‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 19 sur 38 · TOUT SON TRAITÉ SE RESSENT DE CE VICE RADICAL · texte numérisé non relu

TOUT SON TRAITÉ SE RESSENT DE CE VICE RADICAL

Il divise son traité en trois parties : P Des passions en général. IP Du nombre et de l'ordre des passions et de l'explication des six primitives. IIP Des passions en particulier (^).

Il le commence par une profession de foi naïve :

« Il n'y a rien, dit-il, en quoi paraisse mieux « combien les sciences que nous avons des « anciens sont défectueuses qu'en ce qu'ils ont « écrit des passions ; car bien que ce soit une « matière dont la connaissance a toujours été « fort recherchée, qu'elle ne semble pas être des « plus difficiles, à cause que chacun les sentant « en soi-même, on n'a point besoin d'emprunter « d'ailleurs aucune observation pour en décou- (( vrir la nature ; toutefois ce que les anciens en

(1) Vol. IV, édil. de M. Cousin.

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« ont enseigné est si peu de chose, et pour la (( plupart si peu croyable, que je ne puis avoir (( aucune espérance d'approcherde la vérité qu'en <( m'éloignant des chemins qu'ils ont suivis, (c C'est pourquoi, je serai oblige d'écrire ici en « même façon que si je traitais d'une matière (c que personne avant moi n'eût touchée. »

Quand il dédiait ses Méditations aux docteurs de la faculté de théologie de Paris, Descartes n'avait pas une petite idée de la valeur de ses démonstrations, car a je ne pense pas, dit-il, (C qu'il y ait aucune voie par où l'esprit humain « en puisse jamais découvrir de meilleures (*). » C'est avec la même confiance un peu téméraire peut-être qu'il aborde le traité des passions , puisque ce qu'en ont dit les anciens est 5/ /7e/^ de chose et si peu croyable j qu'on ne peut espérer d'arriver à la vérité sur ce sujet qu'en ne tenant aucun compte de ce qu'ils ont enseigné. Lorsqu'un philosophe est aussi sévère pour ses devanciers, il ne doit pas s'attendre à beaucoup d'indulgence, si ses doctrines ne valent pas celles des hommes qu'il a jugés avec ce dédain superbe.

Descartes, au contraire, n'avait aucune espérance d'arriver à la vérité sur les passions qu'en abandonnant sa théorie de l'union de l'àme et du corps. D'après lui, en elVet, on s'en souvient, le corps ne vit pas de la vie de l'àme, c'est une (1) V. ,îl!), 1" vol. Kdil. (I(« M. Cousin.

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machine qui se meut comme un automate; l'âme ne fait que penser. Nous avons donc, dans la psychologie Cartésienne, l'àmed'un côté, le corps d'un autre, et, par conséquent, tous les phénomènes qui appartiennent au composé trouveront difficilement leur place dans un pareil système. Or c'est précisément le composé qui est le théâtre propre des passions : Passio per se convenit composîtOjdit saintThomas d'Aquin(^),et, comme toujours, il le prouve avec une sûreté d'analyse qui ne laisse rien à désirer.

L'àme ne peut être atteinte par la passion, dit le saint Docteur {-), qu'en vertu de son union avec le corps, car, en elle-même, elle est impassible, comme tout ce qui est immatériel. Mais elle est unie au corps comme forme, lui donnant l'être et la vie, et comme moteur en tant que c'est par lui qu'elle exerce ses opérations. La passion arrive donc jusqu'à l'àme par cette double vie , selon deux modes distincts, car, dans tout composé de matière et de forme, l'action vient de la forme et la matière a la passion en partage, d'où il suit que la passion qui commence dans la matière et par la matière appartient accidentellement à la forme, tandis que la passion qui a son principe dans l'activité de la forme part delà forme pour atteindre la matière.

(1) 1^' ■:•'•, (|. xxii, art. 1, ad. 3. (■2; De \'cr]lalo. ((. xxvi, a. 1.

Les Passions. 283

C'est d'après ces deux modes que la passion doit être attribuée accidentellement à Tàme puisqu'il y a entre l'âme et le corps comme un continuel échange d'actions et de passions. La passion qui a son siège dans le corps va jusqu'à l'àme qui lui est unie, et l'âme pâtit de tout ce qui peut diminuer l'intensité de cette union ; c'est ainsi que les souffrances corporelles rejaillissent jusqu'à l'âme. A leur tour, les passions qui partent de l'âme considérée comme moteur, afïcctent le corps en lui communiquant des mouvements ou des altérations en rapport avec les sentiments de l'âme : la crainte répand la pâleur sur le front, la colère se trahit par des paroles yiolentes et des gestes désordonnés, tandis qu'une passion plus douce donne à la voix les accents de la tendresse.

Si l'on sépare les deux éléments dont l'union constitue la nature de l'homme, on se trouve en face de deux substances impassibles, chacune dans leur sphère, et qui ne peuvent éprouver le contre-coup des passions qu'en vertu de leur union, c'est donc le composé qui est le sujet des passions. Une psychologie qui repose sur le principe de la séparation des deux substances est donc fortement exposée à ne donner du phénomène de la passion qu'Line théorie inexacte et incomplète : c'est ce qui est arrivé à Descartes.

D'abord il définit la jxission : « Tout ce qui se

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fait ou arrive de nouveau, au regard du sujet auquel il arrive (*). »

Cette définition n'est pas irréprochable. Elle est juste, si Descartes prend la passion dans le sensle pluslargeetle plusindéfini, carlemot/>^r/, d'où est YQnu \q mot passion, pQuif en effet, s'entendre de tout changement survenu dans le sujet; mais si Descartes veut désigner la passion dans le sens généralement reçu et dans l'acception ordinaire du mot, sa définition est fausse. Dans le premier sens, une pensée, même fugitive, est une passion, elle ne l'est pas dans le second, car lorsqu'on parle de passion, tout le monde entend un mouvement qui nous porte vers un objet ou qui nous en éloigne, or il est évident qu'une pensée qui nous effleure ne possède pas ce caractère.

L'explication qu'il donne plus loin prouve qu'il a évidemment confondu les deux choses : « Après avoir considéré, dit-il, en quoi les pasce sions de l'âme différent de toutes ses autres « pensées, il me semble qu'on peut généralece ment les définir des perceptions ou des sen- (( timents, ou des émotions de Tâme, qu'on rap- (( porte particulièrement à elle et qui sont causées « et entretenues et fortifiées par quelque mouce vement des esprits (-). »

(1) Art. 1- .

(2) Art. 27.

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Pour Descartes, une perception est donc une passion au même titre que les émotions de Tàme causées par le mouvement des esprits. On fera difficilement accepter cette étrange psychologie, car il est impossible d'avouer qu'une perception est un sentiment ou une passion dans le sens ordinaire du mot.

Après cette définition incomplète , Descartes poursuit son étude : « Je considère, dit-il ('), que a nous ne remarquons point aucun sujet qui « agisse plus immédiatement contre notre âme « que le corps auquel elle est jointe, et que, par (( conséquent, nous devons penser que ce qui est « en elle une passion est communément en lui « une action. )>

Nous devons penser absolument le contraire. L'àme,cneiret, esten nous leprincipede l'activité, par conséquent, c'est l'action qui doit lui être attribuée et non la passion, et d'autre part le corps, par cela seul qu'il est uni à une substance active, doit être le théâtre de la passion et non de l'action.

Quoi qu'il en soit, puisque, d'après Descartes lui-même , rien n'agit contre notre âme plus immédiatement que notre corps, il serait logique de tenir compte du fait et de rechercher si l'on n'y trouverait pas l'explication du phénomène des passions. Or, non seulement Descartes le

(n Art. 2.

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néglige, mais encore il s'en éloigne autant que possible : « En sorte, dit-il, qu'il n'y a point de (( meilleur chemin pour venir à la connaissance « de nos passions que d'examiner la différence « qui est entre l'âme et le corps, afin de connaître « auquel des deux on doit attribuer chacune des (( fonctions qui sont en nous. A quoi on ne trou- (( vera pas grande difficulté, si on prend garde que (( tout ce que nous expérimentons être en nous, « et que nous voyons aussi pouvoir être en des « corps tout à fait inanimés, ne doit être attribué « qu'à notre corps ; et, au contraire, que tout ce (( qui est en nous, et que nous ne concevons en (( aucune façon pouvoir appartenir à un corps, « doit être attribué à notre âme. »

Il va être bien difficile à Descartes d'arriver à la vérité sur les passions, car il repousse la seule solution possible, savoir que l'homme est un composé d'âme et de corps. Pour lui, en effet, l'âme n'est pour rien, ni dans la chaleur, ni dans le mouvement des membres (art. 4) ; un corps vivant est semblable à une montre qui marche, un corps mort est comme une montre dont le ressort est cassé (art. 6), et c'est avec ces principes qu'il s'efforce d'expliquer les phénomènes dont le corps est le sujet et devant lesquels l'âme demeure comme un spectateur désintéressé. Quel sera donc le rôle de l'âme ? « Il est aisé de connaître, dit-il (art. 17), qu'il ne reste rien en nous

F^cs Passions. 287

que nous devions attribuer à notre âme, sinon nos pensées, lesquelles sont principalement de deux genres : à savoir les unes sont les actions de l'âme, les autres sont les passions. Celles que je nomme les actions sont toutes nos volontés, à cause que nous expérimentons qu'elles viennent directement de notre âme, et semblent ne dépendre que d'elle ; comme, au contraire, on peut généralement nommer ses passions toutes les sortes de perceptions ou de connaissances qui se trouvent en nous, à cause que souvent ce n'est pas notre âme qui les fait telles qu'elles sont, et que toujours elle les reçoit des choses qui sont représentées par elle. »

Il faut reconnaître que la précision dans les termes, qualité si précieuse pour le philosophe, X manqué complètement h Descartes dans le passage que nous venons de citer. Il fait de la pensée l'acte de la volonté : elle était pour les anciens l'acte de l'intelligence, mais Descartes a inauguré une psychologie nouvelle. Nous ne voulons pas exagérer l'importance d'un reproche que nous adressons à Descartes. Un philosophe peut, dans un moment de distraction, laisser échapper une expression inexacte, mais il ne lui est jamais permis de se contredire lui-même. On ne donne pas une haute idéed'une doctrine quand, sur la même question, on aillrmeindideremment le pour et le contre. Descartes consacre les arti-

288 Sainl Tlioiiias ot lu Pliilosophie Garlôsionno.

des 4"' et 5^ de son traite à prouver que l'âme n'est pour rien dans les mouvements du corps, et quelques pages plus loin (art. 18), il dit que « de cela seul que nous avons la volonté dénoue (( promener, il suit que nos jambes remuent ei (( que nous marchons ». La volonté de se promener est donc la cause du mouvement deî jambes, et dès lors pourquoi Descartes dit-il qu( les mouvements du corps sont indépendants de l'âme ? Les mêmes confusions et les mêmes con tradictions régnent dans toute la première partie du traité des passions : « On les peut nommei des perceptions, dit-il (art. 28), lorsqu'on se ser généralement de ce mot pour signifier toutes les pensées qui ne sont point des actions de l'âme.) Que sont donc les pensées, si elles ne sontpas le fait de l'activité de Tâme ? Les anciens, en distinguant soigneusement l'intellect passif et l'intellect agent, rendaient compte de la passibilite et de l'activité de l'intelligence et assignaient à l'une et à l'autre leur rôle légitime ; mais dire que les pensées ne sont pas les actions de Tâme, c'est la découronner et lui contester un de ses plus beaux privilèges. Descartes avoue qu'il attribue les passions à l'âme seule « pour les distin- « guer des autres sentiments qu'on rapporte, les « uns aux objets extérieurs, comme les odeurs, « les sons, les couleurs, les autres à notre corps « comme la faim, la soif, la douleur (art. 29) ».

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Si on rapporte ^n^obj et s extérieurs les sentiments dccoulcur, de son et d'odeur, on a tort, car le sentiment, c'est-à-dire la sensation, n'est pas dans l'objet, il est dans le sujet. Quant à la douleur corporelle, comment Descartes peut-il nous dire qu'elle n'est pas une passion ? Elle n'est pas une passion deràme,cela est vrai, elle est une passion du composé qui seul est affecté par la passion. Mais Descartes, en détruisant le composé, en est réduit à placer les passions dans l'âme seule, c'est-à-dire là où il lui sera impossible de les trouver : c'est ce que nous allons constater en étudiant la seconde partie de son traité.

Si nous demandons à Descartes quelle est la cause des passions, sa réponse est embarrassée et aussi ambiguë que sa définition : « La dernière « et plus prochaine cause des passions de l'àme, « dit-il ('), n'est autre que l'agitation dont les (( esprits meuvent la petite glande qui est au « milieu du cerveau. » Même en admettant que cette petite glande joue le rôle important que lui assigne Descartes, il est certain qu'il prend ici l'effet pour la cause, car dans un mouvement passionné, l'agitation dont les esprits meuvent la glande est un effet de la passion et non sa cause. Du reste. Descartes avoue que cela ne sullit pas ctqu'il faut remonter plus haut, (c Encore qu'elles (( puissent quelquefois être causées [par l'action

1) 11" prirtio, a. 51.

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« de l'ame, qui se détermine à concevoir tels ou (( tels objets, et aussi par le seul tempérament (( du corps ou par les impressions qui se rencon- « trent fortuitement dans le cerveau, comme il « arrive lorsqu'on se sent triste ou joyeux sans « en pouvoir dire aucun sujet, ilparaît néanmoins, « par ce qui a été dit, que toutes les mêmes « peuvent aussi être excitées par les objets qui (( meuvent les sens, et que ces objets sont leurs « causes les plus ordinaires et principales ; d'où « il suit que pour les trouver toutes il suffit de « considérer les effets de ces objets. »

Cela n'est pas très net. La passion a donc une triple cause. La première est l'action de l'âme qui se détermine à concevoir tel ou tel objet : cette proposition est fausse. Ce n'est pas l'âme seule qui se détermine, c'est l'objet qui la détermine. Il faut pour déterminer l'âme que l'objet soit ou présent ou évoqué par la mémoire ; sans cela, l'âme ne se détermine jamais. Cette proposition Cartésienne contient donc une impossibilité.

La seconde cause des passions est le tempérament ou les impressions qui se rencontrent fortuitement dans le cerveau. Mais le tempérament, quelque passionné qu'il soit, a besoin d'un objet qui l'excite ; on n'est pas passionné pour rien, et si aucun objet ne vient nous solliciter, notre tempérament retombera sur lui-même et

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se calmera, comme un feu sans aliment. Quant aux impressions fortuites qui serencontrent dans le cerveau, cela ne veut rien dire.

Ce n'est qu'après tous ces tâtonnements que Descartes arrive enfin à l'une des causes de la passion : l'objet. Nous disons -à V une des causes, l'objet n'étant que cause partielle, car il n'est pas permis de ne tenir compte ni du sujet, ni des forces qui le poussent vers l'objet ou qui l'en éloignent.

Quoi qu'il en soit, pour établir le dénombrement des passions, Descartes pose ce principe : « Examiner par ordre en combien de diverses façons qui nous importent, nos sens peuvent être mus par leurs objets (^). » Après avoir annoncé, dans la première partie de son traité, qu'il ne nous parlerait que des passions de Vâme, Descartes dit maintenant qu'il va examiner en combien de diverses façons nos sens peuvent être mus par leurs objets ; tant il est vrai que la passion est le fait du composé ; c'est ainsi que la vérité se venge de ceux qui la méconnaissent et qui, pour la trouver, dédaignent les travaux de leurs devanciers.

Il y a, d'après Descartes, six passions primitives : l'admiration, l'amour, la haine, le désir, la joie et la tristesse (art. (]{)). Toutes les autres se rattachent à l'une d'elles ; mais la première

(\) II" parlic, a. 52.

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est l'admiration, parce que nous admirons un objet « avant que nous connaissions aucunement si cet objet nous est convenable ou s'il ne l'est pas » {art. 53). La raison qu'allègue Descartes pour donner à l'admiration la première place parmi les passions primitives devrait, au contraire, la faire retrancher du nombre des passions . Quand, en effet, nous ne voyons pas si un objet nous est convenable ou non, il nous laisse indifférents, et la passion proprement dite ne commence que lorsque nous connaissons la convenance ou la disconvenance de l'objet. Descartes semble donc confondre l'admiration avec la connaissance, qui est le prélude nécessaire à tout mouvement passionné : pour qu'un objet fasse naître la passion, il faut nécessairement qu'il soit connu. Mais très souvent cette connaissance préliminaire n'est nullement l'admiration. Quand on constate, par exemple, qu'une personne chère va nous être ravie, on n'est pas tenté d'admirer la cause d'où vont naître les passions de la tristesse et du désespoir. La méprise de Descartes est encore plus sensible dans l'analyse qu'il fait de l'admiration : « Cette passion a cela de parce ticulier, dit-il 0), qu'on ne remarque point « qu'elle soit accompagnée d'aucun changement « qui arrive dans le cœur ou dans le sang, ainsi « que les autres passions. Dont la raison est que,

(1) Article 71.

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(( n'ayant pas le bien ni le mal pour objet, mais « seulement la connaissance de la chose qu'on (( admire, elle n'a point de rapport avec le cœur « et le sang,desquelsdépendlebiendu corps, mais « seulement avec le cerveau, où sont les organes « des sens, qui servent à cette connaissance. »

Voila donc la passion primordiale qui ne présente aucun des caractères des autres, dont cependant elle est la source, une passion qui n'a pour objet ni le bien ni le mal et qui, par conséquent, doit nous laisser indifférents, une passion enfin qui n'a de rapports qu'avec les organes des sens qui servent à la connaissance ! Peut-on dire plus clairement que cette passion n'en est pas une et qu'on la confond avec la connaissance de l'objet qui fait naître la passion ? Descartes a oublié le vieil adage : Ignoti niilla ciipido, et comprenant très bien qu'un objet ne nous passionne qu'à la condition d'être connu, il a fait de cette connaissance la passion mère et principe de toutes les autres.

Après avoirdéftni l'admiration : c Une subite (( surprise de l'âme, qui fait qu'elle se poite a (( considérer avec allention les objets qui lui (( semblent rares et extraordinaires, » Descartes en signale les causes, qui sont au nombre de deux. La première est l'iuipression qu'on a dans le cerveau. Nous ferons lemarquer à Descaries que cette impression qu'on a dans le cerveau est

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commune à toute connaissance et que, par conséquent, on ne peut pas l'assigner comme l'une des causes spéciales de l'admiration. La seconde cause est « le mouvement des esprits, qui sont (( disposés par cette impression à tendre avec « grande force vers l'endroit du cerveau où elle « est, pour l'y fortifier et l'y conserver. » Quelle différence y-a-t-il entre cette seconde cause et rcittention ? Dans l'attention, en effet, les esprits (en admettant comme vrai le rôle que leur fait jouer Descartes), les esprits sont disposés par l'impression à tendre vers l'endroit du cerveau où elle se trouve pour l'y fortifier et l'y conserver; l'admiration de Descartes n'est donc qu'une connaissance attentive et nullement une passion.

Saint Thomas en a bien mieux saisi la nature, en disant qu'elle se produit toutes les fois qu'on connaît un effet dont lacause restemystérieuse(i). Je suis témoin d'un fait dont j'ignore la cause, il s'empare de mon attention, avec d'autant plus de force que la cause se dérobe à mes regards, et c'est de ce mélange d'ombre et de lumière, de ce contraste entre le fait connu et la cause inconnue, que naît ce sentiment qu'on appelle l'admiration.

Quant au mouvement des esprits, dont parle Descartes, il est l'effet et non lacause de l'admiration ; ce n'est pas parce que les esprits se meu-

(1) I p., q. cv, art. 7.

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vent que j'admire, ils se meuvent au contraire parce que j'admire.

Il est du reste étrange de voir un philosophe, qui considère le corps comme une machine indépendante de l'àme, faire intervenir à tout propos, dans l'analyse des passions, les esprits et les glandes, de telle sorte que les passions de l'àme se réduisent à des phénomènes purement physiologiques. Ainsi : « L'amour est une émo- '( tion de l'àme, causée par le mouvement des (( esprits, qui l'invite à se joindre, de volonté, aux « objets qui paraissent lui être convenables. Et ce la haine est une émotion causée par les esprits, (( qui invite l'àme à vouloir être séparée des (( objets qui se présentent à elle comme nuisi- (c blés » (art. 79). Il en est de même de toutes les autres passions. Elles ont leur cause « dans le (( cœur, dans la rate, dans le foie, et dans toutes « les autres parties du corps en tant qu'elles ser- (( vent à la production du sang et ensuite des « esprits » (art. 96). Comment ce mécanisme, dont les principaux rouages sont le cœur, le foie et la rate, peut-il causer les passions de l'àme, puisqu'il en est indépendant et qu'il ne vit pas de sa vie ?

Le traité de Descartes repose donc sur cette double contradiction : L'homme n'est qu'une àme, le corps ne compte pas. C'est cependant le corps t]ui cause toutes les passions de l'àme, et

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à leur tour les passions de l'àme accélèrent ou retardent les mouvements de la machine. Ainsi, dans l'amour, « on sent une douce chaleur dans (( la poitrine et la digestion des viandes se fait (( fort promptement dans l'estomac » (art 97). Dans la haine, « le pouls est inégal et plus petit, (( et souvent plus vite ; on sent des froideurs (( entremêlées de je ne sais quelle chaleur âpre « et piquante dans la poitrine, et l'estomac cesse « de faire son office (art. 98). La joie nous fait « perdre l'appétit (art. 99), mais avec la tristesse « l'estomac ne manque point à faire son devoir» (art. 100).

Il est inutile, de poursuivre notre étude ; qu'il analyse les passions primitives ou les passions particulières, le procédé de Descartes est toujours le même, il est parti d'un principe faux dont les conséquences se font sentir à toutes les pages de son traité.

Le point de vue où s'est placé saint Thomas d'Aquin est le seul vrai : L'homme est un composé de corps et d'âme et les passions appartiennent au composé. Mais saint Thomas est l'un de ces anciens qui ont enseigné sur les passions des choses si peu croyables, que Descartes ne pouvait espérer d'arriver à la vérité qu'en disant des choses nouvelles, comme si personne n'eût parlé avant lui.

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