ET PERSONNELLE
Nous faisons graviter les questions philosophiques que nous nous sommes proposé d'étudier autour d'un point central : la Vérité.
Après l'avoir considérée en elle-même et d'une manière abstraite, nous avons assigné aux vérités éternelles leur r(Me dans les opérations intellectuelles ; nous sommes descendus ensuite sur le terrain de la psychologie et nous avons abordé les problèmes de l'àme. L'âme possède une faculté qui la met en possession de la vérité :
374 Sciiiit Thomas el la Philosophie Carlcsicnnc.
cette faculté, l'intelligence, va être maintenant l'objet de nos méditations.
L'intelligence est ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus élevé en nous, elle est le caractère distinctif de notre race(*). Grâce à elle, l'àme humaine prend son vol et se berce dans les sphères infinies du monde intelligible, elle promène son regard sur l'innombrable variété des êtres, depuis l'atome jusqu'à Dieu, et, inondée de lumière, elle voit s'élargir toujoursdevant elle les horizons sans limites où se déploie son activité.
Quelle est donc la nature intime de cette faculté, qui occupe comme le sommet de l'âme humaine et qui met sur notre frontunecouronne d'une impérissable beauté?
Après avoir rappelé que Tintelligence est, comme toutes les autres facultés, distincte de l'essence de l'âme, saint Thomas d'Aquin dit qu'elle est une puissance passive et active à la fois (-). Elle est passive, parce qu'elle reçoit l'empreinte des choses extérieures; elle est active, parce qu'elle s'empare de l'image pour en extraire l'idée.
Remarquons, avant d'entrer dans l'exposé de cette thèse, que saint Thomas distingue entre
(1) Contr. Gent., 1. II, c. lx.
(2) I p., q. Lxxix, art. 1 et 2.
Nature de la Lumière intcllccluclle. 375
rintellect et l'intelligence. Le motintellect signifie la simple puissance et le mot intelligence désigne la puissance en acte (').
L'intelligence est donc passive et active.
Pour comprendre la passivité de l'intelligence, il faut savoir qu'être passif s'entend de trois manières.
La passivité proprement dite est l'état d'un être que l'on prive d'une chose que réclame sa nature ou son inclination : un malade, par exemple, est passif, parce que son inclination le porte à désirer la santé dont la privation le fait souffrir.
Dans un sens moins rigoureux, on entend par passivité toute altération ou changement qui affecte un sujet, que le changement soit contraire ou conforme à l'inclination de sa nature.
En troisième lieu, prise dans son acception la plus générale, la passivité désigne l'état d'un être qui, étant en puissance, reçoit d'ailleurs ce qui doit l'actualiser, c'est-à-dire le faire passer de la puissance à l'acte. C'est dans ce dernier sens que notre intelligence est passive, elle est en puissance d'abord et en acte ensuite, elle est donc passive.
Pour nous en convaincre, considérons l'opération première de l'intelligence ; elle a pour objet
(1) Ibul., art. lu.
376 Saint Tliomas cl la Pliilosophic Carlcsicniie.
l'être en général, car nous ne pouvons concevoir que ce qui est. Mais, avant de saisir tel être en particulier, nous concevons la notion générale d'être, et, par conséquent, l'objetpremier de nos conceptions est l'être : Primo in conceptione intellectiis cadit eus... eus est propi^ium objectum intellectiis, etsicestprimum intelligibile (*). Quand donc nous voulons savoir si, dans sa nature intime et ses replis les plus cachés, l'intelligence est en acte ou en puissance, étudions ces rapports premiers avec l'être en général.
Or il y a une intelligence qui renferme la perfection totale de l'être, une intelligence dont l'œil toujours ouvert scrute l'universalité des êtres qui sont virtuellement en elle, comme tout eftet estdans sa causepremière:c'est l'intelligence divine, qui est l'essence même de Dieu; elle n'est jamais en puissance, elle est toujours en acte, elle est acte pur. Aucune intelligence créée ne peut être, à ce point, en acte relativement à l'être universel : elle serait infinie ; toute intelligence créée est en puissance sous ce rapport.
L'intelligence angélique, à cause de sa proximité avec la raison suprême, est toujours en acte relativement aux objets de sa connaissance; mais l'intelligence humaine , plus humble et à une distance infinie de l'intelligence première, est en
Nature de la Lumière intellectuelle. 377
puissance par rapport à ce qu'elle est capable de comprendre, respectu intelligibiliiim. Elle est à l'origine une table rase sur laquelle rien n'est écrit; mais elle a la puissance d'immatérialiscr et de rendre intelligibles les données fournies par les sens. Comme sur une cire molle qui reçoit une empreinte, les objets extérieurs laissent leur impression sur l'intelligence : elle est doncpassive; mais, en même temps, elle estdouée d'une activité capable de rendre intelligibles les matériaux fournis par la sensation : c'est le rôle de V intellect agent.
On doit admettre l'intervention nécessaire de l'intellect agent, dit saint Thomas ('). L'intellect passif (^'), en effet, étant en puissance par rapport aux intelligibles ( c'est-à-dire ne les possédant pas au moment de sa création), il faut que ces intelligibles agissent sur lui; sans cela, comment pourra-t-il les acquérir? Or l'intelligible, objet propre de l'intellect passif, n'existe pas en tant qu'intelligible. Nous concevons, en etfet,runi versel, nous avons l'idée générale d'homme, d'arbre, de maison, etc. ; cet universel n'est pas dans la nature, il faut donc qu'il soit formé par l'intellect
(1) De Anim.-i, q. I, a. \.
(2) On l'appelle aussi intoll(M>t p()ssil)lo, j)ai'C(^ (|Ui\ (>taiit à son origine prive des espèces iiilelligibles, il peut les ae-
(pHM il".
378 Saint Thomas et la Pliilosopliio Caricsicnnc.
lui-même. Cette fot^mation sera-t-cUe l'œuvre de l'intellect considéré comme passif? Non, car à ce point de vue l'intellect est en puissance par rapport à l'intelligible, qu'il doit recevoir tout formé. On doit donc reconnaître que la formation de l'intelligible appartient à l'intellect en tant qu'actif; or c'est précisément cette puissance de formation de l'intelligible que saint Thomas et les scolastiques appellent : Intellect agent.
Il forme l'intelligible en l'abstrayant des conditions matérielles qui sont le principe de l'individuation. Cette opération est possible, parce que les conditions matérielles dans lesquelles une nature est placée n'entrent pas dans une essence. Qu'un homme soit grand ou petit, fort ou faible, qu'il soit ici ou là, peu importe ; ces conditions ne font pas partie de son essence, je puis donc les en séparer et considérer l'essence, nature universelle, comme ayant une unité propre.
Si, comrr^e le voulaient les Platoniciens, les universaux existaient dans la nature, il n'y aurait aucune nécessité de faire intervenir Tintellect agent, car dans cette hypothèse l'intelligible agirait directement et par lui-même sur l'intellect possible ; mais quiconque repousse la thèse de Platon doit chercher une autre explication, et c'est ainsi qu'Aristote a été conduit à nous donner la théorie de l'intellect agent.
Nature do lu Lumière intellectuelle. 379
Il y a sans doute des substances intelligibles par elles-mêmes : ce sont les êtres immatériels ; mais l'intellect possible ne les connaît qu'imparfaitement en s'en faisant une idée lointaine par les notions qu'il extrait des choses matérielles et sensibles.
L'existence de l'intellect agent est indéniable, n'avons-nous pas les idées universelles d'homme, d'arbre, de fleuve, de maison? D'où viennentelles? Elles sont ou acquises ou innées. Si elles ne sont pas innées (nous prouverons plus tard que nous n'avons aucune idée innée) ('), elles sont donc acquises; or elles ne peuvent l'être qu'au mo3^en de l'intellect agent ; donc le fait des idées universelles atteste la présence de l'intellect agent.
Qu'on ne dise pas que l'immatérialité de l'intellect possible rend inutile l'intellect agent, sous le prétexte que tout ce qui est reçudansl'intellect possible est intelligible par le fait même de son immatérialité ; car saint Thomas répond avec raison : La nature de l'intellect possible change sans doute le mode d'être de la chose reçue ; mais son immatérialité ne peut pas en changer le genre ; or une idée particulière et une idée universelle sont d'un genre différent ; par conséquent l'intellect possible ne sullit pas pour faire
(1) Voir 1. VI.
380 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne, d'une idce particulière une idée universelle (').
Nous arrivons maintenant à cette question célèbre si ardemment discutéepar les philosophes. Quelle est la nature de l'intellect agent ? C'est une lumière qui éclaire les sphères intelligibles; mais cette lumière est-elle inhérente et personnelle à l'àme humaine au même titre que toutes les autres facultés, ou bien est-elle un ra^^on direct de la lumière infinie de Dieu ? La raison humaine a-t-elle en elle-même tout ce qui lui est nécessaire pour la contemplation de la vérité, ou bien ne voit-elle que dans la raison divine et par la lumière de Dieu ? Partout et toujours saint Thomas d'Aquin se déclare en faveur de la première opinion.
Le rôle de l'intellect possible est de recevoir les intelligibles, dit-il f^), et le rôle de l'intellect agent est de les abstraire pour les rendre intelligibles, or nous avons conscience et nous expérimentons que cette double opération se passe en nous. C'est nous qui recevons les intelligibles et qui les séparons de leurs conditions individuantes. Or, quand on a constaté une opération,
(1) L'intellect possible et Tintellect agent ne sont pas deux puissances intellectuelles ; ils sont deux opérations d'une seule et môme faculté. De x\nima, c. i, a. 4, ad. 8.
(-2) Ibid., a. 5.
Nature de la I.uniière intellectuelle. 381
il faut nécessairement admettre dans l'agent un principe formel en vertu duquel il a opéré. Si ce principe fait défaut, d'où vient l'acte ? Il ne peut pas avoir pour cause une substance séparée, car un être ne peut agir qu'en vertu d'un principe formel intrinsèque ; il faut donc de toute nécessité reconnaître en nous un principe formel qui reçoit les intelligibles et un autre qui les abstrait : ces deux principes sont l'intellect possible et l'intellect agent, et ils sont l'un et l'autre en nous.
Saint Thomas d'Aquin explique ensuite comment on concilie la présence dans la même âme de ces deux intellects, dont l'un en puissance et l'autre en acte, car ce n*est pas sous le même rapport qu'ils sont l'un en puissance et l'autre en acte, et il conclut en disant qu'on est forcé d'admettre la présence, dans l'àme, d'une puissance immatérielle et abstractive, c'est-à-dire de l'intellect agent. C'est, ajoute-t-il, une activité participée d'une substance supérieure, c'est-àdire de Dieu.
Mais dans quel sens saint Thomas entend-il cette participation ? Evidemment dans celui-ci : c'est que l'intellect agent vient de Dieu, comme tout ce qui est en nous, qu'il est une participation de la lumière divine, comme notre être est une participation (analogice) de l'être de Dieu, et que de même que notre être est distinct et séparé de
382 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
l'être divin, de même notre lumière intellectuelle est distincte et séparée de la lumière divine. C'est du reste ce qu'il exprime en termes formels: Deiis hiijus modi lumen animœ infundit (i). Dieu nous donne cette lumière comme il nous a tout donné.
D'après saint Thomas, l'intellect agent est donc une lumière absolument personnelle à l'homme.
Il expose unedoctrinesemblabledanslaSomme théologique (').
Au-dessus de l'intelligence humaine, dit-il, il y a une intelligence supérieure qui donne à l'àme la puissance d'émettre l'acte intellectuel, car ce qui est mobile et imparfait suppose toujours l'immobile et le parfait. Au point de vue intellectuel, l'àme humaine est imparfaite de quatre manières : i*' Elle n'est intelligente que par une partie d'elle-même ; 2» elle n'arrive à la vérité que par une voie détournée, celle du raisonnement; 3^ elle ne comprend pas tout ; 4° enfin, dans les choses qu'elle comprend, elle passe de la puissance à l'acte. Il faut donc qu'il y ait au-dessus d'elle une intelligence supérieure qui Taide à émettre son acte.
Certains philosophes ont cru que cette intel-
(1) Ibid., ad. G. 2) I p., i[. Lxxix, a. 4.
Nature de la Lumière intellecluelle. 383
ligence supérieure et séparée n'était autre que ce que nous appelons l'intellect agent et qu'elle remplissait les fonctions que nous lui avons attribuées.
Mais l'existence de cette intelligence séparée ne nous dispense pas de reconnaître dans l'âme même une force intellectuelle propre en vertu de laquelle l'âme forme l'acte intellectuel. Toute cause seconde, soumise à l'action d'une cause plus haute, est néanmoins douée d'une activité spéciale qui lui est propre. Le blé ne germe sans doute que sous Faction de la terre et du soleil, mais il n'est pas moins vrai qu'il possède en lui une puissance germinative; il en est de même et à plus forte raison des êtres supérieurs. Or j>armi les créatures de ce monde, la plus parfaite est l'âme humaine ; il faut donc reconnaître en elle une puissance dérivée d'une intelligence supérieure, puissance qui lui donne la faculté d'illuminer les données sensibles. C'est, du reste, un fait d'expérience. Nous avons conscience du travail d'abstraction dont le résultat est de former rintelligible; il faut donc que le pi'incipe soit en nous, car aucune action ne peut être attribuée à un agent s'il n'en a en lui le principe formel.
L'intelligence supérieure dont nous parlons ici est Dieu, créateur de l'âme, et c'est de lui que découle dans l'âme une lumière intellectuelle participée.
384 Siiiiil Tliomns ol la Philosophie Cartésienne.
Ajoutons à ces témoignages quelques considérations puisées dans la Somme contre les Gentils (').
Si l'intellect agent est une lumière séparée de l'âme, son action sera continuelle, ou, si elle est interrompue, ce ne sera pas en vertu de notre libre arbitre. Il faut donc de deux choses l'une : ou que nous comprenions toujours, ou qu'il ne soit pas en notre pouvoir d'émettre ou d'arrêter l'acte intellectuel. Or ces deux hypothèses sont inadmissibles, car nous savons que l'acte intellectuel n'est pas continu, et, d'autre part, nous n'ignorons pas qu'il dépend de nous de l'interrompre un moment pour le reprendre ensuite. Plus loin, le saint Docteur ajoute : Si l'intellect agent est une substance séparée, elle est évidemment supérieure à l'homme ; or un acte que l'homme ne peut former que par la vertu d'une substance surnaturelle est un acte surnaturel, comme le miracle ou la prophétie ; il faudra donc conclure que l'opération intellectuelle n'est pas naturelle à l'homme et qu'on a tort de le définir : un être intelligent ou raisonnable.
Telle est la doctrine constante de saint Thomas d'Aquin.Au dessus de l'intelligence humaine