‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 17 sur 38 · ET LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

ET LA MÉMOIRE

L'âme est unie substantiellement au corps ou, comme parlesaint Thomas, elleen est la forme substantielle; le corps est admirablement disposé pour lui faire acquérir toutes les sensations qui sont les matériaux de l'édifice intellectuel, il n'y en a qu'une présente tout entière à chaque partie du corps : telles sont les questions que nous avons discutées dans les chapitres précédents. Nous laissons de côté l'étude du corps et nous donnons toute notre attention à l'ànie.

Or, ce qui frappe au premier coup d'œil et ce que tout la monde admet, c'est que l'àme a deux facultés maîtresses : l'intelligence et la volonté. Nous sommes capables de comprendre et de

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vouloir, ce sont là les deux principales opérations de l'âme.

Les facultés de l'àme , voilà le champ qui s'ouvre devant nous, et, avant d'étudier chaque faculté en particulier, nous allons aborder les questions générales communes à toutes.

Saint Thomas d'Aquin commence par ce difficile problème : L'àme et ses facultés sont-elles une seule et même chose, ou bien y a-t-il une distinction réelle entre l'essence et les puissances de l'âme ?

Les opinions ont beaucoup varié sur ce sujet, dit-il (^). Quelques philosophes ont pensé qu'il n'y a aucune distinction, etque l'essence de l'âme est le principe immédiat de toutes ses opérations. D'après eux, c'est par l'essence de l'âme que l'homme comprend, veut et sent, la distinction des puissances n'est que nominale; mais au fond ils n'admettent que l'essence de l'âme pour principe immédiat de toutes les opérations, comme, par exemple, si l'on disait que la chaleur du feu a la puissance de liquéfier, de chauffer et de dessécher; de même, c'est la même essence qui se manifeste par les trois phénomènes d'intelligence, de volonté et de sensation.

Or, dit saint Thomas, cette opinion n'est pas soutenable, hœc opinio stare non potest, et il. le prouve par des arguments péremptoires.

(1) De anima, a. 12.

L'Essence de l'Ame et ses Facultés. 247

i^ La puissance et l'acte, qui sont une des divisions primordiales de l'être, doivent évidemment être compris dans le même genre, car la puissance est ordonnée à l'acte et Tacte n'est que la puissance en exercice; si donc l'acte ne peut pas être rangé dans la catégorie de la substance, la puissance d'où il découle ne pourra pasplusque lui être une substance. Or, l'opération, c'est-àdire Tacte de l'àme, n'est pas une substance, car ce n'est qu'en Dieu que l'acte et la substance se confondent ; d'où il suit qu'en Dieu seul la puissance, qui est le principe de l'opération, est la substance même de Dieu; mais cette prérogative spéciale à la divinité ne peut être accordée à aucune créature, pas plus à l'ange qu'à l'homme; donc dans l'àme humaine la puissance est distincte de l'essence.

La force de l'argumentation de saint Thomas repose donc sur ce principe que, dans aucune créature , la puissance ne se confond avec l'essence ; il l'a prouvé dans une question précédente (•) que nous allons résumer, car toute la thèse est là.

Que l'on suive attentivement les déductions du grand docteur, et l'on sera convaincu de la faiblesse de la Métaphysique Cartésienne, qui n'a pas l'air de se douter des contradictions

(1)1 p., q. i,iv, a. 1, 2 et 3.

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qu'elle entasse lorsqu'elle soutient que la pensée est la substance de l'àme.

La pensée est évidemment une action, une opération de l'intelligence; or, dit saint Thomas, il est impossible que l'action d'une créature quelconque soit sa substance même. L'action, en effet, est la perfection de la puissance, comme l'être est la perfection de la substance ou de l'essence ; or, il est impossible qu'une chose qui n'est pas acte pur, c'est-à-dire perfection infinie et absolue, mais qui est mêlée d'imperfection, soit à elle-même sa propre perfection, car il répugne d'admettre qu'une chose soit sous le même rapport parfaite et imparfaite. Donc, dans l'ange et dans l'homme, la pensée qui est l'action doit être distincte de la faculté qui est l'intelligence, et celle-ci, à plus forte raison, est distincte de l'essence de l'àme: ce n'est qu'en Dieu seul que l'opération s'identifie réellement avec l'essence.

^° La seconde preuve de saint Thomas peut se résumer ainsi: Si Tessence de l'âme était le principe immédiat de ses opérations, quiconque a une âme aurait actuellement et toujours toutes les opérations dont cette âme est le principe (c'est l'objection qu'Arnauld faisait au système de Descartes). Or, l'âme est en puissance relativement à un acte ultérieur : je puis, en effet, penser dans huit jours ce que je ne pense pas

L'Essence de rAme et ses Facultés. 249

aujourd'hui ; mais cette possibilité d'être en puissance ne peut pas lui venir de l'essence, car Tessence est un acte, elle lui vient donc d'une faculté, d'où il faut conclure que la faculté et l'essence sont deux choses distinctes, car il est impossible que la même chose soit seciindum ÙTf(?w, en acte et en puissance.

Cette seconde preuve de saint Thomas est d'une évidence palpable. Si, en effet, l'essence de l'àme est la même chose que ses facultés, comment peut-il se faire que l'intelligence se développe, l'essence de l'âme restant la même ? Comment se fait-il que j'aurai dans huit jours d'autres pensées ou des pensées nouvelles? Si je pense par l'essence de mon âme , je dois, mon âme étant une actualité, avoir du premier coup toutes les idées dont elle est susceptible, ce qui est évidemment faux.

Saint Thomas dans son opuscule de Anima (a. 12) donne une autre preuve moins métaphysique et par cela même plus facile à saisir ; elle est tirée de la diversité des opérations de l'âme. L'âme, dit-il, a diverses opérations (comprendre et vouloir, par exemple) ; il faut donc qu'à ses opérations diverses correspondent des principes immédiats différents ; or, l'essence de l'âme est un principe unique, elle ne peut donc pas être le principe immédiat de ces opérations qui nécessitent des facultés distinctes.

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La thèse que l'on vient de lire n'autorise pas à penser que les facultés ne sont dans l'àme que d'une manière accidentelle, ou plutôt il suffit de s'entendre. Si l'on appelle accident tout ce qui n'est pas substance, on peut dire qu'à ce point de vue les facultés sont accidentelles ; si, au contraire, on entend par accident tout ce qui peut être ajouté ou retranché, sans que le sujet soit modifié essentiellement, il est clair que, dans ce sens, les facultés ne sont pas accidentelles. On ne peut pas, en effet, appeler accidentelles des propriétés qui découlent de l'essence même du sujet , sans lesquelles il n'est ni possible ni imaginable : c'est bien le cas pour Pâme et ses facultés.

La philosophie Cartésienne est bien éloignée de cette précision qui fait la force et l'incontestable supériorité de saint Thomas.

« Qu'est-ce donc que je suis, se demande « Descartes ? Une chose qui pense. Qu'est-ce « qu'une chose qui pense? C'est une chose qui « doute, qui entend, qui conçoit, qui affirme, qui « nie, quiveut, qui ne veut pas, qui imagine aussi « et qui sent (^). »

— « Vous en dites ici beaucoup, luifaitremar- « quer Gassendi ; je ne m'arrêterai pas néan- « moins sur chacune de ces choses, mais seule-

(1)2« Méditation, p. 253.

L'Essence de l'Ame et ses Facultés. 251

(( ment sur ce que vous dites que vous êtes une « chose qui sent. Car, de vrai, cela m'étonne ; (( vu que vous avez déjà ci-devant assuré le « contraire ('). »

Descartes, en effet, en dit beaucoup dans ces quelques lignes. D'abord, il confond la pensée avec la volonté, l'imagination et les sensations, et, en second lieu, comme le dit très bien Gassendi, Descartes ne peut pas affirmer qu'il sent, car la sensation est impossible sans le corps et Descartes ne sait pas encore s'il en a un, il n'est (( qu'un esprit , un entendement ou une raison ('). » Mais il n'y regarde pas de si près, et il va nous dire que la pensée seule est tout son être : (( De cela même que jeconnais avec certitude que « j'existe, et que cependant je ne remarque point « qu'il appartienne nécessairement aucune autre (( chose à ma nature ou à mon essence, sinon que « je suis une chose qui pense, je conclus fort bien (( que mon essence consiste en cela seul que je (( suis une chose qui pense, ou une substance « dont toute Tessence ou la nature n'est que (( de penser ['). »

Descartes, sans s'en douter, s'assimile à Dieu, en qui seul l'essence et la pensée ne font qu'un.

(1) Objections, 2- vol., p. 108.

(2) 2» Méditalioii, p. loi.

(3) G" M«''(litaliou, pp. ."..'M cl 32.

252 Suinl Thomas et la Philosophie Cartésienne.

Il développe la même thèse dans « les Prin- (( cipes de la philosophie (^) ». « Encore que « tout attribut soit suffisant, dit~il, pour faire (( connaître la substance, il y en a toutefois un en « chacune qui constitue sa nature et son essence, « et de qui tous les autres dépendent ; à savoir, « l'étendue en longueur, largeur et profondeur « constitue la nature de la substance corporelle ; « et la pensée constitue la nature de la substance « qui pense. »

Il y a dans ces simples paroles de Descartes deux erreurs et une pétition de principes.

i" Il est faux dédire que tout attribut suffise pour faire connaître la substance, cela ne peut être vrai, tout au plus, ques'il s'agit d'un attribut essentiel (-). Nous disons tout au plus, car il est fort contestable que la connaissance des attributs essentiels emporte nécessairement avec elle la connaissance de la substance. Ainsi, nous savons quels sont les attributs de la vie et nous ne savons pas ce qu'elle est en elle-même.

2° Il est faux de dire que l'attribut essentiel constitue la nature de la substance. Un attribut essentiel est, en effet, une qualité nécessaire de la substance, et, par cela même qu'il est une

(1) r partie, p. 53.

("2) Kemarquons d'ailleurs, qu'une substance peut avoir plusieurs attributs essentiels: l'àme est dans ce cas; quel est dès lors celui des attributs qui nous fera connaître la substance ?

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qualité, il ne peut pas être la substance même.

H*" Enfin, quand Descartes affirme que la pensée, étant l'attribut de la substance qui pense, constitue la nature du sujet pensant, il fait une pétition de principes, car c'est précisément ce qu'il faudrait prouver. Non seulement il ne le prouve pas, mais encore cette aifirmation contredit cequ'il vient d'énoncer, car, nous le répétons, si la pensée est l'attribut du sujet pensant, elle ne peut donc pas être sa substance.

Malebranche ne s'explique pas clairement sur la question que nous traitons ; il dit bien, il est vrai, que la pensée est l'essence de l'esprit (') ; cependant, d'après les raisons qu'il donne, on peut conclure qu'elle est, pour lui, un attribut essentiel plutôt que l'essence de l'esprit. Mais s'il évite cette erreur, il ne manque pas de tomber dans une autre, en aflirmant que, si la pensée est essentielle à l'esprit, la volonté ne l'est pas, au point « que l'on peut concevoir un esprit sans (( volonté, comme un corps sans mouvement )>.

On dirait que Malebranche se plait à émettre les opinions les plus hasardées et qu'il sutlit qu'une thèse soit impossible pour qu'il la soutienne. Qui jamais, si ce n'est lui, aurait pensé qu'on peut concevoir un esprit sans volonté ?

Tout être intelligent, dit saint Thomas {'),

(l) llcchcrclic ilo l.i VôrittS 1. 111, 1" parlio, cli. i. {2) 1 p., (|. XIX, ;i. 1.

254 Sailli Thomas el la Philosophie Cartésienne.

possède, en vertu mcMne de sa nature, le désir d'atteindre le bien entrevu par l'intelligence. L'intelligence, en effet, ne peut pas voir le vrai sans désirer de le voir davantage ou sans se reposer dans la jouissance qu'il lui procure ; or la volonté n'est pas autre chose ; d'où il suit qu'il est faux de dire qu'on peut concevoir un esprit sans volonté.

Terminons la discussion par ces puissantes paroles de Bossuet : « C'est, ce me semble, une u étrange métaphysique que le fond de la subs- « tance de l'âme soit seulement penser ou vouloir. « Car ou vouloir et penser, c'est la même chose, « et en ce cas la volonté n'est pas distinguée de « l'intelligence ; ou c'en sont deux, et alors Tâme <c aura deux substances ; ou l'âme pourra chance ger de penser et de vouloir et en ce cas elle (( changerait de substance, ou elle ne le pourrait « pas, et ce serait la faire immuable et combattre « l'expérience ; enfin, ou Tâme est son acte et son (( mode, ce qui est absurde par soi ; ou son pouce voir et son vouloir ne sont ni son acte ni son ce mode, et en ce cas on ne sait plus quel acte ni ce quel mode elle peut avoir (^). »

(1) Tradition des nouveaux mystiques, sect. VI. Dans cette même page, Bossuet dit, il est vrai, ej[ue cette métaphysieiuo n'est pas celle de Descartes ; mais c'est là une erreur matérielle 1)ion explicable chez Tin homme plus préoccupé de la doctrine mèuic que des opinions personnelles des philosophes.

L'Essence de TAmc et ses Facultés. 25.')

Tous les philosophes reconnaissent qu'il y a dans Tâme plusieurs facultés ; mais ils ne s'accordent pas toujours sur leur nombre, leur ordre, leur rôle, leur origine, leur dépendance réciproque. Ceux-là seuls sont restés dans le vrai, qui ont apporté dans cette étude le calme d'une analyse qui ne suit que les lumières de l'expérience et de la raison.

Les facultés de l'âme sont multiples; mais sur quel principe peut-on s'appuyer pour établir leur diversité spécifique ? Le voici :

La faculté, dit saint Thomas ('), est nécessairement ordonnée à l'acte qu'elle doit produire; d'où il faut conclure qu'elle tire sa raison d'être de l'acte auquel elle est ordonnée, et que, par conséquent, la raison d'être de la faculté doit se diversifier d'après l'acte qu'elle produit. p]n d'autres termes, il devra y avoir autant de facultés que d'actes spécifiquement distincts. Il s'agit donc de savoir maintenant d'où nous pourrons tirer la distinction des actes? C'est, dit saint Thomas, de l'objet vers lequel ils tendent.

Tout acte, en ellct, procède d'une faculté active ou est reçu dans une faculté passive. Si la faculté est passive, elle ne peut recevoir que les objets qui lui sont proportionnés : l'oeil, par exemple, n'est alfecté que par les couleurs. Si la faculté est active, ellene peut s'exercer que sur l'objetauquel

(l) I p., ([. Lxxvii, ;i. 3.

250 Sailli Thomas et la Pliilosophic Cartésienne.

elle est ordonnée : l'intelligence, par exemple, comprend, elle ne sentpas. L'acte d'une puissance reçoit donc sa différence spécifique soit de son principe, soit de sa fin: or,c'est l'objet qui constitue le principe ou la fin ; il faut donc conclure que Fobjet diversifie l'acte, et l'acte la faculté. Ces déductions de saint Thomas sont un peu abstraites; mais il suffit de les dépouiller de leurs formes sévères pour les saisir sans difficulté et se convaincre de leur force.

Il s'agit, en effet, de connaître le nombre des facultés de l'àme ; comment s'y prendre? Le moyen le plus sûr est de rechercher quels sont les actes des facultés, car les puissances se manifestent par leurs actes. Mais à leur tour les actes sont ordonnés aux objets, car leur rôle unique est de tendre vers leurs objets ou de se les assimiler dans une certaine mesure ; c'est donc par la diversité des objets que nous diversifierons les actes, et, par conséquent, les puissances elles-mêmes.

Mais, comme le remarque fort bien saint Thomas, ce qui est accidentel ne diversifie pas l'espèce; ainsi lacouleur, qui est accidentelle à l'animal , n'en change pas l'espèce : un nègre est homme aussi bien qu'un blanc. Mais si la différence porte sur ce qui est essentiel, c'est-à-dire sur ce qui modifie la nature même de l'objet, elle constitue une différence spécifique: ainsi,être

L'Essence de l'Ame et ses Facultés. 257

raisonnable ou ne l'être pas établit une ligne de démarcation infranchissable et, par conséquent, une diversité spécifique. Ce n'est donc pas une différence quelconque qui diversifie les facultés de l'âme, mais seulement celle qui modifie essentiellement Tobjet vers lequel se porte la faculté. Ainsi le son et la couleur, étant deux objets in se distincts, doivent correspondre à deux facultés également distinctes; mais que le son soit grave ou aigu, harmonieux ou discordant, que la couleur soit rouge ou blanche, peu importe, ces différences ne changent pas l'espèce.

C'est d'après ces principes que nous allons rechercher le nombre des facultés de l'àme.

Nous établissons d'abord qu'il doit y avoir trois grandes classes de facultés, selon les trois manifestations générales de l'àme : facultés végétatives, sensibles, intellectuelles.

Saint Thomas nous donne une admirable et profonde raison pour légitimer cette division générale des puissances de l'àme humaine. Il rappelle le grand et fécond principe qu'il a développé au commencement de son traité de Tàmc, à savoir que l'àme est la cause de la vie, que tous les êtres qui ont une àme vivent, que ceux qui en sont privés sont inanimés. Pour connaître, dit-il ('), les degrés de vie dans un être, il faut mesurer la distance c|ui, dans ses opérations, le

(1) I |).. (|. i,.\.\viii. ;i. I.

258 Saint Tliomas ot la Pliilosophic Cartésienne.

sépare des propriétés de la matière. Or, il y a une opération de l'âme qui dépasse toutes les forces de la matière et qui ne peut être le fait d'un organe corporel : c'est l'opération intellectuelle. Au-dessous de l'opération intellectuelle, il en est une autre qui a besoin, il est vrai, d'un organe corporel, mais qui ne s'exerce pas en vertu de la force matérielle: c'est l'opération de la vie sensible. Enfin, plus bas encore, il y a la vie végétative qui procède d'une puissance plus humble, mais qui cependant est supérieure à la matière, car elle puise son énergie dans un principe intime tandis que l'action de la matière est extérieure et impersonnelle.

Ces trois puissances, végétative, sensible et intellectuelle, se diversifient d'après leur objet.

La vie du corps est l'objet de la puissance végétative : elle n'a d'autre rôle, en effet, que de le faire grandir, se développer et de le conserver dans la vie.

La vie sensible, objet de la seconde puissance, est plus étendue et plus variée, car elle embrasse tout ce qui autour de nous est le domaine des sens.

Enfin, la vie intellectuelle est illimitée dans son objet, car elle promène son regard sur tout ce qui est.

Cette gradation prouve, ajoute saint Thomas, que ces deux dernières vies découlent d'un prin-

L'Essence de rAme cL ses Facultés. 259

cipe supérieur à l'organisme, car, s'il est vrai qu'il faille mesurer l'intensité de la vie à la variété et à l'universalité de son objet, il faut en conclure qu'une vie qui ne sort jamais des limites où elle est emprisonnée et qui n'a pour rôle que la conservation de l'individu, ne dépasse pas de beaucoup Ténergie des forces matérielles, tandis qu'au contraire une vie qui a un objet illimité puise son énergie dans un principe bien supérieur à la matière.

Ily a donc trois grandes classes de puissances: végétatives, sensibles et intellectuelles. Nous n'étudierons que cette dernière ; cependant nous ne pouvons nous dispenser de parler de la vie sensible, qui a une grande inliuence sur la vie intellectuelle.

En combien de facultés se décompose la vie sensible?

La nature, qui ne fait jamais défaut dans les choses nécessaires, dit saint Thomas ('), a dû donner à l'àme sensitive les opérations indispensables à la vie de l'animal parfait ; or, comme ces opérations ne peuvent se rattacher à un principe immédiat unique, il faut admettre plusieurs facultés dans la vie sensitive.

On doit donc considérer qu'il est nécessaire à la vie de l'animal parfait de connaître et d'aimer ce qui lui convient, non seulement quand l'objet

(l) 1 p., (|. l.XXVIII, a. i.

2()0 Saint Tlionias el, la Pliilosophio Cariôsiennc.

est présent, mais encore quand il est hors de sa vue; sans cela il ne chercherait jamais ce qui est indispensable à sa conservation. Le lion, par exemple, ne sortirait pas de son antre et attendrait que les gazelles vinssent se présenter d'elles-mêmes : il jeûnerait longtemps. Il faut donc reconnaître dans la vie de l'animal une faculté capable de recevoir et de garder les images des choses sensibles.

Mais ce n'est pas tout, car, d'un côté, l'animal est entouré d^ennemis, et, d'un autre, il doit remplir des fonctions pour lesquelles l'imagination et la mémoire ne suffisent pas ; c'est pour combler cette lacune que la nature lui a donné cette faculté que nous appelons V instinct. Lorsque la brebis fuit devant le loup, ce n'est pas, dit saint Thomas, parce que la couleur ou la forme du loup lui déplaît, c'est parce que quelque chose lui dit que le loup est l'ennemi ; lorsque l'oiseau prend un fétu pour faire son nid, ce n'est pas à cause de la sensation qu'il lui procure, c'est parce qu'une voix secrète l'avertit de préparer la couche de sa jeune postérité ; ce quelque chose qui fait fuir la brebis, cette voix qui parle à l'oiseau, c'est l'instinct. L'instinct se décompose donc, comme le prouvent les deux exemples cités, en deux mouvements : l'un ~ éloigne de tout ce qui est nuisible, l'autre pousse vers tout ce qui peut être avantageux à l'animal ou à son espèce.

L'Essence de l'Ame et ses Facultés. 261

La vie sensible se ramifie donc en quatre puissances : Tune fait connaître d'une manière générale ce qui est nécessaire à la conservation, saint Thomas l'appelle seiisiis communis ; deux autres, Vimagination et la mémoire, lui permettent de recevoir et de garder les images des choses sensibles, et enfin Vinstinct.

Il suffit d'avoir étudié avec un peu d'attention la vie des animaux pour constater l'existence des facultés que nous venons d'énumérer.

L'animal, en effet, sait parfaitement trouver tout ce qui lui est nécessaire (sensus communis); il fuit le danger et dans une certaine mesure il prévoit (instinct) ; quand il ne trouve pas sa nourriture à sa portée, il la cherche (imagination) ; il garde fort bien le souvenir de ce qui a frappé son imagination (mémoire).

Toutes ces facultés nous sont communes avec lui; mais la dernière demande une étude spéciale que nous allons faire avec saint Thomas (').

La nature, dit le saint docteur, passe d'un règne à l'autre par des transitions presque insensibles, et, de même qu'il y a des animaux qui confinent aux plantes, de même il y a des animaux qui, par des lueurs de raison, se rapprochent de 1 homme. La prudence, en ellet, qui est une qualité spéciale à l'homme, puisqu'elle est recta ratio agibiliiim, se rencontre chez certains

(I) De luciiioiMJi cl rciiiiiiiscciUia.

2()2 Sailli Tlioiiias cl la Philosophie Cartésienne.

animaux, que l'instinct fait agircomme s'ils étaient guides par une lumière plus haute. On verra rarement, par exemple, un oiseau tomber plusieurs fois de suite dans le même piège, et, quand il rôde autour de l'appât, il le fait avec une certaine circonspection, qui paraît être delà prudence. Cette prudence suppose évidemment la mémoire du danger qu'il a couru. Mais la prudence des animaux est imparfaite comme leur mémoire. L'animal n'a que la mémoire, l'homme seul a la mémoire et la réminiscence ; il ne se contente pas de se souvenir, il se rappelle. Ces deux mots sont ordinairement employés indifféremment l'un pour l'autre, il y a cependant une nuance que saint Thomas décrit avec une admirable précision.

Ce ne sont pas toujours, dit-il^ les hommes qui ont une bonne mémoire qui ont aussi des réminiscences fidèles. Ceux dont la mémoire est tenace sont ordinairement ceux dont la conception est lente et pénible. Ils apprennent difficilement, mais ils retiennent bien, parce que le temps qu'ils sont obligés de consacrer à l'étude grave profondément dans leur esprit l'objet de leurs méditations, il ne s'efface guère, il est comme des caractères imprimés sur du marbre. Mais ceux dont l'intelligence alerte et vive saisit au vol, pour ainsi dire, toutes les questions qui se présentent, n'en gardent qu'une faible empreinte

L'Essence de l'Ame et ses Facultés. 263

qui disparaît vite; en revanche, ils ont une plus grande facilité pour l'évoquer quand elle a disparu. D'où ilsuit que la mémoire, qui consiste à garder les impressions reçues, est plus forte chez les esprits paresseux; mais la réminiscence, qui est comme une création nouvelle d'impressions disparues, est plus active chez les intelligences plus vives. Il y a donc une différence réelle entre la mémoire et la réminiscence, entre se souvenir et ressusciter ses souvenirs.

La mémoire est une faculté passive, car elle reçoit et elle garde les impressions des objets, comme la cire garde l'empreinte du cachet; elle est donc une faculté plutôt sensible qu'intellectuelle, ou, pour mieux dire, elle appartient au composé. C'est ce qui explique le peu de consistance de la mémoire chez les enfcmts (') et les vieillards. Les premiers, en effet, n'ayant pas un organisme encore suffisamment formé, ne sont pas capables de retenir fortement le souvenir des objetsoudes événements, tandis que les seconds, par une cause contraire, le dépérissement, arrivent au même résultat.

Cependant saint Thomas fait remarquer que nous gardons souvent un souvenir fidèle des choses de notre enfance, ce qui semble contredire sa thèse ; mais il ajoute que la cause de la

(1) Suiul 'l'li(jiii;i.s parle ici rvidciiiiiKMit des oiifaiils «mi Nas àgo.

204 Saint ïhonias cl la Philosophie Carlésiciiiie.

persistance de ces souvenirs tient surtout à la vivacité des impressions de cet âge. L'enfant, en entrant dans la vie, est étonné de tout, car tout est nouveau pour lui, il admire tout, parce qu'il n'a encore rien vu, et parmi ces impressions si nombreuses et si variées, il en est quelquesunes si fortes qu'elles durent toute la vie : Un homme qui verrait un jour quelque chose d'extraordinaire s'en souviendrait toujours. Mais, en thèse générale, il est vrai de dire que la mémoire de l'enfant est faible parce que son cerveau, comme une cire trop molle, ne conserve pas ses impressions, tandis que celui du vieillard est comme un ciment durci^ sur lequel rien ne peut mordre.

Nous avons dit tout à l'heure que la mémoire est une faculté plutôt sensible qu'intellectuelle, voilà pourquoi elle n^est pas toujours docile au commandement de la volonté. Dans sa dernière maladie, Bossuet, qui ne voulait méditer que la sainte Écriture et les choses éternelles, était importuné et quelquefois obsédé par le souvenir des odes d'Horace (^).

(1) Journal de l'abbé Le Dieu, IP vol., p. 85

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