I. li
JO(J Suint Tlioinas et la Pliilosopliie Carlésieiuif.
de l'àmc : C'est ce rapport mutuel, réglé par avance, qui fait uniquement l'union de l'âme et du corps.
Leibnitz énumère ensuite les avantages de son système, qui naturellement est lemeilleurde tous.
Dans une de ses lettres, Leibnitz précise sa théorie: « Quelques amis savants et pénétrants, a dit-il, ayant considéré ma nouvelle hypothèse u sur la grande question de l'union de Tâme et (t du corps, et l'ayant trouvée de conséquence, M m'ont prié de donner quelques éclaircisse- (( ments sur les difficultés qu'on avait faites, et u qui venaient de ce que l'on ne Tavait pas bieîi (( entendue. J'ai cru qu'on pouvait rendre la u chose intelligible à toute sorte d'esprits par la ^( comparaison suivante :
« Figurez-vous deuxhorloges ou deux montres « qui s'accordent parfaitement. Or cela se peut w faire de trois façons: La première consiste dans « l'influence mutuelle d'une horloge sur l'autre; « la seconde dans le soin d'un homme qui y « prend garde ; la troisième dans leur propre u exactitude. »
Leibnitz rejette les deux premières: « Ainsi, « dit-il, il ne reste que mon hypothèse, c'est-àu dire, que la voie de Vharmonie préétablie par « un artifice divin prévenant, lequel, dès le corn- « mencement, a formé chacune de ces substances « d'une manière si parfaite et réglée avec tant
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« d'exactitude, qu'en ne suivant que ses propres « lois qu'elle a reçues avec son être, elle s'accorde (( pourtant avec l'autre. »
Aussitôt qu'il parut, ce système souleva les plus ardentes réclamations. Comment Leibnitz n'a-t-il pas vu qu'il est insoutenable?
io Comme celui de Malebranche, au lieu d'expliquer l'union de Tàme et du corps, il la détruit, car il fait de l'àme et du corps deux mécanismes juxtaposés, mais n'ayant aucune influence l'une sur l'autre.
2^ Il détruit la liberté. Si tous les phénomènes internes sont réglés à l'avance, comme les mouvements d'une pendule, ils se produiront en vertu d'une force aveugle où la spontanéité du libre arbitre n'aura rien à voir.
3" Il est contraire au sens intime et au témoignage de la conscience. Quand j'étends mon bras, je comprends fort bien que ce fait s'est produit parce que je l'ai voulu et qu'il n'est pas le résultat d'un mécanisme analogue à celui qui meut les aiguilles d'une montre et je n'ai nullement conscience de cqiiq. harmonie préétablie.
4<> Il repose sur une hypothèse tout à fait gratuite, car enfin, quelles preuves Leibnitz nous donne-t-ildelavérité de son système ? 11 l'affirme, mais cela ne suffit pas.
C'est, du reste, le reproche que l'on a le droit d'adresser aux théories que nous \cnons d'ex-
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poser. Elles sont non seulement la négation du fait qu'il s'agit d'expliquer, mais, en outre, leurs auteursn'apportent dans le débat aucunedémonstration concluante (').
Les philosophes dont les systèmes tendent à relâcher les liens qui unissent l'âme au corps, ont considéré celui-ci comme un obstacle qui s'oppose à l'acquisition de la vérité et de la science, et ils ont confondu l'abus de la vie sensible avec le rôle légitime qu'elle exerce dans nos opérations intellectuelles.
Voici, en effet, comment s'exprime Platon dans un de ses dialogues (') : « Quant à l'acquisition (c de la science, le corps est-il un obstacle ou (( ne l'est-il pas, quand on l'associe à cette (( recherche? Je vais m'expliquerpar un exemple : « La vue et l'ouïe ont-elles quelque certitude, (( ou les poètes ont-ils raison de nous chanter « sans cesse, que nous ne voyons ni n'entendons (( véritablement? Mais si ces deux sens ne sont (( pas sûrs, les autres le seront beaucoup moins; (( car ils sont beaucoup plus faibles.
(c Quand donc l'âme trouvera-t-elle la vérité ? « Car pendant qu'elle la cherche avec le corps, « nous voyons clairement que ce corps la trompe « et rinduit en erreur. N'est-ce pas surtout dans « l'acte de la pensée que la réalité se manifeste
(1) Voir, pour les autres systèmes : Sanseverino, t. III, a. 5. .'•2) Phédon, pp. 201 et seq.
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(c à l'âme. Et l'âme ne pense-t-ellc pas mieux (f que jamais, lorsqu'elle n'est troublée ni par la <c vue, ni par l'ouïe, ni par la douleur, ni par « la volupté, et que, renfermée en elle-même et « se dégageant, autant que cela lui est possible, (( de tout commerce avec le corps, elle s'attache « directement à ce qui est pour le connaître. » Platon semble ignorer que, si l'âme n'était jamais troublée m par la vue, ni par l'ouïe, ni par aucun autre sens, elle aurait beau se renfermer en ellemême, elle n'aspirerait jamais à connaître ce qui est, car pour aspirer à connaître, il faut que ses facultés aient été excitées par les sensations transmises par les sens. La thèse de Malebranche est calquée sur celle de Platon.
« Je vous apprendrai, dit-il, que ce monde « que vous habitez n'est point tel que vous le « croyez, parce que, effectivement, il n'est point (( tel que vous le voyez ou que vous le sentez. (( Vous jugez, sur le rapport de vos sens, de tous « les objets qui vous environnent, et vos sens « vous séduisent infiniment plus que vous ne (( pouvez vous l'imaginer. Ce ne sont de fidèles « témoins que pour ce qui regarde le bien du « corps et la conservation de la vie. A l'égard de (( tout le reste, il n'y a nulle exactitude, nulle (( vérité dans leur déposition... L'imagination « est une folle, qui se plaît à faire la folle. Ses (( saillies, ses mouvements imprévus vousdiver-
210 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
(( tissent et moi aussi." Mais il faut, s'il vous « plaît, que dans nos entretiens la raison soit (( toujours la supérieure. Il faut qu'elle décide et i( qu'elle prononce. Or, elle se tait et nous (( échappe toujours, lorsque l'imagination vient « toujours à la traverse (^)....))
Malebranche tombe dans une erreur évidente quand il soutient qu'il n'y a ni vérité, ni certitude, dans les dépositions des sens, et, comme Platon, il confond l'abus de la vie des sens avec son développement normal et régulier sans lequel nous n'entendrons jamais les réponses de la vérité Ultérieure.
Non, le corps n'est pas un obstacle à l'acquisition de la vérité. On résoudra facilement ce problème si l'on admet que toutes nos opérations intellectuelles sont basées sur une sensation ('), et on verra que le corps est merveilleusement disposé pour être Torgane animé des sensations de l'âme et servir ainsi à l'évolution [explicatio) et au perfectionnement de l'intelligence.
Il suffit de jeter un coup d'œil même rapide sur notre organisme, pour constater qu'il est disposé de telle sorte que les impressions du dehors y arrivent à flots. Notre oreille perçoit tous les sons et toutes les harmonies, depuis le
(1) \" Entretien sur la Métaphysique.
(2) Nous le prouverons quand nous traiterons : De TOrigine des Idées.
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bruissement du brin d'herbe jusqu'aux éclats sauvages de la tempête; par elle, tous les échos de la terre se répercutent dans notre âme; notre œil contemple toutes les nuances de la lumière, il suit dans le ciel les pas étincelants des étoiles, il admire le doux éclat des fleurs, il ne voit pas sans émotion les magies du prisme dans une goutte de rosée, mais surtout le matin quand le ciel est en feu ou que, le soir, l'occident se colore des teintes mélancoliques du crépuscule, notre regard alors s'élève naturellement vers Dieu, pour bénir celui qui a fait la lumière.
Tous nos sens sont donc comme des portes ouvertes, par lesquelles le monde sensible entre dans notre âme.
On doit avouer cependant que ce corps qui, dans la pensée de Dieu, devait être un instrument toujours docile est quelquefois, souvent même, un obstacle à l'exercice de nos facultés: ainsi les maladies, la viellesse, nos dispositions particulières à tel ou tel moment, sont comme autant de liens qui enchaînent l'intelligence. Cela est vrai, répond saint Thomas, mais il faut remarquer que, l'âme devant se développer à l'aide de ses facultés sensibles, il fallait qu'elle fût unie à un corps qui la mît le plus possible en rapport avec le monde extérieur; or, le corps humain atteint parfaitement ce but. Il en résulte, il est vrai, quelques inconvénients, en particulier,
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ceux que nous venons de signaler ; mais il ne faut pas oublier que, dans le choix d'un instrument, on doit considérer, avant tout, l'usage qu'on veut en faire et le choisir en conséquence. Quand un ouvrier veut faire une hache, il choisit le fer comme matière première, parce que ce métal est, plus qu'un autre, propre à l'usage auquel l'instrument est destiné. Le fer peut se rouiller, c'est un inconvénient ; mais il ne faut pas le repousser pour cela et prendre du verre, par exemple. De même. Dieu a organisé notre corps pour fournir à l'âme les matériaux de son développement intellectuel, et, tel qu'il est, il atteint parfaitemnet le but proposé. Que cet organisme soit sujet à des défaillances, nous ne le nions pas; mais accuser pour cela la sagesse de Dieu, serait aussi peu raisonnable que de reprocher à un ouvrier de choisir du fer pour faire une hache, à cause de la rouille qui peut en altérer la trempe. Si l'on ditque Dieu eût pu l'éviteren s'y prenant autrement, nous répondons que, dans l'explication de ses œuvres, il ne faut pas chercher ce que Dieu aurait pu faire en vertu de sa toute-puissance, parce qu'alors on ouvre la porte à toutes les conjectures qui n'aboutissent à rien.