‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 16 sur 38 · IV · texte numérisé non relu

IV

De l'Unité du Principe vital. 233

L'admirable commentaire de saint Thomas fait évanouir ces prétentions (').

L'Apôtre veut faire comprendre aux Hébreux la grandeur de la parole de Dieu, et pour cela il leur dévoile sa nature {viviis et sermo Dei), sa puissance (et efficax), ses effets (et penetrabilior omni gladio aiicipiti).

La nature du Verbe de Dieu est d'être toujours vivant, soit que l'on considère sa génération éternelle dans l'intelligence de Dieu d'où il laisse , tomber quelques rayons sur le front de l'Ange et dans l'intelligence humaine , soit qu'on le découvre sous les voiles de l'incarnation où quelques-uns le croient mort, tandis qu'il est ressuscité pour vivre dans les siècles des siècles ('), soit qu'on le recherche dans les mystères de l'Ecriture, dont il a dit lui-même que le ciel et la terre passeront, avant qu'une seule lettre en soit effacée.

Cette parole est d'une puissance infinie, car c'est par elle que tout a été fait, et lorsque la voix du Dieu de Majesté domine le tumulte des grandes eaux et ébranle le désert (•^) ou qu'elle prend des accents aussi doux que les plaintes de l'Epouse des Cantiques, jamais elle ne trouble en vain le silence des cieux, et toute la création

(1) In cpist. ad llcbr., c. iv, Iccl. '2.

(2) Apoc, I, 18.

(;i) Ps. XXVIII, 3, 7.

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prête l'oreille pour exécuter ses commandements.

Enfin l'Apôtre la compare à un glaive à deux tranchants pour nous donner une idée de la profondeur de ses effets.

Rien, dit saint Thomas, ne pénètre plus avant qu'un glaive et surtout qu'un glaive à deux tranchants; or, le Verbe de Dieu atteint par son opération etpar sa connaissance le plus intime de notre être : par son opération d'abord,puisque c'est lui qui est le premier principe de notre activité (i), et par sa connaissance ensuite, car rien ne peut lui être caché. C'est donc justementquesaint Paul le compareàun glaive, et il ajoute à deux tranchants, soitpour indiquer ces deux modes de pénétration de Dieu en nous, soit pournousenseignerledouble effet produit par la parole de Dieu, et qui consiste à nous exciter au bien et à nous éloigner du mal.

Il n'y a rien jusqu'à présent qui soit sujet à discussion; elle commence à ces paroles: Pertïîigens iisqiie ad divisionem animœ et spiritus. Quelques philosophes, dit saint Thomas, croient trouver dans ce texte de saint Paul la preuve de l'existence de deux âmes en nous, cette opinion, ajoute-t-il, est condamnée(-).

Non, dit saint Thomas, il n'y a qu'une âme:

(1) Omiiia enim opéra nostra operatus es in nobis. Isaïc, XXVI, 12.

(2) Nous ne voulons pas soulever la (juestion d'orthodoxie.

De l'Unité du Principe vital. 235

Par son essence elle vivifie le corps et par ses puissances elle procède à ses opérations intellectuelles. Le saint Docteur développe ensuite la thèse déjà expliquée, et voici son interprétation des paroles de saint Paul.

Il y a trois choses dans l'homme : le corps, l'âme et l'esprit. Tout le monde voit ce qu'est le corps : quid sit corpus notum est. L'àme est ce qui donne la vie à ce corps qui nous rapproche des animaux, l'esprit [mens) est ce qui nous rapproche des anges; il a deux opérations principales, l'intelligence et la volonté. Or saint Paul, dans le texte en question, veut simplement distinguer les diverses opérations dont l'àme est le principe : quelques-unes sont produites par l'âme en tant qu'esprit, ce sont les opérations de l'intelligence et de la volonté ; d'autres ont pour cause l'âme en tant qu'unie au corps, ce sont toutes les opérations, résultat de l'union (sensibilité, vie des passions, etc.). L'Apôtre veut simplement nous enseigner que la parole de Dieu discerne avec certitude toutes ces divisions et ces opérations, parce qu'elle sait quelle est dans toutes nos actions la part qui revient i\ chacune et elle met dans la balance de sa justice les entraînements de la vie sensible et les elVorts de notre bonne volonté (•).

(l) Nous n'avons pas hcsoin de dire* (|nc nous ne liadiiisons pas l('x(u(>ll<Mn(Mit le coniiiuMitairi^ de saint Thomas.

236 Sainl. Thomas et la Philosophie Cartésienne.

Saint Thomas fait les mêmes remarques sur le verset 23^ de la première épître aux Thessaloniciens (c. v), ut integer spiritus pester et anima et corpus. Saint Paul distingue les opérations de l'àme, mais il ne les fait pas découler de deux principes distincts.

Il est inutile, croyons-nous, d'insister longtemps sur le système de Descartes, car personne ne peut le soutenir sérieusement. Le voici dans toute sa simplicité: Il n'y a qu'une âme, cela est vrai, mais cette âme dont le but unique est la pensée ne donne pas la vie au corps, car le corps ne vit pas, 11 n'est qu'une machine. C^est ce qu'il dit clairement dans le Discours de la Méthode {^), dans son T7^ai té des passions (-)ydans hsTraités de r homme p) et de la formation du fœtus (^) et dans un petit opuscule quia pour titre: Premières pensées sur la génération des animaux {^).

Nous avons déjà réfuté le système de Descartes en traitant la question de Tunion de l'âme et du corps, qu'on nous permette maintenant de citer les passages les plus saillants.

« Après vous avoir expliqué, dit Descartes, les (( cinq sens extérieurs, tels qu'ils sont en cette

(Ij P. 173 et seq., édit. Cousin.

(2) P. 40 et seq., ibid.

(3) P. 384 et seq., ibid., t. IV.

(4) P. 432, ibid.

(5) T. XI, p. 379 et seq.

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« machine, il faut aussi que je vous dise quelque <( chose de certains sentiments intérieurs qui s'y (( trouvent.

(( Lorsque les liqueurs que j'ai dit ci-dessus « servir comme d'eau-forte dans son estomac, et « y entrer sans cesse de toute la force du sang par (( les extrémités des artères, n'y trouvent pas « assez de viande à dissoudre pour occuper toutes « leurs forces, elles la tournent contre l'estomac (( même, et agitant les petits filets de ses nerfs « plus fort que de coutume, font mouvoir les (( parties du cerveau d'où ils viennent ; ce qui sera (( cause que l'âme, étant unie à cette machine, (( concevra l'idée générale de la faim. )> (Traité de l'homme.)

Il explique d'une façon analogue la soif, la joie, la tristesse, la bonté^ la conscience, etc.

Ainsi, selon Descartes, ce n'est pas l'homme qui a faim, ce sont les sucs gastriques qui donnent à l'âme l'idée de la faim, mais l'âme n'est pour rien dans le mouvement des organes, pas plus <( qu'il y a une âme dans une horloge qui fait « qu'elle montre les heures. » (De la formation du fœtus.) Si les organes se meuvent, c'est par la force d'un feu semblable à celui u qui s'allume « dans le foin quand on le rentre avant qu'il ne c( soit sec. » Toute la dilférence entre un corps vivant et un corps mort est celle qui existe entre une montre montée et une montre qui s'arrête

SS^ Sailli Thomas el la l^liilosophie dartésienne.

(des Passions, r*partieà VI).Descartesn'explique donc pas la vie du corps, il la supprime, il n'a donc pas à se préoccuper de savoir s'il n'y a qu'une âme ou s'il y en a plusieurs.

Ce système ne supporte pas l'examen. Descartes nous affirme que le corps n'est qu'une machine. Qu'il le prouve et qu'il nous apprenne comment une machine a faim, a soif, souffre de la douleur et jouit du plaisir; car nous savons parfaitement que le corps n'est étranger à aucune de nos sensations.

La célèbre école de Montpellier s'insurgea de bonne heure contre la théorie mécanique de Descartes, et, s'inspirant des idées de Stahl, elle proclama d'abord l'unité du principe vital ; mais le professeur illustre qui y enseigna avec tant d'éclat pendant vingt ans, brisa l'unité stahlienne et fut le fondateur de la doctrine philosophique qui s'est perpétuée jusqu'à aujourd'hui par les cours et les ouvrages de M. Lordat.

Paul-Joseph Barthez, né à Montpellier en 1734, obtint en 1759 une chaire de médecine dans la faculté de sa ville natale ; en 1801 il était médecin du premier consul et correspondant de l'Institut. Il mourut en 1806.

D'après lui l'àme intellectuelle n'est pas la cause des phénomènes de la vie dans le corps de l'homme, ces phénomènes doivent être attribués à une autre cause qu'il appelle principe vital. Si

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on lui demande quelle est la nature de ce principe vital, Bartez évite de se prononcer en disant que c'est une question secondaire et de peu d'importance.

Les raisons sur lesquelles il s'appuie pour prouver sa thèse ont été réfutées dans les pages qui précèdent.

L'âme est la forme substantielle du corps, c'està-dire qu'elle est le principe en vertu duquel tout le corps humain vit, opère, se meut, etc. ; donc elle doit exister dans tout le corps, car la matière étant soumise tout entière à l'action de la forme substantielle d'où elle tire son être et sa vie, il ne peut pas se faire qu'une seule de ses molécules soit soustraite à son influence. L'âme est donc dans tout le corps ; j'ajoute qu'elle est dans chacune de ses parties. Chaque partie vit, la main, l'œil, le cœur, etc. D'où vient cette vie ? de l'âme ; l'âme est donc partout où se présente la vie, c'est-à-dire dans chaque partie. En outre, chaque partie est le théâtre de sensations : si j'approche ma main du feu, je stn^ à la main et non ailleurs une sensation de chaleur ou de douleur. D'où vient cela, si ce n'est de la présence de l'âme dans la main ?

Ceux qui logent l'âme dans la tète ou dans le

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cœur devraient nous dire comment l'âme sent distinctement une douleur au pied ou à la main ? C'est, répondent-ils, par les nerfs qui transportent au cerveau la douleur du pied ou de la main. Mais, nous le répétons, ce n'est pas au cerveau que nous souffrons, c'est dans la partie lésée. En second lieu, nous devrions sentir la douleur dans tout le parcours, et enfin, si leur hypothèse est vraie, il s'ensuit que l'âme ne saura où gît la douleur que lorsqu'elle connaîtra quels sont les nerfs qui correspondent à la main ou au pied^ c'est-à-dire qu'il faudra faire des études d'anatomie pour savoir si l'on a froid aux pieds.

L'âme est donc dans tout le corps ; j'ajoute qu'elle y est tout entière d'une totalité d'essence et non d'une totalité de quantité, car c'est la première seule qui puisse convenir à l'âme. L'âme, en effet, en vertu même de sa spiritualité, est simple ; elle est donc tout entière là oià elle est; or, nous venons de voir qu'elle est dans tout le corps et dans chaque partie, elle y est donc tout entière (i).

Mais remarquons bien que l'âme est douée de différentes puissances qui opèrent d'après la disposition des organes auxquels elle est unie : voilà pourquoi elle entend par l'oreille, voit par les yeux, etc., parce que ces organes sont faits pour l'exercice de ces facultés. Elle est toute

(1) I p., q. LXXIV, a. 8.

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entière dans l'œil, mais elle n'opère là que les phénomènes de vision, parce que l'organe n'est disposé que pour cela. Gardons-nous de croire que toutes les facultés soient liées à un organe corporel, comme la faculté visive à l'œil ou la faculté auditive à l'oreille; c'est ceque voudraient certains physiologistes. Voici, en effet, comment s'exprime M. Cl. Bernard au commencement de son étude sur les fonctions du cerveau:

« Comment comprendre qu'il soit donné au (( physiologiste de pouvoir expliquer les phéno- « mènes qui s'accomplissent dans tous les orga- « nés du corps, excepté une partie de ceux qui « se passent dans le cerveau ? De semblables disc( tinctions ne peuvent exister dans les phéno- « mènes de la vie. Ces phénomènes présentent « sans doute des degrés de complexité très diffé- (( rents, mais ils sont tous au même titre, acces- « sibles ou inaccessibles à nos investigations, et « le cerveau, quelque merveilleuses que nous c( paraissent les manifestations dont il est le (( siège, ne saurait constituer une exception « parmi les autres organes du corps.

« Les phénomènes métaphysiques delapensée, « de la conscience et de l'intelligence, qui servent « aux manifestations diverses de l'àme humaine, « considérés au point de vue physiologique, « ne sont que des phénomènes ordinaires « de la vie et ne peuvent être que le résultat I. 14

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« de la fonction de l'organe qui l'exprime. » Après avoir décrit le cerveau, M. Cl. Bernard raconte les expériences (^) que l'on peut faire sur la masse encéphalique pour paralyser l'organisme ou imprimer à l'animal des mouvements qui correspondent aux lésions que l'on a pratiquées,et il conclut en disant : «Nousavonsvoulu « montrer qu'il faut renoncera l'opinion que le « cerveau forme une exception dans l'organisme, « qu'il est le substratum de l'intelligence et non « son organe. »

Que prétend M. Cl. Bernard lorsqu'il dit que le cerveau est Torgane de l'intelligence ? Veut-il exprimer que, dans l'état actuel des choses, le cerveau est nécessaire aux manifestations intellectuelles dont le premier principe est indépen-

(1) « Quand même tous ces animaux vivants mis à la torture donneraient des réponses identiques parfaitement nettes et précises, comment conclure avec exactitude de ce qu'on a expérimenté sur le cerveau d'un poulet, découpé par tranches, à ce qui se passe dans le cerveau vivant de l'homme sur lequel, grâce à Dieu, il n'est pas permis d'expérimenter ?

« Que nous apprendrons, non seulement sur la volonté en elle-même, mais sur l'organe qui lui est propre, des expériences sur le cerveau d'un coq ou d'un lapin ? Y a-t-il donc dans ce coq ou ce lapin une volonté semblable à celle de l'homme ? Malgré les plus subtiles expériences et les plus spécieuses analogies, la conscience demeure la voie la plus directe et la plus sûre, sinon la seule, pour la connaissance de nous-mêmes et pour la distinction de nos facultés. »

Francisque Bouillier, le Principe vital et l'Ame pensante, ch. xxiv, p. 442, 2" éd.

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dant, ou bien que le cerveau fait les phénomènes de l'intelligence, comme l'estomac ceux de la digestion ? C'est évidemment dans ce dernier sens qu'il faut entendre la pensée de Cl. Bernard, car il ajoute : « La physiologie nous montre que, « sauf la différence et la complexité plus grande « des phénomènes , le cerveau est l'organe de « l'intelligence an même titre que le cœur est « l'organe de la circulation, que le larynx est Force gane de la voix (^). »

Non, le cerveau n'est pas l'organe de l'intelligence, comme le larynxest l'organe de lavoix, car l'intelligence a des opérations qui dépassent évidemment l'énergie d'un organe.

Mais cette question rentre dans la thèse de la spiritualité sur laquelle nous n'avons pas à revenir.

Chacun sait que Descartes plaçait le siège de l'àme danslsi glande pifîéale. « Il fallait au moins « quelque raison d'une telle supposition et, cette (( fois, Descartes n'en avait aucune ; tout au plus (( proposait-il l'ombre d'un prétexte futile : Ce « petit cône était seul dans le cerveau de son « genre et de sa forme, tandis qu'il y a tant de

(l) La Science expérimentale : Des Fonctions dn cerveau. — M. Cl. Bernard a varié beaucoup dans l'exposition de ses idées; il semble quelquefois ])encher vers le spiritualisme, mais les textes qu'on vi(Mit de lire sont évidiMiuni'nt matérialistes. Voir la Revue des Questiutis scientifiques, i" année, v' livraison, 2* étude sur Cl. Bernard.

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« parties et de figures jumelles ; suspendu dans « la masse célébrale, il lui semblaitpouvoir vibrer (( facilement, comme le battant d'une cloche, et (( recevoir ainsi le contre-coup de tous les phé- « nomènes environnants. Aussi mystérieuse « d'ailleurs que tout le reste de l'encéphale, la « glande pinéale fut pour ces motifs jugée par (( Descartes une résidence tout à fait convenable « pour l'âme humaine, et, sans plus de façons, il

« l'y plaça (^). »

Si Descartes alléguait quelques raisons pour faire de la glande pinéale le siège de l'àme, nous pourrions les discuter ; mais l'adage quod gratis asseritur gratis negatiir nous épargne cette peine, etd'ailleurs l'exposition de la thèse thomiste a fait justice de l'affirmation cartésienne.

(1) Voir Albert Lemoine, L'Ame et le Corps, pp. 12 et 13.

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