LA PRÉMOTION PHYSIQUE
Toutes les causes secondes, quelles que soient leur nature et leur condition, ont besoin, pour émettre un acte, que Dieu leur donne, non seulement un concours simultané, ce que personne ne conteste, mais encore, d'après l'Ecole Thomiste, elles doivent recevoir un influx divin qui précède leur acte^ excite leur énergie native et l'applique à un acte déterminé. On appelle cet influx divin Prémo/Zo/z, parce qu'il précède l'acte de la cause seconde ; on ajoute physique pour désigner sa nature et le distinguer d'une prémotion seulement morale.
Saint Thomas d'Aquin a-t-il réellement enseigné la prémotion physique ? Nous en sommes absolument convaincu, et, pour nous, la question ne souffre aucun doute. Oui, en cent endroits
Saint Thomas et la Prémotion physique. 313
de ses ouvrages, saint Thomas dit que la motion divine est nécessaire, indispensable pour que la volonté émette son acte. On a appelé cette motion prémotion j parce qu'elle précède l'acte de sorte que ce mot qui a soulevé et qui suscite encore tant de controverses est la formule la plus exacte, la plus rigoureuse de la pensée du saint Docteur (^). La prémotion physique est donc une doctrine essentiellement thomiste, et non une invention du dominicain Bânès.
Nous croyons que la lecture attentive et sans parti pris des livres de saint Thomas suffit pour clore la discussion. Toutes les fois, en effet, que le Docteur Angélique aborde le problème de la volonté et de la liberté il ne manque jamais d'exposer la thèse que nous avons développée dans le chapitre précédent et qui peut se résumer comme il suit : Pour que la volonté veuille, il faut qu'elle délibère; pour qu'elle délibère, il faut qu'elle veuille délibérer, on ne peut pas procéder à l'infini ; on doit donc recourir à l'action du Premier Moteur sans laquelle la volonté n'émettra jamais son acte.
Avant de citer les textes décisifs, à notre avis, qu'on nous permette de répondre à quelques objections des contradicteurs.
(( Dans aucun de ses ouvrages, saint Thomas n'a employé le mot prémotion physique, donc
(l)Lcs contradicteurs ilissimulout avec soin Ica textes décisifs. I. 18
314 Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.
iln'apas enseigné ladoctrineque le motsuppose.» Tel est un des arguments favoris de nos adversaires. Les vrais Thomistes onttoujours répondu: Si votre preuve est concluante, il faut dire aussi que les mystères de l'Incarnation, delà Trinité, de la Transsubstantiation, le dogme du purgatoire ne nous sont pas enseignés dans la Sainte Ecriture, car les mots qui les expriment ne s'y trouvent pas.
Est-il vrai que le mot prémotion ne se rencontre jamais dans les livres de saint Thomas ? Au chapitre cent quarante-neuvième du livre troisième de la Somme contre les Gentils, nous lisons : Motio moventis prœcedit motiim mobilis ratione et causa. Qu'est-ce donc qu'une motion qui précède si ce n'est une prémotion ? Soit, peut-on nous répliquer, mais avouez donc que le mot n'y est pas, et si c'est là le passage le plus explicite de saint Thomas, reconnaissez donc qu'il n'a pas enseigné une doctrine dont il n'a jamais prononcé le mot.
Oui, nous l'avouons à une condition : c'est qu'on n'aura pas deux poids et deux mesures ; c'est qu'on ne répudiera pas, dans l'interprétation de la sainte Ecriture, le principe qu'on applique à l'interprétation de saint Thomas. Disons donc, pour nous mettre d'accord : saint Jean n'a pas enseigné l'Incarnation quand il a dit : Le Verbe s'est fait chair. Si, en effet, il eût eu la moindre
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idée du mystère, il n'eût pas hésité, au lieu de se servir d'un mot sujet à discussion, il n'eijt pas hésité, dis-je, à prononcer le mot Incarnation, qui coupe court à toutes les difficultés.
Il faut donc, une fois pour toutes, renoncer à une objection qui, si elle était concluante, conduirait à de si étranges conséquences.
La seconde objection est encore moins sérieuse:, jamais, dit-on, saint Thomas n"a soupçonné la difficulté énorme que soulève le système de Bànès, donc le système de Bànès n'est pas celui de saint Thomas, car, dans le cas contraire, le saint docteur aurait prévu et essayé de résoudre l'énorme difficulté.
(c Lorsqu'on attribue à un philosophe de génie « une théorie qui aboutit logiquement à une (( difficulté considérable, on doit toujours sup- (( poser que cette haute intelligence a vu la diffi- (( culte, et que, l'abordant de front, il l'a exposée « clairement et résolue directement. Or, nulle « part, dans les œuvres de saint Thomas, on ne (( trouve mentionnée d'une manière explicite la (( didiculté énorme qu'éprouvent les Bannésiens « à sauvegarder la liberté humaine. Cette diili- (( culte n'a pas été soupçonnée par saint Thomas. (( Donc, elle n'existe pas dans sa théorie de la « coopération divine. Donc, cette théorie est (( dillerente du système qu'on lui attribue. Cet (( argument constitue une fin de non recevoir.
316 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
a dont les Bannésiens doivent triompher avant (c de s'attribuer le titre de Thomistes (^). »
Dans l'article 4° de la question cent cinquième de la première partie de la Somme, saint Thomas pose ce problème : Dieu peut-il mouvoir la volonté créée? Et il aborde immédiatement la (iz^culté considérable. Il semble, dit-il, que Dieu ne puisse pas mouvoir la volonté créée, car un être mu par un agent extérieur est violenté, or la volonté ne peut être violentée, donc elle n'est pas mue par un agent extérieur, donc elle ne peut être mue par Dieu.
Dans l'article 6% question ix" de la Prima secimdœ , saint Thomas se demande si Dieu seul peut être, pour la volonté, un principe moteur extérieur, et il formule ainsi la troisième objection : Si Dieu mouvait la volonté, elle ne serait jamais inclinée que vers le bien ; or c'est par la volonté que nous commettons le péché.
Dans la fameuse question troisième De Potentia, l'article septième a pour titre : Utrum Deus operetur in operatione natiirœ, et, avant d'entamer sa thèse, saint Thomas se pose sei:{e objections, dont voici les principales. 1« Dieu, dit la sainte Ecriture, a fait l'homme et l'a laissé entre les mains de son conseil ; or il ne l'y eût pas laissé, s'il opérait toujours dans la volonté humaine ; donc... 2° La volonté est maîtresse de ses
(1) R. P. de Hégnon : Bancs et Molina, p. 14,
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actes, or il n'en serait pas ainsi, si elle ne pouvait agir que par Dieu, agissant en elle, donc... 3o Etre libre, c'est être cause de soi; donc quiconquenepeut agirque par une cause agissanten lui, n'est pas libre, or la volonté est libre, donc
Le premier article de la question vingt-quatrième De veritatc a pour titre : L'homme est-il libre ? et saint Thomas ne se pose pas moins de vingt objections, dont nous citons les plus spécieuses, i" L'âme humaine n'est pas la seule cause de son activité, il y a Dieu aussi, donc elle n'est pas libre. 2'* Plus une cause influe sur l'effet, et plus elle participe pour une large part à la production de Tarte; or la cause première influe sur l'effet plus que la cause seconde , donc ce n'est pas notre âme qui est la cause principale de son acte, c'est Dieu. 3" Tout ce qui est mu peut être regardé comme un instrument ; or l'instrument n'est pas libre, puisqu'il n'agit que par celui qui s'en sert, donc notre âme n'est pas libre^ puisqu'elle n'agit que sous la motion de Dieu. 4*'La prescience de Dieu est infaillible; or tous nos actes sont prévus ; donc ils sont nécessaires et nous ne sommes pas libres.
Et l'on dit que saint Thomas n'a pas soupçonné la dilliculté ('). l^arcourons maintenant les textes de saint Thomas.
(1) Dans les quîcstioïK^s De malo (q. vi, a. imicus), saint Thomas se pose vingt-qnatrc objections.
318 Saint Tljoroas et la Philosophie Cartésienne.
Il dit dans son commentaire sur le ix^ chapitre de rÉpître aux Romains.
« L'homme a la faculté de faire des choses opposées Tune à l'autre : s'asseoir, par exemple, ou ne pas s'asseoir. Il faut donc qu'un agent quelconque le réduise en acte (ce qui veut dire, dans le langage de saint Thomas, que l'homme a besoin de recourir à autre chose pour faire cesser ses hésitations et se déterminer, car, s'il n'a que la faculté, il ne se déterminera jamais, attendu que la faculté est indifférente entre les deux résolutions opposées), cet agent est la réflexion. L'homme réfléchit donc pour savoir quel parti il doit prendre entre les deux^ actes qui se présentent. Mais la réflexion est, à son tour, une faculté de faire des choses opposées, car nous pouvons réfléchir ou ne pas réfléchir, et nous ne sommes pas plus avancés que lorsque, tout à l'heure, nous hésitions entre s'asseoir et ne pas s'asseoir. On ne peut pas reculer à l'infini le point fixe sur lequel nous appuierons une détermination, car alors on ne se déciderait jamais. Ce point fixe n'est pas dans l'homme, puisque, si nous ne nous élevons pas plus haut, nous ne rencontrons que des facultés placées dans l'alternative de faire une chose ou de ne pas la faire, il faut donc recourir à l'intervention d'un agent extérieur qui imprimera à notre volonté un mouvement capable de faire cesser ses hésita-
Saint Thomas et la Prémotion physique. 319
tions : cet agent extérieur n'est pas autre que Dieu (1).
Si ce n'est pas là la doctrine de la premotion physique, il faut renoncer à comprendre les intentions du Maître. Saint Thomas dit, en eftet, que la volonté est dans l'impossibilité de prendre une détermination sans la motion divine ; et, pour bien préciser qu'il ne s'agit pas d'une motion morale seulement, il dit que la réflexion ne suffit pas pour déterminer la volonté, qu'il faut une motion plus forte que l'influence morale de la réflexion; il dit, en un mot, que, laissée à elle-même, la volonté hésitera toujours et ne se décidera jamais.
Dans ses commentaires sur la métaphysique d'Aristote, le saint Docteur enseigne une théorie absolument semblable.
Unepuissance rationnelle, dit-il, étant indifférente entre deux résolutions contraires, il faut, pour expliquer ses déterminations, admettre l'intervention d'un agent qui, la faisant pencher d'un côté plutôt que d'un autre, Télèvera de la puissance à l'acte Q.
Saint Thomas dit encore dans la Somme contre lesGentils (•''): «Voilà un homme qui délibère, qui choisit et qui veut, il faut à ces faits assi-
(1) lu Ep. ad Rom., c. ix, IccL III.
(2) In IX Mcta|)hysicoruin, I. IV.
(3) L. III, c. 8D.
320 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« gner une cause, car évidemment il y en a une. « Si cette cause est une délibération, un choix, « une volonté précédente, nous entrons dans « une série sans fin de délibérations, de choix (( et de volontés, qui s'enchevêtrent pour ainsi (( dire les unes dans les autres ; il faut donc « arriver à une cause première, à un principe « premier de nos délibérations et de nos volontés; « cette cause première est Dieu. »
Et plus loin au chapitre cxlix : Aucun agent particulier ne peut prévenir l'action de l'agent universel, parce que Tinfluence et l'action de celui-ci sont l'origine de la raison d'être de toute action de celui-là ; or l'âme humaine est dans la main de Dieu, comme un agent particulier est sous la dépendance d'un agent universel; il est impossible, par conséquent, qu'il y ait dans l'âme un seul bon mouvement qui ne soit excité par l'action divine.
Saint Thomas parle des mouvements bons, parce qu'il traite ici de la préparation à la grâce; mais il est évident que ses principes s'appliquent à tout mouvement de la volonté, car la volonté est toujours à l'égard de Dieu dans les rapports d'agent particulier à agent universel.
Le saint Docteur n'est pas moins explicite dans la Somme théologique (^).
(1) 1" 2», q. IX, a. 4.
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Il se demande si la volonté est mue par un agent extérieur, et il répond affirmativement d'une manière générale, d'abord en disant que l'objet qui meut la volonté est souvent extérieur. Mais il va plus loin, et il recherche si l'action d'un principe extérieur est bien nécessaire pour l'exercice de l'acte volontaire.
Tout être, dit-il, qui est tantôt en puissance et tantôt en acte a besoin d'un moteur pour passer de la puissance à l'acte. Or, il est évident que la volonté veut à un certain moment une chose qu'elle ne voulait pas l'instant d'avant; il faut donc que quelque chose la décide à vouloir. Elle se meut elle-même par cela seul que voulant la fin elle veut les moyens, mais elle ne peut vouloir les moyens que si elle a délibéré. Quand un homme veut être guéri, il commence àsonger aux remèdes et il se décide à les prendre. Mais il n'a pas eu toujours la volonté actuelle d'être guéri, il ne Ta que depuis qu'il est tombé malade : d'où lui vient-elle ? de la délibération évidemment. S'il n'avait pas rédéchi sur les inconvénients de la maladie , il n'aurait pas eu la volonté de la guérison. D'où vient la délibération ? de la volonté : il délibère parce qu'il l'a voulu. Pouvons-nous aller de l'une à l'autre à l'infini ? (A'rtainement non. Il faut donc admettre que le mouvement premier de la volonté procède d'un agent extérieur; cet agent
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est le Premier Moteur, c'est-à-dire Dieu (').
On le voit, partout et toujours saint Thomas d'Aquin enseigne que le mouvementde la volonté ne s'opère que sous l'influence de l'action divine. Cette action n'est pas seulement l'impulsion vers la fin suprême, ni la conservation et le concours pendant l'émission de l'acte : elle est la motion réelle qui précède l'acte, c'est-à-dire la prémotion.
Il est impossible, d'après nous, de nier que ce ne soit là la vraie pensée du saint Docteur.
La doctrine de la prémotion physique se rattache à la thèse grandiose de saint Thomas considérant Dieu comme le Moteur Premier, Suprême, Universel, dont l'im-pulsion toute puissante se fait sentir partout, depuis la vibration moléculaire jusqu'aux mouvements des cieux, et dont nous pouvons suivre la trace jusque dans les déterminations des volontés libres. Mais, à côté de l'impulsion divine, il y a une Providence d'une sagesse infinie qui meut chaque être d'après les lois de sa nature : Dieu
(1) Cum voluntas se consilio moveat,... non ex necessitatc seipsapi movet. Sed cum non semper voluerit consiliari, necesse est quod ab aliquo moveatur ad hoc quodvelit consiliari, si a seipsa, necesse est iterum quod motum voluntatis prsecedat consilium, et consilium procédât actus voluntatis, et cum in infinitum procedere non possit necesse est poncre quod quantum ad primum motum voluntatis moveatur voluntas cujuscumque non semper actu volentis ab aliquo exteriori. — Saint Thomas, se demandant quel est est cet agent extérieur, répond : C'est Dieu. (De malo, q. vi, a. 1.)
Saint Thomas et la Prémotion physique, 323
ne détruit pas d'une main ce qu'il a créé de l'autre et s'il a voulu des êtres libres ce n'est pas pour que son action sur les volontés vînt anéantir la liberté (').
Saint Thomas expose très souvent cette thèse dont la prémotion physique est une application à un problème de psychologie.
Il dit donc à l'article septième, question troisième, De pot eut ia.
Un être peut être cause de l'action d'un autre de plusieurs manières. Premièrement en lui donnant la puissance d'agir ; à ce titre Dieu est cause de tous les actes dont la nature est le théâtre, car c'est de Lui que découle toute activité, non seulement parce qu'il donne aux choses leurs facultés agissantes et qu'il les conserve, mais encore parce qu'il maintient sans cesse l'énergie active des facultés. Aucun être ne pouvant ni se mouvoir ni agir, s'il ne reçoit son impulsion d'ailleurs, il s'ensuit qu'une chose peut encore être cause de l'acte d'un autre en tant qu'elle la pousse à cet acte. Il ne s'agit plus ici de la force active donnée et conservée, mais de son application à l'acte, comme, par exemple, l'homme est cause de l'incision faite par le couteau, par cela seul que, poussant lecouteau, il en applique le tranchant. Or les agents inférieurs ne pouvant entrer en activité que sous la motion
(l) Nous triiitoions ccUc «jucsliou ;iu chapitre suivant.
324 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
de l'agent supérieur, il résulte qu'en parcourant la série des causes, on arrive jusqu'au moteur immobile. Dieu, d'où il suit nécessairement que Dieu est causede l'activité universelle, parce qu'il meut et applique à l'acte tous les agents inférieurs. Nous constatons encore que l'ordre des effets est conforme à l'ordre des causes, ce qui est de rigueur en vertu de la similitude de l'effet et de la cause, et que, par son activité propre, la cause seconde ne peut rien sur l'effet de la cause première, quoique, par rapport à cet effets cellelà soit l'instrument de celle-ci. Car si l'instrument est, d'une certaine manière, cause de l'effet produit par l'agent principal, ce n'est pas en vertu de son activité propre, mais en tant que la cause principale lui communique, par le mouvement qu'elle lui imprime, quelque chose de son activité. La forme de la hache, par exemple, n'est pas cause de l'œuvre produite, c'est l'activité de l'ouvrier, activité à laquelle elle participe dans une certaine mesure. L'agent principal est donc cause de l'action de l'instrument, aussi nous découvrpns là un nouveau mode par lequel un être peut être cause de l'action d'un autre, et ici encore, il faut dire que Dieu est cause de l'activité universelle. Plus, en effet, une cause est haute, plus aussi elle est générale et efficace, plus elle est efficace, plus elle pénètre profondément dans l'effet, et, de la potentialité la plus
Saint Thomas et la Prémotipn physique. 325
éloignée, clic le réduit en acte. Or nous pouvons remarquer qu'en toutes choses il y a Téire, la nature, l'individu. L'être est l'efTct le plus général et le plus intime; aussi il appartient à Dieu seul de le créer, et les causes secondes qui concourent à produire l'être ne sont que les instruments de la puissance divine. Dieu est donc cause de toute action en tant que tout agent est Finstrument de sa puissance, et si nous considérons tel agent particulier, nous voyons qu'il produit directement tel ciïct. Mais si nous examinons qui le fait agir, nous devons reconnaître que la vertu de la cause supérieure est plus directe et plus immédiate, relativement à TelFct, que la vertu de l'agent inférieur, car celle-ci n'est unie à l'eifet que par celle-là parce que la puissance de la cause première agit d'abord sur l'effet et le pénètre avec plus de force. Il faut donc avouer que Dieu agit en tout, parce qu'il donne à tout la vertu d'agir, parce qu'il la conserve et parce qu'il l'applique à l'acte. Si nous ajoutons à ces considérations que Dieu est sa puissance et qu'il est en tout, non comme partie essentielle, mais comme maintenant tout dans l'être, il faut conclure que c'est Dieu lui-même qui agit en tout sans détruire cependant l'activité de la volonté et de la natui^e.
Nous avons traduit textuellement, autant que possible, ce long article en ne retranchant que les
320 Sailli Thomas.cl la Philosophie Cartésienne.
exemples empruntés par saint Thomas aux sciences naturelles de son temps.
Le Docteur Angélique enseigne donc que Dieu opère en toute chose non seulement en communiquant aux causes leur activité et en la leur conservant, mais encore en l'appliquant à l'acte même, comme l'homme applique un instrument. Qu'on ne dise pas que le saint Docteur n'étend pas sa théorie à la volonté humaine, car les objections que nous avons citées plus haut prouvent avec évidence que la volonté n'est pas exceptée, et d'ailleurs les dernières paroles de l'article ne laissent aucun doute. Continuons à recueillir d'autres témoignages épars dans les livres de saint Thomas.
(( Tous les mouvements soit corporels soit spirituels se ramènent au premiermoteur absolu, Dieu. Toute créature, quelque parfaite qu'on la suppose, ne peut donc émettre un acte si elle n'est mueparDieu. Or, tout mouvement procède de Dieu, non. seulement comme premier moteur, mais encore toute perfection formelle vient de lui, comme de la plus haute actualité. L'acte de l'intelligence et de tout être créé dépend donc de Dieu, à un double point de vue. Premièrement : Têtre reçoit de Dieu la force d'agir ; secondement en tant que Dieu le meut à l'acte (^). »
(1) P 2aî q., c. IX, a. 1,
Sniiil Thomas et la Promotion physique. 327
Ces principes de saint Thomas s'appliquent aussi à la volonté, puisque le saint Docteur dit que tout être créé est soumis à l'égard de Dieu à cette double dépendance.
« Il faut attribuer à un agent tout acte qui (( cesse aussitôt que l'influence de l'agent ne se « fait plus sentir. Or, Dieu, qui a donné l'être « aux choses quand elles ont commencé, est (( aussi, par l'acte conservateur, la cause perma- « nente de l'être, tant que les choses durent; d'où (( il faut conclure qu'il leur a donné leur activité, (( non seulement quand il les acréées, mais encore (( qu'il est la cause permanente de cette même « activité; donc toute opération cesserait si l'in- (( fluence divine se démentait un instant ('). «
Qu'on ne nous objecte pas que ces paroles de saint Thomas peuvent s'interpréter dans le sens du concours simultané, aussi bien que dans le sens de la prémotion physique, car le paragraphe qui suit immédiatement ne laisse aucun doute sur la pensée du Maître ; il dit, en elTet :
(( Tout ce qui applique la vertu active d'un être à un acte doit être regardé comme cause de l'acte; ainsi on attribue à un ouvrier l'action qu'il produit, .en appliquant la vertu active des éléments qu'il emploie. ( )r toute application d'activité à l'acte vient principalement et pre-
(1) Cont. Gcnt., 1. III, c. lxvii.
328 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
micrcmcnt de Dieu. Cette application, en effet, s'opère par un mouvement, soit du corps, soit de l'àme ; or le premier principe de ce double mouvement est Dieu, premier moteur immobile. De même encore tout mouvement de la volonté, appliquant à un acte les vertus agissantes, doit être ramené à Dieu, fin et volonté suprêmes. »
Plus loin, au chapitre cent quarante-septième du même livre de la Somme contre les Gentils, saint Thomas dit :
« Au-dessous de Dieu, qui est Tintelligence première et la première volonté, sont ordonnées toutes les intelligences et toutes les volontés, comme des instruments sous la main d'un agent supérieur. )>
Au livre quatrième, chapitre quarante et unième, saint Thomas, traitant du mystère de l'Incarnation, expose la même doctrine et se sert des mêmes exemples :
(( Il y a, dit-il, une grande différence entre les instruments extérieurs et le corps et ses parties, instruments de l'âme. La hache, en effet, n'est pas instrument au même titre que la main, car plusieurs hommes peuvent se servir de la même hache , tandis que la main ne peut être employéeque par l'âme, à laquelle elle aété destinée; la main est donc un instrument uni et personnel, tandis que la hache est un instrument séparé et commun à plusieurs. On peut appliquer ces com-
Saint Thomas et la Prémotion physique. 329
paraisons à l'union de Dieu et de l'homme.
Tous les hommes sont à l'égard de Dieu comme des instruments par lesquels il opère, selon cette parole de l'Apôtre : Cest Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire ^ selon sa volonté. Mais les autres hommes sont entre les mains de Dieu comme des instruments extérieurs et séparés, tandis que la nature humaine est, dans le Christ, un instrument personnel et uni. »
Cette énumération de textes est fastidieuse peut-être ; qu'on nous la pardonne cependant, car il s'agit de savoir si les partisans de la prémotion physique sont les vrais et seuls disciples de saint Thomas. Nous la terminons par le célèbre article cinquième, question cent cinquième de la première partie de la Somme théologique ; nous citons le texte même, car une traduction rend dilficilement la netteté et la précision des paroles de saint Thomas.,
« Utrum Deus operetur in omni opérante.
« Respondeo dicendum quod Dcumoperari in quolibet opérante aUqui sic intellexerunt, quod nulla virtus creata aliquid operaretur in rébus ; puta quod ignis non calefaceret, sed Deus in igné et simiHter de omnibus aliis.
(( Hoc autem est inipossibile. Primo quidem, quia sic subtraheretur ordo causa? et causât! a rébus creatis ; quod pcrtinet ad impotentiam creantis. Ex virtute enim agentis est quod suo
330 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
effectui dct virtutem agcndi. Secundo, quia virtutes operativœ quc'e in rébus inveniuntur, frustra essent rébus attributa3, si per eas nihil operarentur; quinimo, omnes res creata^ viderentur quodam modo esse frustra, si propria operatione destituerentur , cum omnes res sint propter suam operationem. Semper enimimperfectum est propter perfectius. Sicut igitur materia est propter formam, ita forma, quae est actus primus, est propter suam operationem, quœ est actus secundus; et sic operatio est finis rei creatse. Sic igitur intelligendum est Deum opcrari in rébus, • quod tamen ipsce res propriam habeant operationem. »
Ces paroles de saint Thomas sont la réfutation du système des Causes occasionnelles ; le saint Docteur continue:
«Adcujusevidentiamconsiderandum est quod cum sint causarum quatuor gênera, mj/er/(7 non est principium actionis, sed se habet ut subjectum recipiens actionis efîectum; finis vero et agens et forma se habent ut actionis principium, sed ordine quodam. Nam primum quidem principium actionis est finis qui movet agentem ; secundo vero agens ; tertio autem forma ejus quod ab agente applicatur ad agendum ; quamvis et ipsum agens per formam suam agat, ut patet in artilicialibus. Artifex enim movetur ad agendum a fine, qui est ipsum operatum, puta arca
Saint Thomas et la Promotion pliysique. 331
vel lectus , et applicat ad actioncm securim, quaî incidit per suum acunicn. Sicigitursccundumhcec tria Dcus in quolibet opérante opcratur. Primo quidem secundum rationem finis : cum enim omnis operatio sit propteraliquod bonum verum vel apparens (nihil autem est vel apparet bonum nisi secundum quod participât aliquam similitudinem sunimi boni, quod est Deus), sequitur quod ipsc Deus sit cujuslibet operationis causa ut finis. Secundo, considerandum est, quod si sint multa aG;entia ordinata, semper secundum agens agit in virtute primi agentis. Nam primum agens movet secundum ad agendum, et secundum hoc omnia agunt in virtute ipsius Dei ; et ita ipse est causa omnium actionum agentium. Tertio, considerandum est quod Deus movet non sohun res acioperandum^ quasi' applicancio formas et jnr tûtes rerum ad operationem (sic ut ctiam artifex applicat securim ad scindendum qui tamen interdum l'ormanisecuri non tribuit), scd etiam dat formas creaturis agentibus et eas tenet in esse. Unde non solum est 'causa actionum in quantum dat formam, quo est principium actionis (sicut generans dicitur esse causa motus gravium et Icvium), sed etiam sicut conscrvans formas et viitutes rerum ; prout sol dicitur causa manifestationis coloris, in quantum dat et conservât lumen quo manifesiantur colores. Et quia forma rei est intra rem, et tanto magis quanto
332 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
considcratur ut prior et univcrsalior ; et ipse Dcusest proprie causa ipsius esse universalis in rébus omnibus, quod interomnia est magis intimum rébus ; sequitur quod Deus in omnibus intime operetur.Et propter hoc in sacra Scriptura operationes natura^ Deo attribuuntur quasi operanti in natura secundum illud Job, x, 11 : « Pelle et carnibus vestisti me, ossibus et nervis compegisti me. »
La pensée de saint Thomas est-elle assez claire ? Dieu est au commencement, au milieu et au terme de toute activité créée. II est au commencement ; car l'agent se propose toujours comme but un bien réel ou apparent et une chose n'est ou ne paraît bonne que par sa similitude participée avec le Bien suprême ; or, le but étant le premier principe de V diCto, primum principium actionis , il suit de là que Dieu est le premier principe de l'activité.
Entre le principe et le terme de l'activité, il y a l'agent lui-même, qui tient ainsi le milieu entre le principe et le terme ; là encore nous retrouvons la trace de Dieu. Le premier agent, en effet, meut le second, et, sous ce rapport, rien n'agit que sous l'influence de Dieu, qui est ainsi cause de toute activité. Mais jusqu'où s'étend cette influence divine? Elle s'étend, d'après saint Thomas, jusqu'au terme, c'est-à-dire jusqu'à l'accomplissement de l'acte, car c'est Dieu qui
Saint Thomas cl la Prémolion physique. 333
non seulement donne à l'agent les formes par lesquelles il agit et qui les maintient dans l'être, mais encore c'est lui qui les applique à l'acte comme un ouvrier applique le tranchant de la hache.
Dieu se retrouve donc à toutes phases de l'activité des créatures. 11 ne s'arrête pas au seuil de la volonté, comme à la porte d'un sanctuaire où il n'oserait pas pénétrer ; non, il y entre pour faire cesser ses hésitations, pour l'arrêter dans le cercle où, sans lui, elle tournerait sans fin, pour lui donner, en un mot, la faculté d'émettre un acte libre.
Un acte libre ! Mais la prémotion physique n'est-elle pas la négation de la liberté ?