‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 30 sur 38 · Nil sequilur gemiiiis ev parlicularil)us iiii([uam · texte numérisé non relu

Nil sequilur gemiiiis ev parlicularil)us iiii([uam

Pour entrer dans l'esprit de ces huit règles, il faut avoir sous les yeux le principe que nous

4J4 Sailli Thomas cl la iMiilosophic Cartésienne.

avons déjà énonce, à savoir : que le syllogisme a pour but de montrer l'identité d'une proposition incertaine avec une vérité démontrée et qu'il n'est que la mise en pratique de cet axiome indiscutable : Deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles.

Le syllogisme doit donc premièrement avoir trois termes et n'en avoir que trois, car s'il en avait quatre, on ne tiendrait plus compte du principe qui fait sa force ; c'est ce qui est exprimé dans la première règle.

Si "la conclusion renferme un terme plus général que l'une des deux prémisses, il est évident qu'elle est illogique, car on ne peut pas tirer le plus du moins ('2'' règle).

En vertu de la même loi, le terme qui sert de comparaison doit être pris, au moins une fois, dans un sens général (3^ règle) ; mais on ne doit jamais le rencontrer dans la conclusion (4^ règle), car, la comparaison étant faite, le rôle du moyen terme est fini, il doit donc disparaître.

Les quatre dernières règles regardent les propositions qui entrent dans la composition du syllogisme.

Deux propositions affirmatives ne peuvent engendrer une conclusion négative, car il y aurait opposition entre les prémisses et la conclusion (r>« règle). Si, au contraire, les deux prémisses sont négatives, il n'y a pas de conclusion possi-

La Raison et le Raisonnement. 415

ble, puisqu'elle nie l'identité (6*^ règle). Si une des prémisses est ou négative ou particulière, la conclusion sera négative ou particulière, car dans Icpremier cas l'une nie l'identité, dans le second elle ne l'affirme que d'une manière restreinte (7"' règle). Enfin, si les deux prémisses sont particulières (8^ régie), il n'y a pas de conclusion. Cette règle dérive de la troisième.

Nous n'avons encore rien dit de l'Induction : ce mode de raisonnement est le sujet d'une discussion très importante et demande quelques développements.

L'Induction est le procédé par lequel nous concluons de faits particuliers à une loi générale. Elle n'est efficace que parce qu'elle suppose le syllogisme;maisil estdes philosophesqui veulent en faire un procédé rationnel totalement différent : nous allons examiner leurs théories, celle du P. Gratry en particulier.

a Nous entreprenons, dit-il ('), de décrire le (( procédé le plus important de la raison, qui (( n'a jamais été sullisamment décrit, quoiqu'il « ait été pratiqué de tout temps.

« Il s'agit de ce grand et universel procédé,

{{) L()^i<iuc, 1. IV, c. I et scui.jO' cdit.

(( par lequel la raison passe sans syllogisme, le « syllogisme n'y pouvant rien, d'une vérité à une (( vérité d'un autre ordre, du contingent au néces- (( saire et du fini à l'infini, de manière à conclure « l'infini à partir du fini qui ne le contient « pas. »

Remarquons d'abord qu'il est étrange que le procédé le plus important de la raison n'ait jamais été suffisamment décrit jusqu'au P. Gratry : les philosophes n'en avaient donc qu'une idée très incomplète, et, s'ils l'ont pratiqué, c'était sans se douter de la puissance de l'arme qu'ils avaient dans les mains? En outre, la description du P. Gratry est certainement fausse, nous le verrons tout à l'heure, ou, si elle est vraie, elle n'est pas de nature à nous donner une haute idée de l'induction. Qu'est-ce, en effet, qu'un raisonnement qui passe d'une vérité à une vérité cTiin autre ordre, qui conclut l'infini du fini qui ne le contient pas ? Tout raisonnement, pour être logique, doit illuminer une vérité obscure par une vérité plus claire, mais du même ordre. Si cette condition n'est pas réalisée, qui pourra m'assurer que la lumière qui éclaire ma marche sera un guide fidèle lorsque je sors de sa sphère et que je prends une direction différente?

Le P. Gratry cite une page de Platon « qui « nous semble n'avoir jamais été comprise, dit-il, « et dont, dans tous les cas, on n'a jamais tiré

La Raison et le Raisonnement. 417

« ce qu'elle renferme ». Quelle est donc cette page de Platon que le P. Gratry seul a comprise et d'où personne, avant lui, n'a tiré ce qu'elle renferme ? Elle est extraite du livre septième de la République. Dans tout ce livre, Platon, après avoir décrit les connaissances sensibles et énuméré diverses sciences qu'il compare à des préludes, fait un splendide éloge de la philosophie, qui seule peut exécuter le concert dont les autres sciences ne sont que des notes éparses. Il l'appelle dialectique, parce que, dans ce livre, il la considère principalement au point de vue du raisonnement ; mais il n'y a rien qui légitime la double conclusion qu'en tire le P. Gratry, à savoir que Platon entend par dialectique l'induction et qu'il en fait un procédé entièrement distinct du syllogisme. Le P. Gratry sentait bien que cette page, d'où il a tiré ce que personne avant lui n'y avait vu, ne suffisait pas pour nous faire accepter son étonnante découverte; aussi il appelle à son secours d'autres textes de Platon : « La dialectique fait le vrai philosophe, «c'est-àdirc que le raisonnement seul fait le vrai philosophe, personne n'en a jamais douté; u lui seul, par la dialectique seule arrive au sommet de la science, » c'est-à-dire que le philosophe seul par la seule force du raisonnement arrive à la science par excellence. Mais le P. Gratry seul, il l'avoue, voit, dans ces paroles de Platon, le procédé

418 Sailli Thomas cl la Philosophie Garlésicnnc.

inductif et aussi sa distinction totale d'avec le syllogisme.

Tous les philosophes admettent ( Aristote et saint Thomas toujours, Platon quelquefois) que le point de départ d'une opération intellectuelle et du raisonnement est une donnée sensible. Ainsi : Je vois le monde, j'en conclus l'existence du Créateur. Le P. Gratr}^ s'empare de ce principe pour nïaudire ce pauvre syllogisme, capable de nous entraîner d'erreurs en erreurs jusqu'au panthéisme. Voici , en effet, quelle est l'argumentation du P. Gratry : « Si le procédé dialec- « tique n'est pas une illusion platonicienne, dit- « il (1), on demandera comment, selon Platon et « selon la vérité, le raisonnement peut ainsi (( s'élever d'un point de départ vers un terme ou « une conclusion qui n'y est pas contenue. »

Ces dernières paroles renferment une assertion évidemment fausse. Dans aucun procédé rationnel, on ne peut logiquement partir d'un principe pour arriver à une conclusion qu'il ne contient ni implicitement ni explicitement. D'où peut, en effet, dériver la conclusion si ce n'est du principe sur lequel on s^appuie? Mais, si le principe ne la renferme en aucune façon, il est bien clair que la conclusion ne se rattache à rien et n'est plus, par conséquent, qu'une affirmation téméraire.

(1) Loc. cit., p. 11-12.

La Raison et le Raisonnement. 419

Le P. Gratry continue : « Pourquoi pose-t-on « cette question ? C'est parce qu'on admet (( d'avance, par habitude, que la raison de (( l'homme n'a qu'un seul procédé, le procédé « inductif par voie d'identité. C'est pour cela que « l'on pose comme une grave objection à l'exis- « tencc du procédé dialectique, essentiellement (( distinct de l'autre procédé, cette étrange ques- « tion : Comment l'esprit peut-il passer d'un (( point à l'autre ? Comment peut-il passer d'un (( premier terme à un second terme, non con- « tenu dans le premier ? »

La dilliculté est sérieuse et la théorie du P. Gratry renverse la loi fondamentale, non seulement du syllogisme, mais aussi de l'induction elle-même. Dans tout raisonnement, en ellet, quels que soient son nom et sa forme, l'esprit passe d'une vérité plus connue à une vérité moins connue ; mais si la vérité plus connue ne contient l'autre d'aucune manière, si elle n'a aucun rapport avec elle, comment pourrai-je m'en servir pour l'éclairer? Avec une semblable doctrine, tout raisonnement est impossible.

La réponse du P. Grati'y est au moins étrange : (( Ne voii-on pas, dit- il, que celte objection c( revient à celle-ci : Comment l'esprit peut-il « sortir du point où il est? Comment l'esprit « peut-il marcher? »

La question n'est pas là. ïl ne s'agit que de

420 Sailli Tliomas cl la Philosophie Cartésienne.

savoir par quel artifice l'esprit peut tirer une conclusion d'un principe qui ne la contient pas ; c'est ce que nous ne pouvons pas comprendre. Quant à savoir comment l'esprit peut marcher, c'est tout simple. L'esprit marche, quand il va d'une vérité claire à une autre vérité jusqu'alors obscure, et c'est le syllogisme ou tout autre raisonnement qui sort l'esprit de son immobilité.

Mais le P. Gratry, ayant déclaré la guerre au syllogisme, dit que le syllogisme tient l'esprit immobile et que l'induction seule le fait marcher.

(( L'esprit peut marcher, dit- il, par cela même (( qu'il n'est pas enfermé dans le principe d'iden- « tité....; si le principe d'identité régnait seul, « l'esprit serait réellement immobile. »

Ici, nous ne comprenons plus. Comment? Je fais un syllogisme conforme à toutes les lois, j'acquiers la certitude d'une vérité auparavant douteuse, et mon esprit n'a pas marché ?

Mais où le P. Gratry se surpasse, c'est dans la conséquence qu'il tire de la suprématie du syllogisme, si, par malheur, elle ne lui était disputée par rinduction.

(( Par une conséquence éloignée, mais très (( claire à nos yeux, l'identité de toutes choses « s'ensuivrait, et le panthéisme serait la

Page 1