‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 29 sur 38 · I.a lîiiison et le Uaisonncment · texte numérisé non relu

I.a lîiiison et le Uaisonncment

(( plus étendue que l'entendement, je ne la con- « tiens pas dans les mêmes limites, mais que je (( retends aussi à toutes les choses que je « n'entends pas. w

Nous avons contesté à Descartes que la volonté soit beaucoup plus étendue et beaucoup plus ample que l'entendement, car l'étendue d'une faculté se mesure d'après son objet ; or, si l'objet de la volonté est le bien en général, celui de l'entendement esttoutevérité,et ces deux choses, bien que distinctes, se coiifondcîit à parte rei.

« Si je m'abstiens de donner mon jugement )) sur une chose, lorsque je ne la conçois pas « avec assez de clarté et de distinction, il est évi- « dent que je fais bien, et que je ne suis point (( trompé; mais, si je me détermine à la nier ou (( assurer, alors je ne me sers pas comme je dois « de mon libre arbitre. »

Descartes attribue donc le jugement à la volonté ; il confond, par conséquent, les actes et le rôle des deux facultés fondamentales de l'àme, et de là à les confondre entre elles il n'y a pas loin : c'est le renversement de la psychologie.

Rappelons en peu de mots les principes sur lesquels on établit la distinction réelle des deux facultés ('). Deux opérations dilVérentes entre elles, au double point de vue de leur objet et de

(1) Voir Sanscvcrino, t. I, p. il!).

410 Saint Tlioinns cl la Philosophie Gartcsicmio.

leur mode de l'atteindre, doivent se ramener à deux facultés distinctes. Or l'objet de l'intelligence est le vrai, celui de la volonté est le bien : l'intelligence atteint le vrai par progression de l'objet au sujet, la volonté en allant, au contraire, du sujet à l'objet; elles sont donc différentes au double point de vue signalé , par conséquent distinctes entre elles.

D'où vient donc que Descartes ait confondu leurs actes ? C'est que, considérant que le jugement ne peut avoir lieu sans le concours de la volonté, il le lui a attribué ; mais la conclusion n'est pas légitime.

Les facultés, en effet, résidant dans l'àme, dont l'essence est simple, il n'est pas étonnant qu'elles se prêtent un mutuel concours, mais il ne faut rapporter à une faculté unique que les actes qui ne sont pas spécifiquement distincts. Or, nous l'avons vu, ce n'est pas icile cas. D'ailleurs, comme le remarque très judicieusement Sanseverino, de même que l'intelligence ne peut former un jugement, si elle n'y est poussée par la volonté, la volonté, à son tour, ne peut rien vouloir qui ne soit éclairé par l'intelligence. Si Descartes attribue le jugement à la volonté parce que l'intelligence a besoin d'elle pour le prononcer, pourquoi n'accorderait-il pas les volitions à l'intelligence, puisque, pour les former, la volonté est obligée de recourir aux lumières de l'intellect.

La liaison clic Haisonncmciit. 411

C'est alors uncconfusion générale où va s'égarer et se perdre toute saine psychologie.

Malebranche, non content de donner le jugement à la volonté, lui attribue encore le raisonnement, et comme, d'autre part, il reconnaît que la volonté est une faculté aveugle (H, on voit où tout celapeutle conduire: a L'entendement, dit-il, (( ne fait qu'apercevoir, et il n'y a que la volonté « qui juge et qui raisonne. »

Dans toutce deuxième chapitre do. \di Recherche de la vérité (1. I), Malebranche confond perpétuellement y acquiescement de l'intelligence à la vérité.qui n'est autre que le jugement, et l'acquiescement de la volonté, qui est le consentement.

Ce sont deux choses distinctes : Nous jugeons par l'intelligence, nous donnons notre consentement par la volonté. En revanche, il n'est pas tendre pour ses contradicteurs : a Je voudrais fort « prier ces messieurs, dit-il, de ne parler plus de « ce qu'ils avouent cux-mcmes qu'ils ne savent (c pas ; et d'arrêter les mouvements ridicules de « leur vanité, en cessant de composer de si gros (( volumes sur des matières qui, selon leur pro- « pre aveu, leur sont inconnues (-*). » Soit, mais il est permis de croire que Malebranche exagère

(1) Ucchcrchc ilc I;i \'('M'iU'', t. I, \\. 0.

(2) ihid. I. 1, cil. m. |). :().

412 Saint Thomas cl la Philosophie Cartésienne. .

quand il dit que « M. Descartes a découvert en « trente années plus de vérités que tous les autres « philosophes ('). »

Pour que le jugement ne s'égare pas, pour qu'il ne déclare pas vrai ce qui est faux et vice j^ersa, une seconde opération vient à son secours: c'est le raisonnement.

Le raisonnement est l'opération que fait l'intelligence pour arriver d'une vérité connue à une vérité inconnue ; sa forme ordinaire est le syllogisme.

Le syllogisme est un procédé dans lequel deux termes extrêmes sont comparés à un troisième, afin que, de la comparaison, on puisse conclure Taffirmative ou la négative. Il est donc composé de trois propositions : la Majeure, la Mineure et la Conclusion.

Tout le monde connaît sa structure :

Il faut aimer ce qui est aimable.

Or Dieu est aimable, Donc il faut aimer Dieu.

Le principe général d'où le syllogisme tire sa force, c'est que, dans tout raisonnement, il faut éclairer une vérité douteuse par une vérité plus

(1) Recherche de la V érité, t. I, ch. m, p. 26.

La Raison et le Raisonnement. 413

claire, et nulle part ce procédé n'est aussi visible que dans le syllogisme, type d'une argumentation sans réplique. Si je veux prouver que Dieu est aimable, je commence par affirmer cette proposition incontestable qu'il faut aimer ce qui est aimable; j'ajoute que Dieu est tel, et la conclusion est facile à déduire. Je dois seulement prouver la Mineure ; c'est, du reste, ce qui arrive dans presque tous les syllogismes. On prend pour Majeure une proposition ou évidente en elle-même, ou acceptée par celui que l'on veut convaincre; on énonce ensuite la Mineure, et tous les efforts de l'argumentateur doivent tendre à faire ressortir l'union de laMineure avec la Majeure. Si j'obtiens ce résultat, la Conclusion estadmise sans aucune difficulté ?

Les règles du syllogisme soiit au nombre de huit:

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