VÉRITÉ
Voilà donc l'abîme que creuse le syllogisme et
La Raison et le Raisonnement. 421
où il engloutit fatalement tous ceux qui ont la naïveté de se fier à lui.
Qui ne voit que le P. Gratry joue sur le mot identité, et qu'il a l'air de croire que le syllogisme affirme l'identité de nature entre les termes de la conclusion et ceux des prémisses. Lorsque je dis, par exemple : Le monde existe, donc il y a un Dieu, je devrais dire, selon le P. Gratry : Le monde existe, donc il est Dieu. Dans ce second cas, le principe d'identité conduit au panthéisme, cela est vrai, mais je dois, pour en arriver là, faire un syllogisme faux, dans lequel j'affirme l'identité de nature entre la cause et l'etfet et leur unité numérique. Or parle seul fait que j'affirme l'existence de la cause et de l'effet, j'affirme aussi, dans le cas présent, leur distinction numérique et spécifique, et dans tous les autres cas, leur distinction au moins numérique, car dans aucun cas la cause ne peut être numériquement identique avec l'effet.
Que dirait-on d'un logicien qui raisonnerait ainsi : Michel-Ange a fait la statue de Moïse ; or le Moïse est en marbre ; donc Michel-Ange était en marbre. Michel-Ange a fait le Moïses donc le Moïse est Michel- Ange.
Voilà comment le P. Gratry voudrait nous voir raisonner, pour nous montrer les dangers du syllogisme.
Cependant il essaie de répondre d'une ma- I. 24
422 Sainl Thomas et la Philosophie Cartésienne.
nicrc plus précise à l'objection que soulève son système favori, tel qu'il l'expose : Gomment peuton déduire une conclusion d'un principe qui ne la contient en aucune manière?
Le P. Gratry se tire de ce mauvais pas par des mouvements oratoires : il invoque l'élan de l'esprit, le sens divin, les ailes de l'âme qui nous font planer bien au-dessus de la donnée logique. Tout cela est très beau, mais nous nous défions beaucoup de ces ailes qui nous font passer pardessus les limites de la logique.
Nous ne nions pas l'importance de l'induction: elle est, en effet, le procédé par lequel l'esprit conclut des faits particuliers à une loi générale ; mais, pour que la conclusion soit légitime, il faut que le fait ait été expérimenté souvent, dans des conditions différentes de lieu, de temps, de milieu.
Je frappe un animal, il s'irrite. Puis-je, après une expérience unique, accepter cette conclusion: Tout animal frappé s'irritera? Non. Je dois multiplier les expériences, les renouveler sur divers sujets, et si elles donnent toujours le même résultat, alors seulement je pourrai conclure et dire: Tout animal frappé s'irrite; c'est une induction. Y a-t-il une grande différence entre cette induction.et un syllogisme ? Il n'y a de différence que dans la forme.
La Raison et le Raisonncinnnl. ^ 423
Le s^dlogisme et l'induction ne sont donc pas aussi profondément distincts que le prétend le P. Gratry, ils ne diffèrent que par la forme : « In (( syllogismojdit saintThomas,accipiturcognitio (( ab universalibus,in inductione autemconcludi- (( tur universale ex singularibus ('). n
(I) In I Analyticorum, 1. I.