SYSTÈME DE SAINT THOMAS. — REFUTATION DU VITALISME
LE SYSTÈME DE DESCARTES SUPPRIME LA VIE DU CORPS. l'aME est TOUT ENTIÈRE DANS CHAQUE PARTIE DU CORPS.
On discute encore pour savoir si Platon a admis trois âmes, Tûme raisonnable, l'àmc irascible et l'àme concupiscible, ou bien s'il ne reconnaissait qu'une seule et même âme présentant une triple manifestation. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que Platon ne s'exprime pas avec une netteté suffisante. Nul doute n'est possible pour Aristote qui se prononce de la manière la plus formelle sur l'unité de Tàme : « L'àme est (( la cause et le principe du corps vivant, dit-il... (( vivre, pour les êtres qui vivent, c'est être; et « la cause et le principede tout cela, c'est l'àme... (( principe d'où viennent primitivement la loco-
iîl4 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
(( motion, l'altération et l'accroissement ; la sena sation et le dépérissement, c'est l'âme (*). »
Les Pères de l'Église sont partisans déclarés de l'unité du principe vital, et soit dans leurs écrits, soit dans les décisions conciliaires, ils n'hésitent pas à proclamer cette opinion comme la seule vraie (^).
Au Moyen Age, presque tous les scolastiques soutinrent la même doctrine ; nous disons presque tous, car quelques religieux de l'ordre de Saint-François prirent parti pour la thèse contraire;mais(( malgré l'opposition des Franciscains, « la prépondérance demeure à la doctrine de « saint Thomas et des Dominicains , dans la u philosophie comme dans la théologie du Moyen « Age. Rien ne le prouve mieux que la règle de « suivre en théologie la doctrine de l'Ange de « l'École, imposée par Ignace de Loyola à l'ordre « qu'il venait de fonder (^). »
La doctrine scolastique sur l'unité de l'âme resta en vigueur jusqu'à Descartes qui vint enseigner que l'homme n'a sans doute qu'une âme, mais que cette âme n'est le principe d'aucune des opérations vitales du corps.
(1) Traité de l'âme, 1. II, ch. iv, § 3 et seq. Traduction de B. Saint-Hilaire.
(2) Il est bien difficile aux partisans de l'opinion contraire d'esquiver les déclarations du Concile de Vienne (1311), du Concile de Latran (1513) et les deux brefs de Pie IX.
(3) F. Bouillier, le Principe vital et l'Ame pensante.
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Descartes devait admettre cette conclusion, car elle est la conséquence de son système sur le corps humain, qui n'est, d'après lui, qu'un automate mis en mouvement par des forces semblables au feu « qui fait bouillir les vins nouveaux (( lorsqu'on les laisse cuver sur la râpe {^). »
Cette théorie fut adoptée par plusieurs phir losophes et par des médecins ; mais le célèbre Sthall la combattit avec tant de force et soutint si énergiquement l'unité du principe vital, qu'il a eu la gloire de donner son nom à la doctrine dont il a été le défenseur.
La discussion s'apaise pendant le XVI IP siècle, et sauf la thèse da l'homme double imaginée, par Buffon et refutée par Condillac , il y a peu de trace de la lutte ancienne; mais à la fin du dernier siècle et au commencement du XIX% la controverse a repris de plus belle , et elle dure encore. C'est l'école de Montpellier qui a rouvert le feu.
Ce rapide aperçu du côté historique de la question suflit pour donner une idée de l'importance que les philosophes y ont attachée. Nous ne la suivrons pas dans toutes les phases qu'elle a traversées, et, pour circonscrire le débat, nous exposerons d'abord le système thomiste, nous réfuterons ensuite les objections des vitalistes, et, en dernier lieu, nous essayerons de démontrer que ni lathéorie cartésienne, ni les doctrines de
(1) Discours sur la Méthode, V" partie, p. 17i, éd. Cousin.
21() Siiiiil riiomiis o{ la Pliilosophie Cartésienne.
Montpellier ne sont acceptables.
jo Pour saint Thomas, il n'y a dans l'homme qu'une seule âme, l'âme intelligente ; c'est elle qui est le principe de toutes les opérations intellectuelles, sensitives, végétatives.
Le premier argument du Docteur. Angélique est puisé dans l'idée d'être et d'unité (^).
Si l'homme a plusieurs âmes, dit-il, il n'est pas un, il est multiple. Un être, en effet, n'est un que par la forme qui lui donne l'être, car le principe qui fait qu'une chose est, est aussi celui qui la fait une : voilà pourquoi lorsqu'il y a plusieurs formes dans un être, il n'y a pas unité simpliciter.
Si donc il y a dans l'homme une forme qui le fait être vivant (l'âme végétative), une autre qui le fait être sensible(râme sensitive), et une autre qui le fait homme (l'âme raisonnable), il est clair qu'il n'est un qu'accidentellement. Or, il est de la nature de la forme accidentelle de pouvoir être ajoutée ou supprimée sans altérer essentiellement la substance du sujet. Ainsi, voilà un homme qui est peintre, poète ou architecte : ce sont des formes accidentelles dont l'apparition ou la suppression n'ajoute ou n'enlève rien à la nature de cet homme , car on peut très bien être homme et n'être pas poète. Si donc l'unité
(1) 1 p., fj. i.xxvi, a. 3,— ('ont. Geiito^, 1. II, c. LViii. — De aiiiiua, a. 11.
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humaine n'est qu'accidentelle (et elle le sera si l'homme a plusieurs âmes), on pourra retrancher l'une d'elles sans altérer la substance humaine, et dès lors la disparition de la forme animalité (l'àmc sensitive) ne modifiera en rien l'essence de l'être humain, ce qui est évidemment faux.
Voici la seconde preuve de saint Thomas.
Il n'y a que deux hypothèses possibles au sujet d'un être ayant deux formes : Ou bien ces formes n'ont entre elles aucune liaison logique, comme, par exemple , dans cette proposition : Ceqiii est blanc est doux; ou bien encore elles sont ordonnées l'une à l'autre, comme, par exemple : Une surface est colorée.
Dans le premier cas, Tunion des deux formes est complètement accidentelle, car, si quelquefois le blanc est doux, il peut aussi se faire qu'il ne le soit pas. Cette hypothèse n'est certainement pas appliquable à la question, car, en considérant les deux formes que, pour le moment, nous supposons être dans l'homme, l'âme intellective et l'âme sensitive, il est impossible d'admettre que l'homme puisse avoir l'une et être privé de l'autre, comme nous disions tout à l'heure que le blanc peut n'être pas doux. Cette première hypothèse doit donc être écartée, puisque l'animalité entre dans la notion de l'homme ; examinons la seconde.
Lorsque deux formes sont subordonnées l'une I. 13
218 Sainl Thomas et la Philosophie Cartésienne.
à Fautre et ont entre elles une liaison nécessaire, le sujet, dans la proposition qui les exprime, emporte avec lui la notion de l'attribut et l'attribut celledu sujet. Ainsi, lorsqu'on dit : Toute surface est colorée, le sujet est tellement uni à l'attribut, qu'on peut convertir la proposition et dire: Tout ce qui est coloré est une surface. Peut-on appliquer cette méthode à la proposition : Tout homme est un animal et dire en renversant les termes : Tout animal est homme? Le simple énoncé en démontre la fausseté ; nous devons donc repousser la seconde hypothèse et conclure d'une manière générale que, puisqu'aucune des deux seules hypothèses possibles sur la dualité des formes n'est admissible quand il s'agit de l'homme, c'est qu'en réalité il n'y a qu'une forme, l'àme intellectuelle.
Après ces deux démonstrations métaphysiques, saint Thomas énonce une preuve d'expérience dont chacun de nous a pu constater la solidité.
Une opération de l'âme, dit le saint Docteur, lorsqu'elle acquiert un certain degré d'intensité, diminue la vigueur d'une autre, ce qui serait absolument inexplicable si le principe d'action n'était pas un.
Plus les opérations de la vie végétative ou sensitive sont intenses, plus aussi diminue l'énergie de la vie intellectuelle;c'est ce que l'expérience nous démontre tous les jours. Il faut qu'on nous
be l'Unité du Principe vital. 219
pardonne les détails dans lesquels nous devons entrer pour faire ressortir la force indiscutable de cette troisième preuve de saint Thomas,
Tout le monde sait que les heures les plus défavorables au travail sont celles qui suivent les repas ; la tête alors est alourdie, la pensée se traîne péniblement, l'intelligence est languissante; aussi les hommes, même les plus studieux, consacrentsans scrupule auxdistractions ou au repos ces moments où tout travail sérieux est à peu près impossible. On a beau gémir sur cette humiliante impuissance, il faut la subir et avouer de bonne foi que l'heure de la digestion, puisqu'il faut prononcer le mot,n'estpas un moment bien choisi pour les méditations métaphysiques. D'où vient cette défaillance intellectuelle passagère? C'est que, dans les moments que nous venons de décrire, l'àmequi est en nous la source unique de toute vie, déploie son activité dans les opérations de la vie végétative et ne peut plus avoir, par conséquent, la même force pour les opérations de la vie supérieure. Cela n'aurait pas lieu si le principe de la vie intellectuelle n'était pas le même que celui de la vie végétative. Si, en effet, la force qui élabore la digestion était différente de l'âme intellectuelle, les deux vies travailleraient chacune de son côté et dans sa sphère, sans se gêner dans leurs opérations réciproques.
On peut faire la contre-épreuve de cette expé-
220 Saint Thomas et, la Philosophie Cartésiene.
rience et l'on arrive à la même conclusion.
Si l'on s'acharne à un travail opiniâtre dans un moment où l'àme n'est pas en état de se livrer à l'étude, la digestion s'arrête et peut amener de graves désordres dans l'organisme tout entier.
Il en est de même pour la vie sensitive.
Une douleur aiguë trouble singulièrement les méditations du philosophe le plus dégagé de tout lien terrestre, et il suffit d'un coup d'épingle bien appliqué pour lui faire abandonner l'étude du plus grave problème. Si l'âme qui médite n'est pas la même que l'âme qui sent, pourquoi la première quitte-t-elle son opération propre lorsque la seconde attire à elle une partie de la vie ?
Ces observations ne semblent-elles pas contredire une thèse que nous avons développée plus haut et dans laquelle nous avons prouvé que ce corps , auquel l'âme est unie, est disposé pour faciliter le développement des facultés intellectuelles, car nous voici en présence de faits qui mettent une entrave aux opérations de l'intelligence? Non, car ces faits proviennent d'un état physique maladif, ils ne se produisent qu'à l'occasion d'une lésion dans les tissus ou de raffaiblissement d'un organe ; mais lorsque tout se passe régulièrement et dans l'ordre voulu, les fonctions de la vie végétative ou sensitive ne mettent pas obstacle au développement intellectuel. Il faut seulement que les vies, végétative et
De rUnilc du Principe vital. 22t
sensitive, n'usurpent pas une partie des forces de la vie intellectuelle : un exemple fera comprendre notre pensée.
Les images sont nécessaires à l'acte de l'intelligence, elles ne peuvent se former qu'au moyen des sens; mais si elles ne restent pas dans leur rôle, si, au lieu de se contenter de fournir à l'intelligence les matériaux dont elle a besoin, elles absorbent toute son attention et deviennent son unique préoccupation, elles sont alors un obstacle plutôt qu'un secours. C'est pour cela que les hommes chez lesquels elles prennent une trop grande place , c'est-à-dire chez ceux qui ont l'imagination trop vive, les opérations intellectuelles sont surchargées de rêves, qui les séduisent et les détournent de la contemplation de la vérité pure ; aussi, généralement parlant, les artistes et les poètes ne sont pas de grands philosophes.
Ces preuves de saint Thomas sont confirmées par le témoignage de la conscience et par ce ferme bon sens populaire dont il ne faut jamais méconnaître l'autorité en philosophie, car, dit Bossuet, (( la simplicité et la bonne foi sont deux grands «docteursquilaissentpeudechoscs indécises (').»
(1) Sermon sur ]v.s c-niscs do l;i liaiiu» drs lioimncs roiilrc la vérité. — Dans son s;i\;imI oiivraj^c^ : Lo Posilivisnio ot la scienco cxpériniontalo, M. r.-ihhc <l(> IJroglio .*i l'orl bionétalili fjuo le bon scMis jouit, en philosoiiliie, d'une autorité iudiscuinblc. Li\rc iir('linun;iii(\ cli. il.
222 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
La conscience nous crie que l'âme humaine est une, et que le principe de toutes nos opérations est unique. Le moi qui pense n'est-il pas absolument le même que le mo/qui voit, qui a faim ou soif, froid ou chaud ? Pourquoi admettre pour la pensée un principe différent de celui de la sensation, alors que l'opinion contraire atteint dans la conscience les proportions de l'évidence. Dites donc à un homme absorbé dans sa lecture que le principe en vertu duquel il médite n'est pas le même que celui qui lui fait voir son livre et entendre vos paroles ? Tousvos raisonnements viendront échouer contre la certitude inébranlable qui lui montre distinctement que celui qui médite est bien le môme que celui qui voit et entend; et cette certitude est passée dans le langage populaire ou plutôt dans le langage de tout le monde. Tout le monde, en effet, dit : Je sens; commeon dit: Jepense,jemarche;commeondit : Je travaille ou je grandis; et toutle monde attribue cesdiverses opérations au même principe, c'est-àdire, au moi. Il faut donc, pour accepter la doctrine de la dualité dans l'homme, abandonner le sentiment général et croire aux théories de quelques philosophes et des médecins qui, en dehors de leurs rêveries systématiques, parlent et sentent comme tout le monde.
^° Nous devons répondre maintenant aux principales objections que l'on opposeàla théorie
De l'Unité du Principe vital. 223
thomiste. Une des plus spécieuses est présentée par le Docteur Bertrand de Saint-Germain dans le livre intitulé: Descaries considéré comme physiologiste et comme médecin ('). Après avoir cité un passage du Discours sur la méthode où Descartes dit que notre âme, n'étant faite que pour penser, ne peut être le principe d'opérations qui sont en nous sans que nous y pensions; l'auteur ajoute : « C'est assurément le plus solide argu- « menr que l'on puisse faire valoir contre la docte trine de l'animisme. Si l'âme est, en effet, la (c forme même du corps et le principe de ses « fonctions, comment se fait-il qu'elle ignore « absolument la structure des organes qu'elle « auraitfaçonnés,etquecesmêmes organes qu'elle « mettrait en mouvement puissent fonctionner (( à son insu? Comment expliquer, en ce cas, la « lenteur avec laquelle se sont formées nos con- « naissances anatomiques, et l'époque avancée où « le génie, aidé de l'expérience, est parvenu à « découvrir que le sang circulait en nous ? Comte ment cette étrange nouveauté, une fois décou- « verte, a-t-clle rencontré tant de contradicteurs, « tant d'incrédules ? On peut en dire autant de « toutes les découvertes du même ordre. Com- «ment se fait-il que l'âme, principe de la vie et « cause déterminante de la forme, ne puisse pas « prévenir l'altération des organes, et y porter
(1) Ch. XXIII, p. 398.
224 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
( remède quand elle est accomplie ? D'où vient c quenousdigérons si mal, quand nous voudrions ( si bien digérer ? D'où vient que tous les efforts de la volonté ne sauraient rendre le mouvement à un membre paralysé ? D'où vient enfin que ( la vie s'éteint en nous malgré nous ?
(( On n'a pas répondu, on ne répondra jamais « d'une manière satisfaisante à ces objections. » Reprenons les objections : Si l'àme, dit-on, est le principe des fonctions du corps, comment se fait-il qu'elle ignore la structure des organes et que ces mêmes organes, qu'elle met en mouvement, fonctionnent à son insu ?
Nous disons d'abord que cet argument prouve trop et que, s'il était concluant, il faudrait admettre que non seulement l'âme n'est pas le principe des fonctions corporelles, mais de plus qu'elle n'estpas le principe desopérations intellectuelles. Avons-nous, en effet, une connaissance évidente du mécanisme intellectuel ?Voyons-nous comment s'engendrent, se combinent et s'associent les idées ? N'est-ce pas un fait notoire que chaque philosophea apporté sa solution particulière sur toutes les questions débattues ; qu'on discute encore et qu'on discutera toujours sur l'origine des idées ? Cependant les idées sont bien plus près de notre connaissance que la sécrétion de la bile ou que la circulation du sang; et, malgré cela, que de tâtonnements, d'incertitudes et de con-
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tradictions! Tandis que les philosophes discutent, le vulgaire ne se doute même pas des débats engagés dans les diverses écoles, et l'immense majorité du genre humain a des idées, les combine et les associe, sans avoir le moindre soupçon de la manière dont ces phénomènes s'accomplissent,absolument comme il digère et respire, sans savoir le premier mot de l'économie de l'estomac ou du poumon. Peut-on dire que l'âme n'est pas le principe des idées, parce qu'elle en ignore l'origine, l'organisation et le mécanisme? Evidemment non. Il ne faut donc pas conclure que si l'âme ne connaît ni la structure ni le mouvement d'un organe, elle ne peut être le principe de son opération.
Cette première réponse puise une nouvelle force dans la considération suivante.
Ce n est pas en tant qu'intellectuelle que l'âme est le principe de la circulation du sang, de la digestion et de la sécrétion de la bile, c'est en tant que principe de vie unie à tel ou tel organe; et dès lors on ne doit pas s'étonner si elle ignore ce qui s'y passe puisque ces fonctions ne sont pas l'objet immédiat de sa connaissance. Elle ne les connaîtra que par l'étude ou par l'expérience, et si l'étude fait défaut ou si les expériences sont défectueuses, elle pourra passer longtemps avant de connaître la nature des phénomènes dont cependant elle est le principe ;
226 Snint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
c'est ce qui est arrivé pour la circulation du sang et tant d'autres encore.
Cette connaissance claire et immédiate des fonctions organiques n'était pas nécessaire afin d'atteindre le but pour lequel l'âme a été créée. L'âme est faite pour penser, ou du moins la pensée est son opération principale et la plus noble ; or. avec la connaissance claire et la conscience immédiate des manœuvres de l'organisme, ce but était fatalement manqué. Que deviendrait la vie intellectuelle si notre âme voyait toujours à tout moment (l'objection que nous réfutons doit aller jusque-là) toutes les fonctions de l'organisme ? Quand nous voudrions nous livrer à une étude quelconque, notre attention serait attirée par la sécrétion des sucs gastriques, et, au lieu de poursuivre notre pensée, nous compterions les gouttes que distillent les parois de l'estomac ; nous assisterions, étonnés, à la croissance de nos cheveux, et, en suivant le cours impétueux du sang, nous serions dans une terreur continuelle de voir une veine se rompre. Tout travail intellectuel serait impossible.
Lorsque, comme nous le disions toutàl'heure, les opérations de la vie végétative attirent trop notre attention, les facultés intellectuelles diminuent d'énergie, et il suffit d'une digestion laborieuse ou de battements de cœur violents pour paralyser notre intelligence. Qu'adviendrait-il si
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l'économie végétative et sensitive se déroulait sous nos yeux et si nous en avions à chaque instant une connaissance immédiate? Nous ne serions pas occupés d'autre chose. C'est donc par une admirable disposition de la sagesse du Créateur que les fonctions des vies inférieures accomplissent leurs évolutions sans que nous en ayons conscience , c'est-à-dire sans qu'elles viennent détourner notre âme du but principal pour lequel elle a été faite, la recherche de la vérité et la pratique de la vertu,
« Comment se fait-il, ajoute-t-on, que l'àme (( principe de la vie ne puisse pas prévenir l'alté- (( ration des organes et y porter remède quand (c elle est accomplie. »
C'est par la raison bien simple que l'âme n'informe pas le corps par ses puissances intellectuelles et par sa volonté, mais seulement par son essence, et nous verrons dans le chapitre suivant que l'essence est réellement distincte des puissances. 11 suit de là que les fonctions organiques ne dépendent pas de la volonté, que les sécrétions et autres phénomènes ne sont pas volontaires et que, lorsqu'un organe est altéré ou paralysé, la volonté ne peut rien pour lui porter secours et le remettre dans son état normal. Lorsqu'on insiste et qu'on nous dit ne pas comprendre comment « une force vive (rame) (( soit unie au corps sans agir nécessairement sur
228 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« lui (*), )) il y a dans ces paroles la même équivoque qu'il faut éclaircir. Nous ne disons pas que l'âme est unie au corps sans agir sur lui, nous soutenons, au contraire, qu'elle agit continuellement sur le corps, mais qu'elle n'agit pas partout de la mêmemanière. L'âme est douéede diverses puissances, intellectuelles, sensitives et végétatives ; elle agit par tout le corps, mais cette action n'a pas, dans toutes les parties, les trois puissantes à la fois, pour principe immédiat. Dès lors il n'est pas étonnant que la volonté n'exerce qu'une influence très indirecte sur certains organes et que cette influence soit nulle sur quelques-uns. Il faut encore ici admirer la sagesse de l'ordonnateur suprême qui n'a pas réduit la volonté à la nécessité de commander, à tout moment, aux organes nécessaires, aux vies végétative et sensitive. De même que l'intelligence serait détournée de son but principal, si elle avait une connaissance claire de toutes les fonctions organiques, de même la volonté suffirait à peine à régler les mouvements et le rôle de chaque organe en particulier. Tout le mécanisme des vies végétative et sensitive est nécessaire à la conservation de l'individu, et si, pour vivre, nous étions obligés de commander au sang de circuler, aux poumons d'absorber l'air, au foie de sécréter la bile, à l'estomac et aux vaisseaux chylifères de (1) Opus cit., p. 400.
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ne pas manquer leur opération , notre volonté serait assez occupée , et une distraction d'un moment entraînerait de fâcheuses conséquences. C'est donc en vertu d'un plan admirablement conçu que l'âme, principe unique de toutes les opérations vitales, n'en est pas cependant réduite à consacrer ses plus belles facultés à un travail qui les absorberait tout entières.
Les adversaires de l'animisme présentent d'autres objections moins sérieuses, mais qui sont de nature à faire peut-être plus d'impression sur des esprits peu réfléchis. (( Ils prennent des (c airs de pudeur offensée et se voilent la face (( commedevantunscandaleetuneprofanation(').)) Hé quoi ! disent-ils, cette âme qui s'élève jusqu'à Dieu, cette âme qui plane dans le monde idéal, cette âme qui, sur les ailes de Platon, contemple la vérité et chante ses extases, serait la môme qui s'occuperait « du pot-au-feu de l'économie animale ? )> Non, cela est impossible et notre dignité est intéressée à repousser cette doctrine qui nous dégrade.
Ne prenons pas les choses de si haut et examinons sérieusement si ces prétentions sont légitimes.
D'abord, comme l'observe fort bien M.Bouillier, ne confondons pas les fonctions organiques avec
(1) F. Douillicr , le Principe vital et l'Ame pensante, ch. XXV, [>. i()0.
230 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
la cause qui les produit. Les fonctions organiques ne sont pas toutes très nobles, il faut en convenir, mais cela ne rabaisse en rien la supériorité de l'àme. Elles sont, en effet, nécessaires à la vie, ^ et dire qu'il est indigne de l'àme d'en être le principe, c'est prétendre qu'un roi déroge à la majesté souveraine en s'asseyant à table, comme un simple mortel. Un roi, tout roi qu'il est, et chef suprême d'un grand empire, est homme ; comme tel, il doit manger et par conséquent avoir des cuisines dans les parties reculées de son palais (^). Sans doute , il n'est pas roi pour manger, mais il faut qu'il mange, s'il veut vivre ; de même notre âme n'a pas pour opération principale la vie inférieure dont nous parlons, mais il ne répugne pas à sa dignité d'être le principe de fonctions nécessaires à sa vie normale, c'està-direà son union avec le corps. Mais, dira-t-on, le roi ne fait pas la cuisine? C'est vrai, mais on la fait pour lui, et il est ainsi, d'une façon indirecte, le premier moteur qui met en mouvement tous les cuisiniers; de même, notre âme intelligente et libre ne fait pas, en cette qualité, les opérations des vies inférieures, mais on les fait pour elle ; les organes accomplissent sous son impulsion toutes les fonctions qui leur sont propres.
(1) Ces comparaisons un peu familières, peut-être, mais absolument justes, sont de M. F. Bouillier.
De l'Unité du Principe vital. 231
D'ailleurs, si l'on médite sur le mystère impénétrable de la vie et si l'on songe que tous les efforts de l'esprit humain ne lui ont pas encore arraché son secret, on avouera qu'il n'est pas indigne de l'âme d'être le principe d'une force qui jusqu'à présent tienten écheclesintelligences les plus hardies.
Enfin, ne l'oublions pas, cette prétendue dégradation de l'âme n'est que dans l'imagination de ceux qui n'envisagent pas la question à son vrai point de vue, car, au fond, rien n'est petit, rien n'est vil, quand il s'agit de la conservation de l'être humain.
Qu'on ne nous oppose pas des autorités devant lesquelles tout philosophe catholique doit s'incliner et qui termineraient la discussion à l'avantage du vitalisme, si, comme le prétendent ses partisans, elles se prononçaient en leur faveur. Mais il n'en est rien.
Saint Paul, dans le chapitre septième de répître aux Romains, verset vingt troisième, dit : (( Je vois dans mes membres une loi rebelle « à la loi de l'esprit ; elle m'enchaîne dans les liens « du péché qui est dans mes membres. Infortuné! (( qui donc me délivrera de ce corps de mort. )> Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de trouver dans ces paroles la moindre trace deladoctrine que nous combattons, et saint Thomas d'Aquin, qui avait profondément médité
232 Siiinl Tlioinas et la Philosophie Cartcsionne.
lesépîtresdu grand apôtre, n'a pas cru y rencontrer la condamnation de son système sur l'unitc de Tàme.
Cette révolte et ces liens dont nous charge le péché ont une double cause, dit saint Thomas (i). La première est le péché lui-même qui devient le maître de l'homme pécheur, et, à ce titre, le charge de chaînes, comme un vainqueur fait peser le joug sur son esclave. La seconde est Dieu qui, pour punir l'orgueil de l'homme, a permis la révolte des passions. Le péché est donc, au fond, la cause de cette lutte qui faisait gémir saint Paul ; elle n'eût jamais existé si l'homme fût demeuré soumis à Dieu. Il faut donc dire, si l'interprétation des vitalistes est exacte, qu'avant le péché, il n'y avait qu'une àme et que c'est la désobéissance qui a introduit la seconde.
Dans l'épître aux Hébreux (^), l'Apôtre dit que la parole de Dieu est vivante et efficace, plus acérée qu'un glaive à deux tranchants et qu'elle pénètre jusqu'à la division de Tàmeet de l'esprit, iisqiie ad divisionem animœ et spiritus. Les vitalistes triomphent, saint Paulest des leurs, car ne reconnaît-il pas la dualité humaine en proclamant que la parole de Dieu pénètre jusqu'à la division de Vâme et de l'esprit ?
(1) In cpist. ad Ixom., c. vu, lect. 4,