‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 18 sur 38 · DES PRINCIPALES PASSIONS · texte numérisé non relu

DES PRINCIPALES PASSIONS

Si la mémoire n^est pas toujours soumise à l'empire de la volonté, que devrons-nous dire de ces puissances formidables qui s'agitent au dedans de nous, qui aspirent à dominer notre vie et qui trop souvent, hélas ! ont le droit de s'applaudir de leur triomphe ? Nous voulons parler des passions.

Qu'est-ce donc que la passion ?

Un homme qu'aucun autre n'a surpassé dans la peinture de cette passion, qui, nous le verrons tout h l'heure, est le principe et la source de toutes les autres, nous a laissé dans d'immortelles pages le tableau vivant de Tinénanable drame dont Tàme humaine est le théâtre quand

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la passion s'en empare. Racine a admirablement rendu les effets généraux de la passion lorsqu'il fait dire à Phèdre :

Athènes me montra mon superbe ennemi ; Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue.

La passion est un mouvement de l'âme, qui touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet le poursuit ou s'en éloigne ('). Elle est accompagnée d'une altération dans le sujet.

Elle ne trouble pas toujours la raison et ne lui est pas toujours contraire, d'où il ,suit que, considérée en elle-même, elle n'est ni bonne ni mauvaise, comme l'explique très bien saint ThomasC^).

On peut, dit-il, envisager les passions à un double point de vue ; ou en elles-mêmes, ou en tant qu'elles sont soumises à la volonté et à la raison. En elles-mêmes, elles sont moralement indifférentes, car elles ne sont qu'un mouvement de l'appétit inférieur, qui n'est ni bon ni mauvais ; le bien et le mal moral ne résident que dans la volonté et la raison.

(1) Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. vi.

(2) l"2œ, q. XXIV, a. 1. Tout ce que nous allons diresur les passions n'est que le résumé du Traité de saint Thomas : Prima secundce, de la question xxil à la question XLViir inclusivement.

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Si on les étudie dans leur rapport avec la raison et la volonté, elles sont alors ou bonnes ou mauvaises, car elles sont volontaires et elles sont le fait d'un agent qui a conscience de ses actes. Elles seront bonnes si elles se laissent gouverner par la raison et si elles tendent vers un objet digne d'une créature raisonnable; elles seront mauvaises si elles usurpent le trône des facultés plus nobles et si elles nous entraînent vers des objets ou à des actes que la conscience condamne.

Les stoïciens n'admettaient pas cette doctrine, car, pour eux, toute passion est, de soi, mauvaise, et Cicéron, marchant sur leurs traces, appelle la passion une maladie de l'âme. Il n'y a au fond qu'une question de mots, dit saint Thomas, car les stoïciens appelaient passions les mouvements qui franchissent les limites de la raison ; ils prenaient donc l'abus de la passion pour la passion elle-même, ilsne la voyaient que par un côté. Pour rester dans le vrai, il faut, comme saint Thomas,l'étudier dans sa nature ; il est facile alors de se convaincre que non seulement la passion n'est pas toujours mauvaise, mais encore qu'elle est un puissant levier pour porter l'àine humaine vers le sommet ardu de sa perfection morale.

Lorsqu'elle obéit, en ell'et, à l'empire de la raison et qu'elle tend vers un objet capable de nous grandir, elle décuple nos forces, elle nous donne une impulsion violenlc vers le bien au-

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quel nous nous attachons avec plus d'énergie que ces âmes froides et calmes que la passion ne soulève jamais. Il est malheureusement vrai que noussommestropsouventpassionnéspour le mal mais ne peut-on pas être passionné pour le bien La passion est une puissance redoutable, mai: ne la calomnions pas à cause des ruines qu'elle fait et dont nous sommes seuls responsables « La passion dans l'homme est le glaive d( « l'amour, dit éloquemment le P. Lacordaire, e « celui qui voudrait le lui ravir, à cause des mau) « dont il est l'instrument, serait semblable i « l'infortuné, qui voudrait briser la lyre d'Ho- '( mère parce qu'Homère a chanté les fau> « dieux (1). »

Entrons maintenant dans l'étude détaillée de chaque passion en particulier. Le champ es vaste, car les passions sont presque innombrables et leur intensité varie à l'infini, depuis l'émotior jusqu'au délire. Les tressaillements de l'àmc sous l'étreinte de la passion sont aussi nombreux que les battements de notre cœur. Souvent, lorsque no-us y pensons le moins, la passion tombe sur nous à l'improviste, comme le vautour sai sa proie ; quelquefois, elle fait un siège en règle, elle attaque d'abord les ouvrages avancés, pour arriver peu à peu jusqu'au centre de la place et y établir son empire. Il y a des passions ardentes

(1) 2* Conf. du Toulouse.

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qui, semblables à un torrent déchaîné, rompent toutes les digues ; d'autres, plus douces et presque suaves, nous bercent dans cette rêveuse mélancolie qui descend sur notre âme avec le regard d'une étoile, avec le nuage que l'ouragan pousse vers des plages inconnues, ou qui assombrit notre front, à peine éclairé par les reflets affaiblis d'un pâle soleil d'automne.

Quel est donc le nombre des passions?

Il faut rappeler ici le principe que nous avons énoncé, quand il s'agissait de connaître le nombre des facultés. Comme les facultés, les passions se spécifient par leur objet, or l'objet général d'une passion est un bien à conquérir ou un mal à éviter. Ce bien est quelquefois difficile à conquérir, ce mal difficile à éviter; il faut donc que nous ayons, outre l'impulsion qui nous pousse, une énergie capable de nous faire surmonter les obstacles; d'où il suit que toutes les passions se ramènent à un double principe : Le premier qui nous incline vers l'objet désiré (saint Thomas l'appelle concupiscibilis), le second qui s'irritedes obstacles et s'ellbrce d'en triompher (saint Thomas l'appelle irascibilîs). Mais le saint docteur fait remarquer qu'au fond l'appétit irascible tond au même but que la puissance concupiscible ; si nous nous irritons de l'obstacle, c'est parce que nous aimons l'objet désiré ('). Cependant ces

(1) r.vssioucs irascibilos iiicipiuiil ,i |);issi(niil)iis coiicuiiiscihilis (>| in (Ms (ormiii.uilur. 1 |i., <|, i.xwi, a. '^\

270 Siiiiil Thomas et la Pliilosophic Cartésicnno.

deux mouvements sont distincts, car, s'ils tendent au même but, ils ne prennent pas la même route. L'appétit concupiscible, en effet, nous incline vers le bien convoité et l'appétit irascible dirige nos efforts contre le mal, c'est-à-dire contre tout ce qui s'oppose à la possession du bien. Parfois, d'ailleurs, ils semblent opposés Tun à l'autre. Quand l'âme, contrairement à l'inclination concupiscible, se laisse envahir par des passions qui sont pour elle une cause de tristesse et de déchirements, il y a alors comme une lutte ouverte entre les deux impulsions qui résument toute la vie des passions : il faut donc les ramener à deux principes distincts.

Quelles sont les passions qui ont leur source dans l'appétit concupiscible?

Une force nous pousse vers tout bien désirable et possible, c'cstVamour ; lorsque l'objet de notre amour est atteint, sa possession fait naître Idjote; lorsqu'il nous échappe, sa perte engendre la tristesse ; lorsque l'objet de notre amour est encore loin de nous, son éloignement fait naître V espérance; et si la distance est trop grande ou les obstacles invincibles, une nouvelle passion s'empare de nous, c'est la craint e,Tç\\ts sont, d'après saint Thomas, les passions primordiales de l'âme humaine ; toutes viennent se perdre et s'absorber dans Tamour qui est au fond de toutes nos passions.

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Nous allons voir avec quelle profondeur saint Thomas d'Aquin analyse la passion de l'amour : jamais une main plus siàre n'a disséqué toutes les fibres du cœur humain, jamais un regard plus pénétrant n'a sondé les abîmes de l'âme.

Saint Thomas se demande d'abord quelle est la cause de l'amour et sa réponse nous élève à une hauteur qui nous permet de considérer l'amour comme un des plus nobles mobiles de notre vie. La cause de l'amour, dit-il, c'est le Bien.

Tant qu'aucun objet ne se présentera pour faire jaillir l'étincelle, l'amour sommeillera dans l'àme, comme une puissance latente qui n'a pas encore trouvé son aliment, il restera comme en léthargie, jusqu'à ce que son objet vienne le tirer de sa torpeur et l'appeler à la vie. C'est donc l'objet qui cause l'amour et cet objet ne peut être que le Bien. L'amour, en etfet, suppose nécessairement une tendance naturelle de celui qui aime vers l'objet aimé; or nous avons tous une inclination irrésistible vers le Bien, c'est-à-dire vers tout ce qui peut combler les vides de notre être et apaiser la faim qui nous tourmente. On ne peut pas évidemment aimer le Mal, pas plus qu'on ne peut souhaiter d'être malheureuN. ; nous sommes entraînés vers' le Bien de tout le poids qui nous emporte vers la béatitude.

L'homme fait certainement souvent des choses

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mauvaises ; mais même alors on ne peut pas dire qu'il aime le mal, il aime, dans les choses mauvaises, le bien trompeur ou l'apparence du bien qui le séduit.

Le Bien seul est donc la cause de l'amour, le vrai Bien est l'objet du véritable amour.

Cette doctrine n'est-elle pas en contradiction avec l'idée généralement reçue que la Beauté est cause de l'amour? Non, car dans la réponse à l'objection qui se présente naturellement, le grand docteur montre Tunion merveilleuse et indissoluble du Bien et du Beau. Le Bien et le Beau, dit-il, sont une seule et même chose considérée sous deux aspects divers. Le Bien, en eiîet, est ce que tout être désire: Bonum est idquodomnia appeiimt; il est donc le terme où nous aspirons et le lieu de notre repos. Le Beau est le Bien qui rayonne et qui nous charme pour nous attirei à lui. Le Bien et le Beau ne sont donc pas deu}< choses essentiellement distinctes, puisque k Beau n'est que le vêtement splendide du Bien. Pour aller jusqu'à la limite extrême où nous pousse l'amour, il ne faut pas s'arrêter à la Beauté qui n'est que le portique du temple, il faut pénétrer jusqu'au Bien qui en est le sanctuaire.

Le Bien est donc la cause de l'amour, à condition qu'il soit connu, selon l'axiome indiscutable : Nil amatiim nisi prœcognitiim.

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Après avoir signalé la cause de. l'amour, saint Thomas en décrit les effets premiers, qui sont l'union, la jalousie et l'extase.

La haine est l'amour retourné. Nous ne haïssons, en effet, que parce qu'on dédaigne notre amour ou qu'on nous ravit l'objet aimé. La haine est toujours en raison directede l'amour (').

Saint Thomas fait une intéressante étude sur la foçce respective de ces deux passions ; il se demande si la haine est plus forte que l'amour et il conclut en faveur de celui-ci.

Il est impossible, dit-il, que l'effet soit plus puissant que sa cause ; or la haine a toujours pour principe un amour froissé. Si, en effet, on analyse la haine, on constate qu'elle tire son origine d'un an>3ur méconnu, ou qu'elle prend pour but celui qui nous ravit l'objet aimé ; elle ne peut donc pas être plus forte que l'amour. Il faut savoir, en outre, que la puissance qui nous entraîne vers notre fin est plus irrésistible que notre tendance vers les moyens ordonnés à notre hn, car il doit y avoir proportion entre les inclinations et le terme vers lequel elles nous dii igent. Or, la lin suprême est le Bien ; c'est vers le Bien que nous fait pencher une loi fatale à laquelle il ne faut pas songer à résister ; la force

(1) Le mot latin odium cuibrasso tout ce (|ui tvsl pour nous objet de rt'pugnancc ; il est donc plus général i\uc \c mol haine, que nous prenons ici dans 8» sit,'nilicatiou ordinaire.

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dont elle dispose et son empire sur notre âme sont donc supérieurs à notre inclination vers les moyens qui peuvent nous faire conquérir la fin. Cette loi fatale, c'est l'amour ; elle l'emporte donc sur la haine, qui n'est qu'un mouvement passionné pour écarter le mal qui nous empêche de suivre notre impulsion vers le Bien.

La haine cependant paraît quelquefois plus intense que l'amour, parce qu'elle nous remue plus violemment, et de même qu'on ne sent jamais si bien la profondeur de Tamour qu'en l'absence de l'objet aimé, de môme la haine atteint des paroxysmes que Tamour ne connaît pas. Elle nous fait savourer l'âpre joie de la vengeance, plus enivrante peut-être que l'extase de l'amour. Quand Hermione commande à Oreste d'aller tuer Pyrrhus, elle boit à longs traits rivresse de la haine satisfaite et elle pousse ce cri sauvage :

Ma vengeance est perdue S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.

Après avoir décrit les effets généraux .de l'amour, saint Thomas d'Aquin étudie la tristesse et la douleur qu'il examine en elles-mêmes, dans leurs causées, dans leurs effets. Il en cherche les remèdes et enfin il les juge au point de vue moral.

De même, dit-il, que la jouissance suppose la possession consciente d'un bien convoité, de

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même la douleur consiste dans la privation de ce qui fait l'objet de nos désirs ; elle engendre la tristesse, comme la jouissance engendre la joie. La douleur se prend ordinairement dans un sens plus large que la tristesse, car elle comprend tout ce qui nous affecte péniblement, tandis que le nom de tristesse est réservé aux douleurs de l'âme ; elles sont les plus poignantes. La tristesse a toujours pour cause un mal présent ou un bien perdu ; nous sommes naturellement tristes lorsque nous pensons à ceux qui ne sont plus ou loin de nous, ou que nous sommes im4-)ortunés par la vue d'êtres indilférents ou peu sympathiques. Lorsqu'elle prend trop d'empire, elle paralyse nos facultés ; elle nous absorbe dans des pensées sombres et tristes comme notre àme; nous nous replions sur nous-mêmes, tout nous est odieux, rien ne peut nous distraire ni détourner notre vue de la plaie qui nous ronge.

Il est dangereux de se laisser aller sur cette pente, nous nous rendrions bientôt incapables de tout ellbrt généreux ; il est donc important de rechercher des remèdes à la tristesse. Parmi ceux que nous indique saint Thomas, citons en trois seulement.

Tout le monde l'a éprouvé, les larmes et les cris adoucissent l'amertume delà douleur. C'est, dit saint Thomas, parce qu'une douleur muette et qui se renferme en elle-même s'aigrit, s'aug-

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mente et s'alourdit par son propre poids, tandis que, si elle se répand, ellediminued'intensité (').

Mais le saint docteur nous donne une raison plus profonde et plus juste. C'est toujours avec une certaine douceur et une secrète joie que nous émettons un acte en harmonie avec l'état de notre âme ; or les gémissements et les pleurs sont naturels à la tristesse, et, lorsqu'on s'y abandonne, les larmes sont comme une rosée qui peu à peu amollit la trempe du glaive. Dieu, dans sa bonté infinie, a donc mis le remède à côté du mal, et si la tristesse vient souvent frapper à notre porte, elle fait aussi couler les larmes qui, semblables à l'arc-en-ciel, prophétisent, sous un ciel sombre, le retour des moments plus doux.

Le second remède à la tristesse est la société des amis. La douleur est un fardeau, dit saint Thomas, et, quand il nous accable, un ami le rend plus léger en le partageant. D'ailleurs, une des plus grandes consolations d'ici-bas est de se sentir aimé; or l'épreuve de l'amitié fidèle est l'adversité. Si, dans les heures désolées, un ami est auprès de nous pour compatir à nos peines

(l) Un de nos poètes a rendu cette idée avec un rare bonheur :

— Cache ton front, — oui, pleure, Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure, N'est-ce pas ? Pleure bien. — Une part des douleurs, A ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.

Le Roi s'amuse.

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et pour essuyer nos larmes, nous puisons dans la certitude de son affection une jouissance intime qui, si elle ne fait pas évanouir la tristesse, l'adoucit cependant et la rend supportable.

Enfin le troisième remède est l'étude. La contemplation de la vérité, surtout de la vérité divine, et la pensée du bonheur futur qui doit récompenser notre résignation dans la tristesse, est le plus puissant moyen pour calmer nos douleurs et même pour les faire oublier, car il est écrit que ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l'allégresse (').

Saint Thomas juge la tristesse avec indulgence. Elle n'est pas mauvaise, dit-il, car un homme qui n'en sentirait jamais le contre-coup prouverait ou qu'il est insensible, ce qui est un désordre, ou qu'il n'apprécie pas sainement le mal présent, ce qui est une difformité morale. Contenue dans de justes limites, elle est louable et bonne, selon cette divine parole : Bienheureux ceux qui pleurent , parce qu'ils seront consolés (-).

Nous venons d'analyser les passions qui découlent de la passion fondamentale : l'amour. Il en est d'autres, nous l'avons dit, qui naissent de l'absence de l'objet désiré et des obstacles qui s'opposent à sa possession. Saint Thomas les désigne toutes sous le nom général de passions

(1) 1*S. GXXV, 5.

(2) Mal th., V, 5.

278 Sailli Thonins ol la l*liilosopliir (^larlrsicnno.

irascibles dont la première est Tespérance (i).

Pour avoir une idée précise de l'espérance, il faut considérer son objet; or, l'objet de l'espérance est lin bien absent difficile à atteindre. L'espérance se distingue ainsi de la crainte, car la crainte n'a en vue qu'un mal à éviter ; de lajoie, qui suppose la possession ; du simple désir, qui n'a pour objet que des biens faciles à obtenir, tandis que l'espérance suppose une certaine difficulté. Il ne faut pas cependant que l'obstacle soit insurmontable, et c'est par là que l'espérance se distingue du désespoir.

C'est au printemps de la vie que l'espérance s'épanouit dans toute sa fleur. Les jeunes gens, dit saint Thomas, sont remplis d'espérances indestructibles, parce qu'ils ont devant eux un long avenir, et que, pour eux, le passé compte à peine. Les vieillards, qui traînent une longue chaîne d'années^ regardent souvent en arrière et se souviennent avec une joie mélancolique des jours d'autrefois; mais les jeunes gens ne vivent que dans l'avenir enchanteur qui se déroule devant eux. Ils sont, en outre, pleins d'ardeur et de force ; ils se croient capables de surmonter tous les obstacles et. de réaliser tous leurs rêves ; enfin, ils ont peu d'expérience, ils ne savent pas encore que la vie promet plus qu'elle ne tient,

(l) Nous n'cavons pas besoin de dire qu'il Tie faut pas confondre cette passion avec la vertu du même nom.

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Leur àme, fraîche et embaumée comme tout ce qui est à son aurore, ne s'est pas encore courbée sous le poids du jour et de la chaleur, elle n'a pas été flétrie par les désillusions et les désenchantements.

Ils sont ivres de jeunesse, de force et d'espérances ; mais les épreuves arrivent et l'espérance fait place à la crainte qui d'abord les étonne, les décourage et les humilie. S'ils réagissent et ne perdent pas toute espérance , les obstacles font naître Vaiidace, qui grandit avec les diflicultés et va jusqu'à la colère.

Cet aperçu sommaire du traité des passions par saint Thomas suffit pour nous faire comprendre que, pour lui, l'amour est le premier et le dernier mot des passions ; les autres, la joie, la délectation, le plaisir, l'admiration, le dévouement, l'extase, la haine, l'espérance, la crainte, la tristesse, le découragement, le désespoir, la colère, etc., sont comme des ruisseaux qui découlent de cette intarissable source.

Examinons maintenant si Descartes a été aussi heureux dans l'étude, l'analyse et le dénombrement des passions.

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