets que j'ai sur ma table ne se meuvent jamais d'eux-mêmes, il n'en est certes pas ainsi d'un oiseau dans sa cage. Dirai-je qu'il n'y a entre eux aucune différence et qu'il n'y a pas dans celui-ci une force dont les autres sont privés? Ce serait nier un fait palpable et récuser un témoignage qui s'impose.
(1) Il y a encorda différence qui résulte de la structure des corps vivants et des corps bruts ( voir D"" Frédault, Physiologie générale, Paris, 1863, p. 132); mais nous ne parlons que des différences les plus apparentes.
De l'Ame. 163
La seconde loi qui gouverne la matière est celle de la conservation des forces, c'est-à-dire, que lorsqu'un corps brut a été mis en mouvement par un mobile extérieur, il conserverait toujours la même somme de forces, s'il n'était sollicité par des forces contraires dont la principale est l'attraction. Ainsi, qu'on lance un boulet dans l'espace: si on pouvait le soustraire à l'attraction, il conserverait toujours une vitesse égale et cela indéfiniment, jusqu'à ce qu'un obstacle vînt s'opposer à sa course. En est-il de même des corps vivants? Qui ne sait que, lorsqu'un cheval a fait 80 kilomètres, il n'apas la mêmeardeurqu'en partant? D'où vient la différence? C'est que le boulet s'avance en vertu d'uneforcequi lui est extérieure etimpersonnellc, que, par conséquent, il ne peut pas se fatiguer; tandis quele cheval est mu par un principe qui est quelque chose de lui et qui abesoin de repos et de nourriture pour retremper son énergie.
Enfin, la troisième loi de la matière est celle de l'uniformité des forces quant à l'intensité et quant à la direction. L'uniformité des forces quant à l'intensité est un corollaire de la proposition précédente, et l'uniformité de la direction signifie que, lorsqu'un corps brut a été dirigé dans un sens, il n'en déviera jamais, si des forces contraires ne le font pas changer. Peut-on constater cette uniformité dans les mouvements des corps vivants? Qui n'admire la variété presque inlinie du vol des
JOi Sailli Tlioinas cl la Philosophie Cartésienne.
insectes et des oiseaux, la marche tantôt calme, tantôt rapide des animaux? Encore une fois, d'où vient cette difTérence? Ne vient-elle pas de ce que les corps bruts, ayant reçu d'un agent extérieur un mouvement dont ils ne sont pas les maîtres et les causes, le gardent fatalement tel qu'ils l'ont reçu, tandis que les animaux, ayant en eux-mêmes le principe de leur mouvement, le ralentissent, l'accélèrent, le modifient, le varient à leur gré.
Cependant le matérial isme ne s'avoue pas vaincu, et, plutôt que d'admettre cet adage si simple : A des effets divers on doit attribuer des causes différentes, il se rejette sur la puissance mystérieuse d'agents occultes, qu'on appelle forces, et qui se divisent en gravité, force mécanique, chaleur, électricité, lumière, affinités chimiques, etc., etc., et il se demande si, grâce à l'action de ces forces, il n'y a pas dans les profondeurs de la matière un mouvement qui nous échappe, sans doute, mais qui n'en est pas moins réel.
Nous répondons d'abord que, même en admettant ce mouvement, on doit avouer au moins qu'il diffère beaucoup de celui que nous venons de constater dans les corps vivants.
En second lieu , si c'est la force qui donne le mouvement à la matière, on reconnaît donc que la matière a besoin de le recevoir d'ailleurs, c'est-àdire que l'action d'un agent extérieur est néces-
Le Problème de la Vie. 165
saire pour expliquer le mouvement de la matière.
Mais (c'est là le dernier retranchement du matérialisme) nous n'admettons pas, dit-il, cette distinction entre la matière et la force, nous ne reconnaissons que les forces, et ces forces sont douées de mouvement, absolument comme les corps que nous appelons vivants. Car, ajoute-t-il, la science distingue deux sortes de matières, : L\me tangible et pesante, se présentant sous trois états, solide, liquide, ga:{eiix ; l'autre impalpable, impondérable, offrant les phénomènes de chaleur, de lumière et d'électricité; or, c'est précisément cette matière impalpable qui est la source de la vie mystérieuse des corps bruts, et il n'est pas nécessaire d'aller en chercher la cause dans un principe supérieur.
Examinons cette hypothèse.
Cette matière impondérable se manifeste, ditesvous, par ce que vous appelez force et que la mêmeforce devient chaleur, lumière, électricité ('). Etudions la première de ces trois manifestations de la matière impondérable, la chaleur; la lumière et l'électricité étant les phénomènes de la même force, les conclusions que nous allons tirer de l'étude de la chaleur s'appliqueront par là même à la lumière et à l'électricité.
La chaleur, d'après les plus récentes obscrva-
(1) Voir J. Marcy, la Machine animale, 2" étlil,, p. 2.
100 Sailli Thomas cl la Pliilosopbic Garlésienne.
tions, est lin mouvement (^). Mais le mouvement n'est pas une substance, il n'est qu'une qualité; il est impossible, en effet, qu'il y ait mouvement sans une chose mue (-), (que la chose mise en mouvement soit pondérable ou impondérable). D'après cette définition, qui est généralement acceptée aujourd'hui, il faut donc reconnaître un sujet modifié par cette qualité. Demandons-nous maintenant si cette qualité est essentielle ou accidentelle au sujet qui en est le foyer. Si elle est essentielle, la chaleur devra toujours être constante, car les propriétés essentielles d'un sujet ne peuvent pas changer sans en modifier essentiellement la nature. Or, c'est un fait d'expérience quotidienne que la chaleur peut subir de prodigieusesvariations sanschangerlemoins du monde la nature intime du sujet. Il reste donc à conclure qu'elle est accidentelle. Mais si elle est accidentelle, on peut considérer le sujet (matière pondérable, impondérable, force, le nom importe peu à la chose) comme privé de cette qualité, sans que cependant sa nature soit altérée; donc la chaleur et son sujet sont deux choses distinctes
(l) Daguin, Trailc clcmcntairedc physique, ■inédit., tom.II, cil. I. — Tyndall, la Chaleur, 1" édit. p. 25.
(2) La chaleur, qui est impondérable, ne peut cependant se manifester sans l'intervention delà înatière pondérable ... on ne la connaît pas isolée. Daguin, loc. cit. — Le calorique est un mode de mouvement de la matière. P. Secchi, rUnitc des forces physiques, liv. I, ch. xv,p. 144.
Le Problème de la Vie. 167
comme une substance l'est de l'accident, et la notionde chaleur n'entre pas nécessairement dans la notion de matière. Quand donc la chaleur vient affecter le sujet, elle lui vient d'ailleurs, c'est-àdire d'un agent extérieur qui la lui communique. Il faut donc reconnaître que les forces que l'on voudrait donner, comme principe de vie de la matière, ne lui sont pas essentielles, c'est-à-dire que la matière considérée lit sic est absolument inerte. Si l'on veut dire que les forces qui animent la matière sont l'âme des corps bruts, ce n'est plus qu'une question de mots qui ne trompera personne. Demandons-nous aux matérialistes quelle est la nature de cette âme? Ils seraient peut-être assez généreux pour accorder à la matière l'âme qu'ils se refusent à eux-mêmes et pour ériger en systèmes philosophiques ces évocations de la Bouche d'ombre :
« Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes, « Dans l'horreur étoulTés, scellés dans les abîmes,
« Enviant l'ossement ; « Sans air, sans mouvement, sans jour,sans jeux, sans bouche « Entre l'herbe sinistre et le cercueil farouche
« Vivraient affreusement ?
« Punition ! problème obscur ! questions sombres (1) ! »
2" Le mouvement est donc la première dilVc-
(I) Les Contemplations, liv.VL
1(J8 Saint Tlionias cl la Philosophie Garlésicnnc.
renccqui sépare les corps vivants des corps bruts ; la seconde est la nutrition.
« La nutrition est la facylté que possède le (( corps vivant d'attirer dans sa composition et (( de s'approprier par diverses modifications <( une partie des substances environnantes, en « même temps qu'il expulse une portion de celles « dont il est déjà en possession (^). )>
Cette différence entre les corps vivants et les corps bruts est radicale. Les corps vivants reçoivent par intussusception les substances environnantes, les titans forment k l'aide de cette puissance qui est la vie, et se les assimilent, leur communiquent leur nature et les font entrer en communion avec leur unité personnelle p).
Or, on ne rencontre aucun de ces phénomènes dans les corps bruts : ils croissent par juxtaposition, c'est-à-dire qu'ils n'augmentent de volume que parce que de nouvelles molécules de matière viennent s'adjoindre aux premières. Ces dépôts successifs ne sont réclamés par aucune spontanéité de la masse principale; ils sont l'effet des affinités chimiques qui régissent les corps bruts. Ce mode d'augmentation diffère essentiellement de la nutrition des corps vivants. « Seuls, les
(1) Bcudant, Cours élémentaire d'histoire naturelle , 14° édit., p. 4.
(2) Nutriri, dit saint Thomas, est in scipso aUquid rccipere ad suipsius conservationcm, in II de Anima, lect. IX.
Le Problème de la Vie. 169
« corps animés croissent véritablement, dit saint « Thomas, parce que chacune de leurs parties se « nourrit et s'augmente, ce qui n'a pas lieu dans « les choses inanimées, qui ne croissent que par « l'addition d'une nouvelle matière; et, dans ce (( dernier cas, ce n'est pas la masse première qui « croît, c'est un nouveau tout, plus grand, qui se « forme par l'addition d'éléments nouveaux (^). » Les phénomènes de nature si diverse étant constatés, on doit en conclure à l'existence de causes différentes ; mais ici, comme dans la question du mouvement, on veut prouver que les phénomènes de nutrition sont communs aux corps vivants et aux corps bruts.
Le célèbre physiologiste Bichat a hautement proclamé la division profondequi sépare les corps animés des corps inanimés; mais M. Claude Bernard pense que cette division « est plutôt une (( conception systématique que l'expression de la c( vérité p). La faculté de se régénérer (c'est-à- (( dire de se refaire par nutrition), de se cicatriser, « dit-il,neleurestpasexclusive (aux corps vivants), « quoique ce soit sur eux qu'elle se manifeste plus « activement.
« Chacun sait qu'un organisme vivant, quand « il a été mutilé, tend à se refaire suivant les lois « de sa morphologie spéciale : la blessure se ci- Ci) In II, de Anima, Icct. IX.
(2) La Science expérimentale, pp. 170 et soq.
170 Sailli Tlioinas cl lu Philosophie Carlôsienne.
(( catrise dans Tanimal et dans la plante, la perte (( de substance se comble, et l'être se rétablit dans (( sa forme et dans son unité
« Mais il n'est pas nécessaire d'invoquer pour « expliquer ces faits, une force, une propriété (( vitale, en contradiction avec la physique. Les « corps minéraux, en effet, se montrent doués de « cette même unité morphologique, de cette « même tendance à la rétablir. Les cristaux, « comme les êtres vivants, ont leurs formes, « leur plan particulier, et ils sont susceptibles « d'éprouver les actions perturbatrices du milieu (( ambiant. La force physique qui range les partice cules cristallines suivant les lois d'une savante « géométrie, a des résultats analogues à celle qui « range la substance organisée sous la forme d'un (( animal ou d'une plante. )>
A l'appui de sa thèse M. Claude Bernard cite* des expériences de M. Pasteur, qui montre que, lorsqu'un cristal brisé est placé dans son eau-mère, en même temps que le cristal s'agrandit dans tous les sens, on voit un travail très actif sur la partie brisée, et, en quelques heures, la partie mutilée est rétablie dans sa régularité première.
Il faut avoir une forte dose de bonne volonté pour reconnaître dans ce fait un phénomène analogue à celui de la nutrition.
Il ne prouve, en effet, qu'une chose : que les corps bruts se forment et se réparent, en vertu
Le Problème de la Vie. 171
de lois régulières, quand ils sont dans leur milieu , et que les mêmes lois géométriques qui président à leur formation dirigent les molécules extérieures de manièreàleurrendreleurformetypique. Mais cette forme primordiale disparaît quand ils sont plongés dans un milieu autre, et la théorie de l'unité morphologique, que leur attribue M. Claude Bernard, est contredite par l'expérience; en effet :
Si l'on place un fragment irrégulier d'alun, par exemple, dans une solution convenablement concentrée du même sel, on le verra s'accroître et prendre une forme régulière, qui est généralement octoèdre. Qu'on le plonge alors dans une autre solution du même sel, dans laquelle on aura délayé de la craie, on le verra s'accroître encore et passer à la forme cubique. Si on le remet dans la première, il repassera à l'octoèdre en s'accroissant encore. Qu'on le suspende au-dessous du vase, au bord d'une ouverture presque capillaire, par laquelle le liquide puisse suinter lentement, il s'accroîtra encore, mais il s'arrondira d'abord, puis il s'allongera et finira par prendre une forme conique irrégulière (^).
Que devient, au milieudetousces changements, l'unité morphologique de M. Claude Bernard?
Que l'on fasse la contre-épreuve pour un corps véritablement vivant, qu'on le mette dans n'im-
(1) Voir Boudant, ouvrage cite, p. 3.
172 Saint Tlionias et 1;» Pliilosophic Cartésienne.
porte quel milieu et on verra si sa forme change, si une mouche prend la forme d'un hanneton ?
3* La troisième différence qui sépare les corps bruts des corps vivants est la génération.
Les premiers se forment sous l'influence des lois physiques et chimiques; les seconds ne procèdent que d'un corps vivant par génération (^).
Nous touchons ici la question des générations spontanées-, c'est-à-dire la doctrine de ceux qui prétendent que la matière peut donner naissance à des êtres vivants, sans aucun germe préexistant. Cette opinion, dont on a fait beaucoup de bruit, il y a quelques années, est aujourd'hui repoussée par tous les esprits sérieux. Après avoir combattu M. Claude Bernard, nous sommes heureux de le citer ici comme autorité :
« La génération qui préside à la création orga- (( nique des êtres vivants, a été regardée, à juste <( titre, comme la fonction la plus mystérieuse de « la physiologie. On avait observé, de tout temps, « qu'il y a une filiation entre les êtres vivants, et « que, pour le plus grand nombre, ils procèdent « visiblement deparents. Cependant, pourcertains « cas, cette filiation n'était pas apparente, et alors « on a admis des générations spontanées, c'est-à- (( dire, des générations sans parents. Cette ques- « tion, très ancienne, a été reprise en ces derniers « temps et soumise à de nouvelles études. En
(1) Frédault, ouvrage cit., page 133.
Le Problème de la Vie. 173
« France, les générations spontanées ont été a repoussés par différents savants et surtout par « M. Pasteur. Elles ont été, au contraire, admises a par divers naturalistes et particulièrement par « M. Pouchet, qui a soutenu à leur sujet l'hypo- « thèse de l'ovulation spontanée. M. Pouchet « a voulu établir qu'il n'y a pas génération spon- (( tanée de l'être adulte, mais génération de son « œuf ou de son germe. Cette vue me paraît tout (( à fait inadmissible, même comme hypothèse... a Les expériences sur lesquelles étaient fondées (( les preuves des générations spontanées, étaient, « pour la plupart, fautives. M. Pasteur a eu le a mérite d'éclairer le problème des générations (c spontanées, en réduisant jes expériences à leur (( juste valeur et en introduisant dans ce sujet (( une précision scientifique plus grande. Il a fait « voir que l'air est le véhicule d'une foule de « germes d'êtres vivants, et il a montré qu'il faut (( avant tout ramener les arguments à des expé- (( riences précises et bien instituées (^). »
En résumé, il y a donc des dilférences essentielles entre les êtres organisés et les corps bruts: les premiers se meuvent, se nourrissent et se reproduisent; les seconds sont inertes, ne se nourrissent pas, ne se reproduisent pas. Le principede ces diOerences s'appelle la m%'les premiers vivent, les seconds ne vivent pas.
(1) Claude Bernard, de la Physiologie générale, p. liT.
174 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
Qu'est-ce donc que la vie?
On compte au moins quatorze ou quinze définitions de la vie, et, comme le démontre fort bien M. Claude Bernard (^), aucune ne résiste à une critique sévère.
Celle des scolastiques : Vita est motus ab inirinseco, vaut bien, pour le moins, celles qu'on a données jusqu'à présent, y compris celles de M. Claude Bernard lui-même : La vie est une création. Si l'on veut donc ne pas hasarder des définitions incomplètes, il faut s'en tenir à cette proposition : La vie est un fait qui se décrit et ne se définit pas. Mais si nous ne le définissons pas, nous prouvons, nous, que la matière est radicalement incapable d'en produire les phénomènes. Quand donc nous constatons la vie, nous concluons à Texistence, dans l'être vivant, d'un, principe dont l'énergie dépasse les forces de la matière, c'est-àdire d'un principe immatériel, que nous appelons ame.
L'école physiologiste, dont M.Claude Bernard est le représentant le plus illustre, ne nie pas l'âme aussi ouvertement que le matérialisme; mais elle essaye de s'en passer dans l'explication des phénomènes de la vie.
« Il est évident, dit M. Claude Bernard, que les « êtres vivants par leur nature évolutive et régé-
(1) Leçons sur les phénomènes de la vie, I'" leçon, pp. 25 et seq.
Le Pro])léinc de la \^ie. 175
« nérativc diffèrent radicalement des corps bruts, « et, sous ce rapport, il faut être d'accord avec les c( vitalistes ('). » Mais d'où vient cette différence radicale entre les corps vivants et les corps bruts ? Et, s'il faut, sous ce rapport, être d'accord avec les vitalistes, pourquoi ne pas reconnaître avec eux un principe immatériel, cause de la différence constatée? M. Claude Bernard s'en garderait bien, car il ajoute immédiatement : « Mais faut- « il pour cela aller chercher, avec eux, l'explica- <( tion des phénomènes vitaux dans les attributs « hypothétiques d'une force vitale et mystérieuse? (( Evidemment non. » Et pourquoi non? Nous constatons une différence radicale entre les corps vivants et les corps bruts, et nous ne serions pas tentés d'en rechercher la cause? C'est un procédé scientifique modeste qui a bien peur de s'élever trop haut. Et en vertu de quelle autorité nous interdit-on une curiosité légitimecependant? C'est au nom de la science même : « La science, conti- (( nue M. Claude Bernard, ne remonte jamais aux (( causes premières. )>
Nous repoussons cet arrêt prononcé par Claude Bernard et répété à l'envi par Técole physiologiste. Si M. Claude Bernard veut parler de la science en général, son principe est évidemment faux, car il s'ensuivrait que toute science n'est et ne peut cire qu'un amas confus de faits isolés
(1) De la Physiologie générale, Notes et documents, n" '.Ml.
17() Sailli Tlioinas cl la Philosopliic Cartésienne.
les uns des autres, sans aucun lien commun, tandis qu'au contraire, les faits ne s'élèvent au rang scientifique que lorsqu'ils se rattachent à une cause qui les éclaire et les explique. La science perdra-t-elle de sa dignité en remontant au principe qui fait sa force, sa grandeur et son unité ?
Le tort de M. Claude Bernard est donc d'assigner à la science, en général, une limite qui n'est vraie, tout au plus, que pour les sciences d'expérimentation. A ce propos, nous ferons remarquer que l'école dont il est l'interprète attribue volontiers le nom de science simpliciter à la science expérimentale, comme pour donner à entendre qu'elle est la science totale, la science par excellence, et qu'en dehors de cette science, il n'y a ni procédé scientifique , ni certitude, et que tout le reste n'est qu'affaire de sentiment et hypothèses gratuites qui perdent la science. C'est du reste ce que M. Claude Bernard dit expressément. Pour lui, la philosophie, c'està-dire la recherche et l'étude des causes, qui est peut-être une excellente gymnastique de l'esprit, devient nuisible pour le savant proprement dit (^) . Cet aveu nous amène à signaler la seconde lacune de la méthode expérimentale et qui consiste à regarder comme non avenu tout ce qui n'est pas du domaine direct de V expérimentation. Si les (1) Introduction ù l'étude de médecine expérimentale, p. 89.
Le Problème de la Vie. 177
physiologistes se contentaient de déterminer exactement l'objet de leur science, en laissant à d'autres le droit de s'occuper des choses qui sont en dehors de leur compétence, à la bonne heure ! Mais ils vont plus loin et déclarent qu'en dehors des sciences d'expérimentation il n'y a rien qui soit digne d'occuper un esprit sérieux. Voici comment s'exprime M. Claude Bernard :
(( La tendance, qui semble se raviver de nos « jours, à vouloir immiscer dans la physiologie (( les questions philosophiques et théologiques, (( à poursuivre leur prétendue conciliation, est, (( à mon sens, une tendance stérile et funeste, « parce qu'elle mêle le sentiment et le raisonne- « ment, confond ce que l'on reconnaît et accepte (( sans démonstration physique avec ce que l'on (( ne doit admettre qu'expérimentalement et après « démonstration complète. En réalité, on ne (( peut être spiritualiste ou matérialiste que par « sentiment ; on est physiologiste par démons- « tration scientifique (•). )>
La démonstration scientifique, c'est-à-dire, dans la pensée de Claude Bernard, la démonstration complète, irréfutable, concluante, est donc réservée à la physiologie seule, et le philosophe ne peut être spiritualiste que par sentiment, puisque ses doctrines ne sont pas susceptibles de démontrations rigoureuses. En vérité,
(1) Leçons sur les phcnomôncs do la vie, page 45,
178 Sailli Tliomiis el la I^liilosopliic Carlcsicmic.
c'est se faire la part trop belle. Qu'un savant soit fier de l'objet de sa science, qu'il s'enivre de ses découvertes, passe encore ; mais s'arroger le privilège exclusif des démonstrations certaines, c'est pousser un peu loin la confiance en soi et le mépris des autres. Que dirait-on d'un peintre qui s'efforcerait de ravaler l'art du statuaire, d'un poète qui n'aurait qu'un suprême dédain pour les mathématiques, d'un diplomate qui sourirait de pitié en regardant un tableau de Raphaël ou en lisant une page d'Homère? C'est l'attitude de l'école physiologiste en face des problèmes qui ne sont pas de sa compétence.
Cependant, malgré ces déclarations, malgré le soin qu'elle met à se soustraire à l'étude de la cause de la vie, ce grand problème se présente, à tout moment, à la pensée du physiologiste. Lisons, entre autres, cette belle page de Cuvier, citée par Claude Bernard lui-même (^) :
a Voyez ces formes arrondies, cette souplesse « gracieuse des mouvements, cette douce chaleur, (( ces joues teintes de rose , ces yeux brillants « de l'étincelle de l'amour ou du feu du génie, (( cette physionomie égayée par les saillies de (( l'esprit ou animée par le feu des passions : tout « semble se réunir pour en faire un être enchan- « teur. Un instant suffit pour détruire ce pres- (( tige. Souvent, sans cause apparente, le mouve-
(1) La Science expérimentale, p. 165.
Le Problèmo dn lu Yio. 179
: ment et le sentiment viennent à cesser, le f corps perd sa chaleur, les muscles s'affaissent c et laissent paraître les saillies anguleuses des c os ; les yeux deviennent ternes, les joues et : les lèvres livides. Ce ne sont là que les préludes : de changements plus horribles ; les chairs c passent au bleu, au vert, au noir ; elles attirent ( l'humidité, et, pendan,tqu'uneportion s'évapore c en émanations infectes, une autre s'écoule en ( sanie putride qui ne tarde pas à se dissiper c aussi ; en un mot, au bout d'un petit nombre c de jours, il ne reste plus que quelques prin- ( cipes terreux et salins ; les autres éléments se < sont dissipés dans les airs et dans les eaux, ( pour entrer dans d'autres combinaisons.
(( Il est clair que cette séparation est l'effet ( naturel de l'action de l'air, de l'humidité, de la ( chaleur, en un mot, de tous les agents exté- ( rieurs sur le corps mort, et qu'elle a sa cause ( dans l'attraction élective des divers agents ( pour les éléments qui le composaient. Cepentc dant ce corps en était également entouré K pendant la tne ; leurs affinités pour ses molé- « cules étaient les mêmes ; et celles-ci y eussent « cédé également, si elles n avaient été retenues « ensemble par ime force supérieure à ces affini- (( tés, qui n'a cessé d'agir sur elles qu'à l'instant « de la mort. )>
Voilà deux faits d'une importance scientifique
180 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
considérable : d'un côté, la vie et tous ses charmes; de l'autre, ce quelque chose qui n'a aucun nom dans aucune langue. Ce qui fait la vie, c'est la présence d'une force supérieure, qui maintient l'unité dans les divers éléments qui composent le corps; la mort est la suite fatale de la disparition de cette force, et il serait peu scientifique d'essayer d'en connaître la nature! Dites, si vous le voulez, que peut-être votre science ne sera pas assez heureuse pour la découvrir, mais ne condamnez pas ceux qui ont l'ambition de monter plus haut, et, sous le prétexte que la physiologie n'a rien à voir avec la philosophie, ne rangez pas les philosophes dans la catégorie des rêveurs en quête de chimères (^).
L'objet des sciences spéculatives n'est pas moins réel que celui des sciences empiriques : celles-ci, et la physiologie en particulier, n'ont rien à craindre de l'influence des doctrines philosophiques ; elles y puiseront, au contraire, une force, une lumière, une unité, sans lesquelles elles ne seront jamais que les matériaux de la science. C'est ce qu'exprime avec beaucoup de fermeté, d'élévation et de bon sens M. Chauffard, professeur à la faculté de médecine de Paris.
(1) M. Vachcrot n'a pas hésité à reconnaître le rôle de la Métaphysique dans la science expérimentale et il émet cette opinion parfaitement juste : « Sans la Métaphysique, la science est aveugle en bien des choses. » Voir la Métaphysique et la Science, tome III, deuxième édition, page 385.
Le Problème de la Vie. 181
« Les problèmes généraux de la vie sont presque délaissés, dit-il. Les uns les regardent comme n'intéressant pas la pratique ; il en est eftectivement ainsi, s'il s'agit d'une pratique purement empirique ; si la pratique veut se rattacher à la science, elle remonte nécessairement à ridée de vie, origine et raison de toute science. D'autres, moins hostiles, sont surtout indifférents ; pour eux, ces problèmes se traduisent en vagues aperçus, et ne sauraient fournir l'objet d'une démonstration étendue ; vérités banales et de sentiment, plus que physiologiques et positives ; vérités dangereuses à poursuivre, car elles ouvrent des voies mal tracées, où l'esprit se dirige au hasard et s'égare ; formules synthétiques, respectables peut-être, mais vieillies, usées, impuissantes, dont il n'y a pas à tenir compte dans la suite des déductions et acquisitions scientifiques. On court donc aux faits particuliers, et Ton délaisse les vérités générales, comme si cellesci ne jouaient aucun rôle dans l'intelligence de ces faits ; et l'on arrive, sur cette pente, à perdre la connaissance scientifique de la vie. Ce n'est plus une science, c'est une collection de faits et de théories changeantes, dont les liens sont brisés, dont l'ensemble est détruit et dispersé. On voudrait en vain faire passer pour de la sagesse cet abandon des plus hautes
182 Sailli Tlioiiias el la Pliiiosopliie Carlésieiiiie.
« questions de la physiologie ; cette prétendue « sagesse n'est que faiblesse ; elle serait mortelle « si elle régnait sans partage (^). »
(1) E. Chauffard, La Vie, études et problèmes de biologie générale. Introduction.