CHAPITRE V
De la Connaissance.
deux. conditions pour que le fait de la connaissance
s'accomplisse. — l'espèce impresse et l'espèce
expresse. — malebranche combat en la denaturant
la thkorie scoj-astique des speclcs. — supjectivisme et
objectivisme. — la marche et les degres de la connaissance. — mesure de la capacite intellectuelle.
— FACULTÉS AUXILIATRICES DE l'iNTELLIGENCE.
Nous venons d'étudier les préliminaires de ce fait capital : la connaissance, car nous ne raisonnons que pour arriver à connaître.
La connaissance est d'abord un fait. Un objet est sous mes yeux, je le vois, je sais quelles sont sa forme, sa nature, ses propriétés, je le connais. Comment s'opère ce phénomène ? Par l'union entre l'objet compiis et le sujet qui comprend. Or cette union ne peut se faire qu'à deux conditions:
444 Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.
i** que le sujet reçoive l'objet, 2» que l'objet soit dans le sujet.
1" L'âme, sujet de la connaissance, est capable de recevoir l'objet, parce qu'elle est immatérielle.
Ce qui distingue les êtres privés de connaissance de ceux qui en sont doués , dit saint Thomas (^), c'est que les premiers n'ont qu'une forme unique, dans laquelle ils sont fatalement enchaînés, tandis que les autres ont le privilège d'acquérir, outre leur forme personnelle, la forme des objets étrangers. Une pierre, par exemple, ne sera jamais que de la pierre, car elle ne peut briser les liens qui la retiennent dans un genre déterminé. Mais les êtres immatériels, au contraire, en raison de leur immatérialité, ont la puissance de recevoir les formes des objets extérieurs et de se les assimiler.
Il faut nécessairement admettre cette doctrine sans laquelle le fait de la connaissance est inexplicable. Quand je connais, en effet, ce n'est pas mon âme qui sort d'elle-même pour aller se loger dans l'objet connu ; c'est, au contraire, l'objet connu qui est en moi, et, en vertu du principe que tout ce qui arrive dans un sujet y est reçu selon la manière d'être du sujet, mon âme étant immatérielle, l'objet doit y être d'une manière immatérielle.
(1) I p., q. XIV, a. 1.
De la Connaissance. ^45
Mais comment, de cette opération, peut-il résulter le phénomène de la connaissance ? A une condition, c'est que mon âme sera transformée, pour ainsi dire, en l'objet connu. Si, en edet, cette transformation n'a pas lieu, comment connaîtrai-je tel objet plutôt que tel autre ? Je ne puis connaître un arbre qu'autant que son image sera dans mes sens d'abord, dans mon imagination ensuite, et passera enfin dans mon intelligence. Il y aura alors, entre l'image et mon intelligence, une union plus intime qu'entre la matière et la forme, union telle qu'elle transformera mon intelligence en l'objet connu. Mais qui donne à mon intelligence la faculté de recevoir cette forme étrangère? Son immatérialité. C'est cette admirable loi psychologique qu'Aristote formuledans le mot célèbre: Anima Ji t qiiodammodo omiiia. L'immatérialité est donc la condition sine qiia non de la capacité intellectuelle.
Dans le fait de la connaissance, le sujet et l'objet sont tellement unis, qu'ils deviennent un seul et mùme principe d'opération.
On distingue, dit saint Thomas ('), deux sortes d'actions: les unes vont du sujet à l'objet qu'elles modifient, les autres demeurent dans le sujet dont elles sont l'épanouissement et la perfection; mais ni les unes ni les autres ne peuvent procé-
(I) Q. de Veril., ([. viu, a. (i.
146 Sailli Thomas el la Philosophie Cartésienne.
dcr que d'un sujet in actu cxisiente. Or les opérations intellectuelles sont immanentes et supposent nécessairement que l'intelligence est en acte ; mais il ne faut pas croire que, dans le fait de la connaissance, l'intelligence soit à l'égard de son objet dans le rapport d'agent à patient. Ces deux éléments, au contraire, sont le principe unique de la connaissance: Siint Liniim principiiim hujiis actiis qui est intelligere.
L'objet, en effet, est uni à l'intelligence, soit par son essence, soit par son image, d'où il suit que l'intelligence n'est active ou passive qu'accidentellement. Elle est passive, parce qu'elle reçoit les images, et active parce qu'elle les rend intelligibles ; l'objet affecte donc sa passivité, elle puise son activité en elle-même, et ainsi le sujet actualisé, déterminé, n'est, avec l'objet qui l'actualise et le détermine, qu'un seul principe de l'acte de connaissance.
Dans toute connaissance, l'objet est donc dans l'intelligence; mais comment y est-il ? Nous avons déjà dit qu'il y est modo intelligibili\ mais cette proposition a besoin d'être expliquée.
2° 11 est clair que l'objet ne peut pas être dans l'intelligence par son entité réelle et physique; il faut donc qu'il y soitpar quelque chose de luimême, c'est-à-dire par une image qui le représente exactement. C'est cette image que les scolastiques appellent species. La species est donc la
De la Connaissance. 447
manière d'être de l'intelligence rendue conforme à l'objet connu. En tant que l'espèce (species) est encore à l'état latent, elle est appelée impressa ; quand elle devient claire et distincte dans l'acte de la connaissance nettement déterminée, elle reçoit le nom d'expressa. La première ne désigne que l'impression faite par l'objet, la seconde exprime l'état de l'intelligence qui prend conscience de l'impression pour en tirer la notion claire de l'objet (^).
Recherchons attentivement, dit saint Thomas f'), de quelle manière l'objet connu existe dans l'intelligence. Il ne peut y ètVQ secwidiun propriam naturam; il faut donc que son image (species) soit présente à l'esprit, afin de l'élever de la puissance à l'acte. Quand l'intelligence est actualisée par l'espèce qui devient sa forme propre, l'espritalors comprend l'objet lui-même; mais cet acte intellectuel ne consiste pas dans un mouvement du sujet vers l'objet, il reste dans le sujet. L'intelligence ainsi informée a une relation nécessaire avec l'objet, parce que l'espèce, qui est le principe immédiat de l'acte intellectuel et qui devient la forme de l'intelligence, n'est que l'image de l'objet.
(1) La species impressa so rappoiic à la |)assivitc de riiitclligcnco, cl la species exprcssa,ix ison activité. {'1) Cont. GeiiU, 1. I, c. lui.
448 Saint Thomas cl la Philosophie Cartcsienno
Par le seul fait de la présence de l'espèce intelligible, l'intelligence connaît donc premièrement et directement l'objet en lui-même ; mais nous reviendrons tout à l'heure sur cette question ; continuons l'exposé de la doctrine thomiste.
Il faut savoir, en outre, ajoute saint Thomas, que dans l'acte de connaissance l'intelligence informée par l'espèce donne à l'objet une existence intellectuelle, car elle a la faculté de le concevoir présent ou absent indifféremment: elle a cela de commun avec l'imagination. Mais l'intelligence a, de plus que l'imagination, la puissance de concevoir l'objet séparé des conditions matérielles sans lesquelles cependant il n'existe pas en réalité. Cette puissance d'abstraction serait inexplicable, si l'intelligence ne possédait pas la faculté de donner à l'objet une existence immatérielle.
Est-il besoin d'ajouter qu'il n'est nullement nécessaire, dans l'acte de connaissance, que le sujet ait le même mode d'être que l'objet. Il er résulterait que l'esprit ne pourrait connaître rien de sensible et de matériel, ce qui est évidemment faux. Non, l'unité spécifique n'est paî requise : il suffit de la présence de l'image de l'objet dans le sujet.
La nécessité des images dans toute conceptior intellectuelle s'impose avec les caractères d'une
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évidence irrésistible. Que l'on essaie d'avoir un concept pur, dégagé de fantômes, et l'on verra que cela est impossible. Si nous pensons à Dieu, à l'ange, à l'âme, notre pensée se présente toujours dans une image ; c'est une condition de notre nature, car, ne l'oublions pas, nous sommes une intelligence incarnée. Les opérations intellectuelles doivent donc revêtir ce double caractère ; rêver un concept pur, c'est nier l'évidence et méconnaître les lois de notre nature intime. La philosophie vraie consiste àprendre l'homme tel qu'il est, et à ne pas vouloir créer un homme idéal dont l'étude chimérique et vaine ne peut aboutir qu'à des théories imaginaires (•).
(1) La nécessité des espèces intelligibles est tellement évidente, f|u'il faut les admettre même dans ces états surnaturels qui ne sont pas du ressort de la philosophie proprement dite, niais qui, cejxMulant, sont d'un j^rand intérêt psychologique. 11 est des moments oli ràmc conf(Mii[)Iative est absorbée dans les visions divines, au point que les lois naturelles do l'intelligcmce semblent suspendues. Eh bien, même alors l'intidligence se sert do fantômcvs. Voici, en efîet, comment s'exprime Hossuet dans .sa.sul)lim(> histriictionsur les états d'oraison {*) : « Pour dernier exemjjle tles exag(''rations dont je me plains, « j'alléguei'ai ce (pie hîs mysticpics répètent à tontes les pages, « (|U(; la coiilempl.-ilion exclut, non seulement t(>nt(>s hii.-iges « dans l;i. mémoiixî et tont(^s traces dans le ciM've.m, mais encoi'c « tonte idé(; <lans l'es|)rit, et totdc espèce intellectuelle : ce « (pii est si insoutenabU^ (^t si inintclligibh» , (pi'cMi mèMU" (( teiiqis (|n'ils le disent, ils son! coiilrainls (1(> !(> dcl iiiirc, non
450 Saint Thomas et la Pliilosophie Carlcsienne.
La théorie scolastique des espèces intelligibles a été violemment attaquée et même tournée en ridicule par des philosophes qui s'en faisaient une idée complètement fausse.
« Les péripatéticiens prétendent, dit Malebranche (^), que les objets du dehors envoient des espèces qui leur ressemblent, et que ces espèces
« seulement à l'égard des espèces et des idées intellectuelles, « mais encore à l'égard des images, même corporelles, puisque « les livres où ils les excluent en sont tout remplis ; témoin « Rusbroc, dans celui des Noces spirituelles^ où, en s'opposant « à ces images de toute sa force, il ne peut écrire une page « sans y revenir. » ^
Ainsi donc, môme dans la contemplation la plus haute, l'intelligence est obligée de recourir aux images, et, comme le fait très bien remarquer Bossuet, les auteurs qui les combattent s'en servent à chaque page, prouvant par là la fausseté de leurs doctrines. Si tous n'emploient pas les images vives et colorées de Rusbroc, au moins sont-ils bien obligés de se servir de mots, et les mots sont-ils autre chose que l'image de la pensée ?
Il peut se faire cependant que quelquefois (rarement) et pour un temps très courte Dieu suspende dans les âmes contemplatives les lois de l'intelligence, et que, pendant la durée du miracle , ces âmes comprennent sans le secours des images (*) ; mais ces états extraordinaires ne sont pas du domaine de la philosophie. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans la contemplation surnaturelle ordinaire, les images sont indispensables ; à plus forte raison dans les conceptions intellectuelles, qui n'ont rien de surnaturel.
(l) Recherche do la Vérité, IP partie, ch. 2. (.*) Voir Bossuet, opus cit., 1. VU, § 9.
De la Connaissance. 451
sont portées par les sens extérieurs jusqu'au sens commun; ils appellent ces espèces-là impresses parce que les objets extérieurs les impriment dans les sens extérieurs. Ces espèces impresses, étant matérielles et sensibles, sont rendues intelligibles par l'intellect agent ou agissant, et sont propres pour être reçues dans l'intellect patient. Ces espèces ainsi spiritualisées sont appelées espèces expresses, parce qu'elles sont exprimées des impresses, et c'est par elles que Vintellect palieiU connaît toutes les choses matérielles.
« On ne s'arrête pas à expliquer plus au long CCS belles choses et les diverses manières dont différents philosophes les conçoivent. »
Libre à Malebranche de croire que le système pcripatéticicn ne mérite pas un sérieux examen ; pour nous, nous pensons que lorsqu'on traite avec un tel dédain une théorie acceptée et défendue par des philosophes de premier ordre, il faudrait au moins la connaître ou ne pas dénaturer l'opinion des adversaires.
Malebranche dit que les espèces impresses sont portées par les sens extérieurs Jusqu'au sens commun; il se trompe, elles sont portées jusqu'à l'intellect patient. 11 ajoute qu'elles sont matérielles, il les confond avec l'image qui est dans le sens ; l'espèce impresse est immatérialisée par le seul fait de sa conception dans l'intellect patient, selon le principe : Onnic qiio.i
452 Sailli Thomas cl la Philosophie Carlcsicniic.
rccipitiir ad modiim recipientis recipiliir. Enfir ces espèces matérielles, d'après Malebranche, sont spiritualisées par Vintellect agent et sont ainsi rendues propres à être reçues dans l'intellect patient.
Toutes ces assertions sont fausses. L'espèce impresse n'est pas immatérialisée par l'intellecl agent : elle l'est déjà; il ne fait que la dégager des conditions particulières, pour en extraire l'idée générale et, en outre, ce n'est pas l'intellect agent qui rend l'espèce impresse propre l être reçue dans l'intellect patient, puisqu'i' n'exerce son action que sur l'espèce déjà reçiu dans l'intellect patient.
Après cet exposé peu fidèle du système scolas tique, Malebranche lui oppose trois objectionî qui reposent sur cette donnée fausse : les espèce: impresses sont matérielles.
« Ce sont des petits corps, dit Malabranche elles ne peuvent donc pas se pénétrer, ni tou: les espaces qui sont depuis la terre jusqu'ai ciel, lesquels en doivent être tout remplis. D'oi il est facile de conclure qu'elles devraient S( froisser et se briser, les unes allant d'un côté e les autres de l'autre, et qu'ainsi elles nepeuven rendre les objets visibles (/). »
(1) Huet (Faiblesse de la raison humaine,!. II, c. ni), e M. Cousin (Philosophie de Locke, 9" Icç., 7"= édit.), sont tombe dans la même méprise que Malebranche au sujet des espèce impresses.
De la Connaissance. 453
Malebranche suppose donc que les espèces impresses sont comme des émanations des corps et, par conséquent, quelque chose de matériel, qu'elles sont portées à travers les espaces, où elles s'entrechoquent et se brisent.
Cela ne ressemble en rien aux espèces impresses des scolastiques, qui sont les images immatérielles des objets matériels, et non une sorte de petits corps qui arrive, on ne sait comment, jusqu'à l'intelligence. J'ai l'idée de tel arbre, je n'ai pu l'acquérir que si son image a frappé mes yeux et a pénétré de mes sens dans mon intelligence ; mais la représentation intellectuelle de cet objet n'est nullement une émanation matérielle de l'arbre.
Malebranche puise sa seconde objection dans le changement des espèces. Plus un objet est proche, plus, dit-il, l'espèce doit en être grande, puisque l'objet paraît plus grand, et elle diminue à mesure que l'objet s'éloigne. Or on ne voit pas ce qui peut la faire diminuer, et on se demande ce que sont devenues les parties qui la composaient quand elle était plus grande.
Nous répondrons à Malebranche- que l'espèce impresse n'est ni grande ni petite, que nous ne nous demandons pas ce que deviennent ses parties, puisqu'elle n'en a pas, et que son objection suppose lamatéiinliic de l'espèce, ce qui est faux.
454 Saint Thomas ol la Philosophie Garlésicnno.
« Enfin, dit Malcbranche, on ne peut pas concevoir comment il peut se faire qu'un corps qui ne diminue point sensiblement, envoie toujours hors de soi des espèces de tous côtés. »
Si les espèces étaient ce que se l'imagine Malebranche, on aurait raison de s'étonner, en effet, de ne pas voir les corps diminuer et finii par disparaître. Mais en prenant la théorie scolastique telle qu'elle est, l'objection de Malebranche se réduit simplement à ceci : Commen se fait-il qu'un corps ne diminue pas à force d'être regardé ?
L'âme est donc capable de connaître, parc< qu'elle est spirituelle, l'objet lui est uni par soi image et le phénomène de la connaissance est h résultat de cette union. N'oublions pas qu( l'image est d'abord impresse et qu'elle affecti ainsi la passivité de l'intelligence; elledevien ensuite expresse, grâce à l'activité intellectuelle C'est alors seulement que l'intelligence engendr^ son idée ou son verbe. Or la question qui s pose maintenant est celle-ci; Notre connais sance se porte-t-elle directement sur l'objet e indirectement sur son idée, ou bien connais sons-nous le verbe d'abord et l'objet ensuite. Le philosophes subjectivistes soutiennent que notr
De lîi Connaissance. 455
connaissance se porte immédiatement sur le verbe, les objectivistes partagent l'opinion contraire ; avec saint Thomas nous nous rangeons parmi ces derniers.
Les espèces intelligibles, dit saint Thomas ('), ne sont pas l'objet direct de notre connaissance, puisqu'elles n'en sont que le moyen et le principe. Le moyen, car sans elles la connaissance est impossible ; il faut, en effet, que l'objet connu soit dans l'intelligence, et il ne peut y être que par les espèces. Le principe, car elles actualisent l'intelligence, la déterminent à telle connaissance particulière, deviennent sa forme et font, avec elle, un seul et même principe de l'acte intellectuel. Aussi, dire que le verbe est l'objet premier de notre connaissance, c'est raisonner comme un astronome qui, prenant un télescope pour contempler une étoile, soutiendrait que l'objet de son étude et de sa connaissance est l'teil principe de sa faculté de vision, et le télescope, moyen d'atteindre l'objet. On ne fera jamais admettre que, dans une opération, quelle qu'elle soit, le but soit le principe d'où part l'opération, ni que la fin soit le mo\en qu'on emploie pour opérer; or, dans l'acte de connaissance, le verbe est le principe et le moyen; donc il ne peut pas en étie le terme.
(1) In III ilo Anima, lert. VIII.
45G Saint Tliomas et la Philosophie Cartésienne.
Si, dit encore saint Thomas ('), l'objet premier de notre connaissance est l'idée ou le verbe, tout ce que nous jugeons être vrai sera vrai, deux propositions contradictoires seront vraies en même temps et dès lors il n'y aura plus ni vrai ni faux. Si, en effet, une puissance ne connaît que les modifications dont elle est affectée, elle ne jugera que d'elle et son jugement sera toujours vrai, car elle le prononcera d'après ce qu'elle éprouve; un malade dira que le miel est amer, un homme dont le goût est sain soutiendra qu'il est doux et ils auront raison l'un et l'autre. Il en sera de même dans les jugements intellectuels.
Sur la même question et sous le même rapport, deux hommes prononceront deux jugements contradictoires, leur jugement sera vrai, car ils auront jugé d'après ce qu'ils éprouvent réellement, il n'y aura ni vrai ni faux, et toute la science se réduira à des appréciations subjectives. C'est, on le voit, la ruine de la science et le scepticisme irrémédiable.
Examinons maintenant la marche que suit l'intelligence dans le phénomène de la connaissrnce. L'intelligence connaît d'abord l'universel d'une manière confuse et ce n'est que peu à peu
^1) I p., q. XXXV, a. 2. Conf. de Verit., q. ir, a. 6.
Ue la Coiinaissanoo. 457
qu'elle parvient à une connaissance particulière et précise.
Il faut savoir, dit saint Thomas ('), que la connaissance intellectuelle a son point de départ dans la connaissance sensible, que celle-ci a pour objet le particulier, tandis que la première a pour but l'universel, de sorte que, pour nous, la connaissance du particulier précède celle de l'universel, puisque la connaissance est sensible d'abord, intellectuelle ensuite. Mais n'oublions pas que l'intelligence procède de la puissance à l'acte, et que tout être qui suit cette marche passe nécessairement par un acte incomplet, avant d'arriver à l'acte parfait.
L'acte incomplet est, en effet, comme le milieu entre la puissance et l'acte parfait, et il est évident qu'il faut passer par le milieu pour parvenir au terme. L'acte parfait est la connaissance précise de tel objet en particulier, et l'acte imparfait en est la connaissance incomplète. Or, connaître un objet d'une manière générale, sans en saisir encore les conditions particulières, est donc le milieu entre la puissance (l'intelligence) et l'acte imparfait (la connaissance précise); il faut donc nécessairement passer par le premier pour arriver au second, c'est-à-dire que nous connaissons l'universel d'abord et le particulier ensuite.
(l) Ibid., a. 3.
458 Saint Thomas cl la Philosophie Cartésienne.
Un exemple fera comprendre notre pensée.
Je vois au loin un objet ; je ne sais pas encore si c'est un homme, un animal ou un arbre : tout ce que je sais, c'est qu'il y a quelque chose devant moi. La connaissance sensible, c'est-àdire ma vue, aperçoit un objet particulier; mais ma connaissance intellectuelle, qui va à l'essence des choses, ne le voit que d'une manière générale, c'est-à-dire que je ne sais pas si l'objet est un homme, un animal ou un arbre. Je m'approche et je reconnais un homme, plus près encore et je distingue tel homme en particulier, et enfin, quand je suis à deux pas de lui, je reconnais qu'il a tel ou tel costume; ma connaissance est alors nette et déterminée, mais elle a commencé par être générale.
Telle est la marche que suit toujours notre connaissance ; elle est indiscutable, car tout le monde a éprouvé que l'on commence par connaître confusément et que ce n'est qu'avec le temps, la réflexion et l'expérience que la connaissance devient claire et précise, c'est-à-dire parfaite.
Etudions maintenant les degrés de la connaissance : elle est parfaite dans l'intelligence, imparfaite dans les sens. Nous allons donc rechercher dans quelle mesure les sens en sont capables, et, en suivant la doctrinedesaint Tho-
De la Connaissance. 459
mas, nous éviterons les systèmes extrêmes des philosophes qui prétendent, les uns que les sens sont infaillibles, les autres qu'ils se trompent toujours.
La vérité est dans l'intelligence et dans les sens, mais elle n'y est pas de la même manière (^). Elle est dans l'intelligence, d'abord comme résultat naturel de son acte, et ensuite comme connue par l'intelligence prenant conscience de son acte. La connaissance porte d'abord sur son objet; mais elle ne s'arrête pas là : elle revient sur son acte pour le connaître, non seulement en lui-même, mais encore pour s'assurer de sa conformité avec son objet. Les sens, au contraire, n'ont que la connaissance qui suit leur acte, c'est-à-dire qu'ils ne jugent que de leur objet propre; mais ils n'ont pas la faculté de se replier sur eux-mêmes pour connaître la nature de leur acte ni son équation avec l'objet: ils sont donc privés de la connaissance formelle. Les substances les plus élevées, telles que les substances intellectuelles, ont seules le pouvoir d'opérer sur elles-mêmes un retour complet, car après avoir connu un objet extérieur, elles reviennent sur leurs pas pour éludiei" la nature de l'acte qui les unit à l'objet, et, de la, elles vont jusqu'à leur essence. C'est comme un cercle parfait.
(I) l)(! Vcril., (1. I, ;irl. '.) o( s(M|:
4(30 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
Les sens, au contraire, s'arrêtent sur ce chemin que l'intelligence seule parcourt en entier, car s'ils connaissent leur objet et leur acte (la sensation), cependant ils ne reviennent pas jusqu'au point de départ , ils ne connaissent pas leur nature intime. Leur connaissance, en effet, n'est pour ainsi dire qu'organique ; or il est impossible qu'un organe serve de médium à une puissance sensitive. L'organe est donc l'obstacle contre lequel les sens viennent se heurter, qui les empêche de se replier complètement sur euxmêmes et, par conséquent, d'avoir une connaissance parfaite.
Dans cette question, saint Thomas tient le juste milieu (comme toujours du reste) entre deux opinions extrêmes. Certains philosophes prétendent que les sens se trompent toujours', d'autres soutiennent qu'ils sont infaillibles. Contre les premiers, le Docteur angélique accorde aux sens la connaissance qui correspond à leur nature; mais contre les seconds, il reconnaît qu'ils peuvent nous induire en erreur.
Remarquons cependant que, lorsque les sens exercent leurs opérations dans le milieu et dans les conditions voulus, ils ne se trompent jamais ; l'erreur vient toujours de ce que l'intelligence juge avec trop de précipitation ou qu'elle ne laisse pas les sens dans le rôle et dans le milieu qui leur conviennent;
De la Connaissance. 461
La connaissance des choses extérieures, dit saint Thomas, commence par les sens et s'achève dans l'intelligence, de telle sorte que les sens servent d'intermédiaire entre l'intelligence et son objet. Comparés à l'objet, les sens sont presque l'intelligence; mais, comparés à l'intelligence, leurs opérations sont comme un objet : d'où il suit que la vérité et l'erreur sensibles doivent être considérées à un double point de vue. Si nous envisageons les sens dans leur rapport avec l'intelligence, ils sont, comme les objets, vrais ou faux, selon qu'ils amènent l'intelligence à la vérité ou qu'ils l'induisent en erreur. Si, au contraire, nous les étudions dans leurs rapports avec les choses, les sens seront, comme l'intelligence, vrais ou faux, selon qu'ils jugent l'objet.
Les sens sont donc pour l'intelligence et en eux-mêmes un objet d'abord, et de plus une indication d'un objet extérieur. Dans le premier cas, c'est-a-dire dans le rapport de Tintelligence avec les sens considérés comme objet, les sens ne trompent jamais, car lorsqu'ils aOectent l'intelligence, celle-ci ne peut pas ne pas voir ce qu'ils lui présentent. Mais si nous considérons les sens en tant qu'image d'un objet extérieur, ils peuvent se tromper, s'ils ne sont pas la représentation Jîdèle de l'objet, et ils deviennent ainsi pour l'intelligence une cause d'erreur. Cette
162 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
erreur n'est pas fatale, car l'intelligence peut et doit contrôler les témoignages des sens.
Si nous considérons les sens dans leurs rapports directs avec les objets , ils sont vrais ou faux, selon qu'ils sont conformes ou non avec l'objet ; mais cette erreur ou cette vérité n'est que matérielle, car la vérité formelle et totale ne réside que dans le jugement pratique de l'intelligence.
On peut encore déterminer les degrés de la connaissance, en se plaçant au point de vue de son activité et mesurer ainsi la capacité intellectuelle de chaque homme.
Il faut pour cela distinguer entre l'objet de la connaissance, la faculté intellectuelle proprement dite, et les puissances inférieures qui facilitent Tacte intellectuel.
Saint Thomas se demande donc si, sur un objet donné, la capacité intellectuelle est la même pour tous, ou bien si un homme qui est mieux doué comprend mieux qu'un autre l'objet en question.
Il répond affirmativement en donnant d'abord une preuve d'expérience (i). C'est un fait reconnu de tous, dit-il, que certaines intelligences sont
(1) I p., ([. Lxxxv, a. 7.
De la Connaissancp. 463
bien plus perspicaces que d'autres: ainsi, celles qui peuvent ramener une conclusion à ses premiers principes et aux causes suprêmes sont évidemment plus fortes que celles qui ne s'élèvent qu'à la notion des causes prochaines (•).
Au point de vue de l'objet, la thèse présente quelque difficulté. La vérité, en effet, étant une équation entre l'intelligence et son objet, elle ne peut, par conséqnent, admettre aucun degré ; une chose est égale à une autre ou elle lui est inégale, il n'y a pas de milieu. Quand donc deux intelligences saisissent une vérité, elles la voient de la même manière et au même degré.
La question est double, répond saint Thomas. Quand on mesure le degré de capacité intellectuelle, si on considère l'objet compris, il est clair qu'un homme ne peut pas comprendre la même chose mieux et plus qu'un autre, car s'il la comprenait plus ou moins, il se tromperait, et nous supposons qu'ils sont l'un et Tautre dans la vérité. Si, au contraire, on envisage l'acte intellectuel au point de vue subjectif, il faut admettre alors qu'un homme peut comprendre une chose mieux qu'un autre, car plus une faculté est puissante et plus aussi elle étreint son objet. 11 est incontestable que toutes les intelligences ne sont pas sur le pied d'une égalité parfaite, par consé-
(1) yaiiit Thomas se place iri au iioiiil (l(> viu" de la f;icnl(i'.
464 Saint Thomas cl la Philosophie ('artésienne.
quent, étant donné le même objet, l'intelligence la plus forte verra d'abord tout ce que comprendra une raison plus faible, et, en outre, elle pénétrera plus avant. De deux intelligences comparées en elles-mêmes, l'une peut donc être supérieure à l'autre ; on arrive à la même conclusion, si on compare les facultés qui aident à l'acte intellectuel et lui donnent une plus grande vigueur.
Ces facultés sont, d'après saint Thomas, virtiis imaginativa, cogitativa et memorativa.
On a droit de s'étonner que saint Thomas place l'imagination au nombre des facultés qui augmentent la puissance intellectuelle. N'avonsnous pas dit, en effet, dans le cours de cet ouvrage, que l'imagination est un obstacle aux opérations intellectuelles, et que souvent elle égare la raison, en l'éloignant des sentiers du vrai, pour l'entraîner à la suite d'erreurs, qu'elle prend pour des réalités ? Cela est parfaitement vrai, mais il faut distinguer l'usage légitime d'une faculté de l'abus que l'on peut en faire.
L'abus de l'imagination emporte l'intelligence vers les écueils que nous avons signalés, et les hommes qui se laissent aller à ses seules inspirations sont, en général, peu aptes aux spéculations métaphysiques. Ils ont d'autres qualités, fort estimables sans doute, mais, ordinairement du moins, ils devraient renoncera la philosophie.
De la Connaissance. 465
Pourquoi donc saint Thomas affirme-t-il qu'une imagination puissante augmente les forces intellectuelles? C'est que toutes les facultés nous sont données pour atteindre ce but suprême : la connaissance de la vérité, et si quelques-unes nous en détournent, ce n'est qu'accidentellement, parce que nous ne savons pas leur assigner leur rôle.
Mais lorsque la raison domine les puissances inférieures et les met à leur place, elles concourent toutes, chacune dans leur sphère, à augmenter la capacité intellectuelle. C'est dans ces conditions que l'imagination devient un puissant auxiliaire de rintelligence. Elle lui donne une impression plus profonde et plus vive de la vérité, elle l'attire sur les hauteurs et elle décompose en un prisme étincelant la lumière trop pure pour la faiblesse de notre regard. L'intelligence alors aime cette vérité revêtue de couleurs splendides, elle se passionne pour elle, et l'imagination, à son tour, en incarnant la vérité dans des images, rend sa contemplation plus douce et plus facile. Il peut donc se faire c|ue des hommes à l'imagination vive soient en même temps bons philosophes; mais il faut pour cela que l'intelligence domine et maîtrise l'imagination, s'en serve comme d'un moyen, réprime ses écarts et la soumette à un contrôle sévère.
Après l'imagination, saint Thomas désigne,
466 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
comme auxiliaire de l'intelligence, la puissance qu'il appelle vis cogitativa : c'est la connaissance expérimentale, qui résulte de la comparaison de plusieurs cas particuliers dont on a gardé le souvenir (^). Elle aide l'intelligence, car elle engendre la prudence intellectuelle et elle met à son service les trésors de l'expérience.
La mémoire vient au secours de l'intelligence non seulement pour lui faire conserver les connaissances déjà acquises, mais encore pour lui aider à en découvrir de nouvelles. Une mémoire heureuse, en nous permettant de comparer ce que nous savons avec ce que nous voulons connaître, nous fait marcher, dans nos recherches, d'un pas sûr et expérimenté, tandis qu'une mémoire ingrate nous condamne à recommencer toujours et impose, par conséquent, d'étroites limites à notre connaissance.
A ces facultés on peut ajouter V attention.
(( L'attention est une application volontaire de notre esprit sur un objet ('"). )> Elle consiste donc dans l'effort que fait notre volonté pour chasser toutes les images, toutes les pensées qui pourraient nous distraire de notre sujet; elle le fixe sous le regard de notre intelligence , et elle
(1) In I Metaphys., 1. I, lect. i.
(2) Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. m, n" 17.
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l'isole, afin que nous ne soyons occupés que de lui. La nécessité de Tattention est évidente, surtout dans les sujets dont la connaissance est difficile.
Notre intelligence, étant limitée, ne peut porter ses regards sur plusieurs objets à la fois: elle est obligée de circonscrire son horizon et de concentrer tous ses efforts sur un seul point.
Tous les hommes ne sont pas, au même degré, capables d'attention. Ceux dont la volonté est vacillante et légère passent d'un objet à l'autre sans en approfondir aucun et n'acquièrent, par conséquent, que des connaissances superficielles. Ils ne voient pas les difficultés, parce qu'ils s'arrêtent à la surface : ils se fient à une facilité trompeuse, qui voltige partout et ne s'arrête nulle part.
Avec cette disposition, aucune connaissance sérieuse n'est possible. D'autres, au contraire, sont tenaces et fermes, rien ne peut détourner leur attention de l'objet de leur étude, et ils ne le quitteront que lorsqu'ils l'auront pleinement compris. L'attention soutenue est le signe d'un espritsérieux, et quand elleest unie à la rétlexion, elle donne à la connaissance une solidité, une profondeur et une clarté qui est le privilège des intelligences attentives et réfléchies.
Qu'on nous permette de citer l'admirable analyse de la réllexion par l^ossuet (').
(!) Iiistriiclioii sur IcscMuls (i'oi'aison, I. \', ô.
468 S;iiiil Tliomns ot In Pliilosopliio C;jrt('sicniiP.
« J'avoue bien qu'en général la réflexion est « une imperfection de la nature humaine, puis- (( qu'on ne la trouve point, je ne dirai pas dans la « divinité, mais dans les plus sublimes opérations (( delà nature angélique ou des esprit.^ bienheu- « reux. Mais dans Vétat où nous sommes, c'est « une force de l'àme...
« Elle affermit nos actes, et cet affermissement <( nous est nécessaire tant que nous sommes en « cette vie, oii nous ne voyons qu'en partie^ com- (( me dit saint Paul, c'est-à-dire imparfaitement. « De la faiblesse de nos vues vient celle de nos « résolutions. En cet état. Dieu a voulu mettre « dans l'esprit humain la force, pour ainsi parler, « de redoubler ses actes par la réflexion, pour « donner de la feimeté à ses mouvements directs; « ainsi les actes directs ont quelque chose de plus « simple, de plus naturel, de plus sincère peut- (( être, qui vient du fond si vous voulez ; mais (( les réflexions ont la force de les confirmer...
« C'est pourquoi la réflexion est appelée l'œil (( de l'àme, parce que l'acte direct n'étant le plus « souvent assez aperçu, la réflexion, en l'aperf< cevant, l'affermit avec connaissance, et comme « par un jugement confirmatif. Elle a aussi ses (( profondeurs, lorsque nous faisons ces réflexions « profondes qui font entrer si avant nos résoluce tions dans notre cœur. C'est une vaine pensée « de s'imaginer qu'à force d'avoir réfléchi, on n'a
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(( plus besoin de le faire ; ce qui pourrait être (( vrai jusqu'à un certain degré, mais non jamais (( simplement et absolument. Tant que le (( jugement peut vaciller et que la volonté est « muable, la réflexion leur est nécessaire. »
La réflexion « redouble donc les forces de l'esprit humain,)) elle redresse nos jugements, et c'est grâce à elle que la connaissance acquiert toute son intensité. Il est incontestable qu^un homme qui ne prend pas l'habitude de réfléchir est exposé à des jugements précipités ; un esprit réfléchi, au contraire, ne donne son adhésion qu'à des vérités solidement établies.