‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 34 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la Connaissance (suite). '

AU MEME MOMENT ET DANS LE MEME ACTE, LA CONNAISSANCE NE' PEUT AVOIR Qu'uN SEUL OBJET. — TRIPLE OBJET DE LA CONNAISSANCE. — COMMENT CONNAISSONS- NOUS CE QUI EST AU-DESSOUS DE NOUS ? — THÉORIE PLATONICIENNE REFUTEE PAR SAINT THOMAS. — SYSTÈME DE MALEBRANCHE. — EXAMEN CRITIQUE DE l'idée DE l'infini.

Toutes les intelligences ne sont donc pas, au même degré, capables de connaissances ; mais, quelles qu'elles soient, elles ne peuvent embrasser plusieurs objets à la fois, elles sont obligées de les étudier les uns après les autres. Nous pouvons, il est vrai, savoir plusieurs choses : ainsi un savant saura les mathématiques, l'astronomie, la physique, etc. ; mais, lorsqu'il s'occupe de Tune de ces sciences, il se détourne forcément des autres, et, dans la science qui l'absorbe hic et nunc, il est tout dans la question du moment. Il ne peut pas, en étudiant tel

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problème, mener de front une autre thèse en même temps et dans le même acte de connaissance. Quoi qu'il en coûte à notre orgueil, il faut bien accepter cette conclusion, car elle est certaine.

Tout mode d'action, dit saint Thomas ('), est en proportion avec son principe qui est la forme d'où l'acte découle ; or nous avons vu que les species sont tellement unies à la substance intellectuelle, qu'elles constituent avec elle un seul et même principe d'opération ; l'intelligence ne pourra donc connaître et comprendre en même temps et dans le même acte que les objets embrassés dans une species déterminée. Il est impossible, en effet, qu'un sujet reçoive à la fois et en même temps diverses formes, de même qu'il est impossible qu'un corps soit en même temps et secunciiim idem coloré de nuances diverses ; or les espèces intelligibles, quoique leurs objets soient différents, sont toutes comprises dans un genre unique puisqu'elles sont l'acte de la même intelligence, mais leur différence spécifique ne leur permettra pas d'informer en même temps la même intelligence, pas plus qu'un corps ne peut être à la fois et seciindnm idem blanc et noir.

L'expérience confirme la théorie. Quand nous pensons à un triangle, il nous est impossible de

(1) 1 p., (1- LXXXV, a. 4.

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penser en même temps et dans le même acte au cercle ou au carré. Sans doute, notre intelligence peut immédiatement et dans un instant rapide comme la pensée passer d'un sujet à un autre ; mais au moment même où elle est occupée de l'un, elle néglige l'autre' forcément. Nous ne pouvons saisir à la fois qu'un seul objet, et lorsque nous en comprenons plusieurs, c'est toujours per modum unius. Ainsi, quand nous comparons deux objets, nous les voyons d'abord séparément l'un de l'autre et nous les unissons ensuite dans le concept unique de ressemblance ou de différence.

Il est impossible qu'il n'en soit pas ainsi. Notre âme, en effet, devient dans l'acte de connaissance l'objet compris, elle est transformée en lui ; et de même que du bois, restant bois, ne sera jamais de la pierre, de même notre âme comprenant tel objet ne pourra jamais, dans le même moment etdans le même acte, être transformée en un autre. Il faudra pour cela qu'elle abandonne sa forme précédente pour acquérir la nouvelle, comme le bois ne pourra passer à l'état de pierre qu'à la condition de perdre sa forme primitive.

Il est donc très sûr que notre connaissance, au moment précis où elle s'exerce, ne peut avoir qu'un objet. Elle peut, il est vrai, le varier et promener son regard sur l'innombrable multi-

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tudc des êtres, mais, ici encore, il faut reconnaître les limites de notre raison, ce regard ne s'étend pas à l'infini.

L'objet de la connaissance est triple : Nous nous connaissons nous-mêmes, nous connaissons ce qui est au-dessous de nous et ce qui est au-dessus.

1« Connaissance de nous-mêmes.

On attribue généralement à Descartes le mérite d'avoir dirigé la philosophie vers l'étude de l'àme, comme si personne ne s'en fût occupé avant lui, et on regarde la philosophie scolastique comme un amas de spéculations, de formules creuses qui ne reposent sur rien. Si l'on avoue parfois qu'il y a peut-être quelque chose de bon chez les scolastiques, on ajoute immédiatement que le génie de Descartes était nécessaire pour démêler le chaos et y répandre la lumière : c( Sous toutes ces scories scolastiques, de l'or (( était caché. Sous tant de sentences vaines, « sous ce qu'un denos^contemporainsaappelé un « monde de sottise, une certaine sagesse couvait ; « mais le temps n'était pas où elle pouvait « éclore.

« Descartes parut... 1 /esprit puigc de tant de « fantômes qui hantaient l'imagination téné- « brcuse des docteurs de l'I^cole, et dont elle « avait tout peuplé, il vit la réalité comme à nu.

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(( Sous cette confusion de formes équivoques, « semi-logiques et semi-personnelles, il vit de (( grandes lignes à tirer, une grande distinction à « faire : d'un côté la pensée, ce simple et un « que nous connaissons clairement en nous- « mêmes ; de l'autre ce que nous voyons clairece ment hors de nous.... La philosophie alors, « depuis si longtemps en l'air parmi les fictions, « prend pied, devient positive (i).»

Regardons de près cette philosophie en l'air, qui ne repose que sur des fictions.

Il faut distinguer deux sortes de connaissance de l'âme : Tune directe, mais confuse ; l'autre réflexe, mais claire ; la première est un fait attesté parle sens intime, la seconde est le résultat d'une étude minutieuse.

Saint Thomas groupe ces questions autour de celle-ci : L'âme se connaît-elle par son essence ou par son opération {-) ?

Quand on demande si une chose est connue par son essence, il est nécessaire de bien préciser le sens de la question. S'agit-il de l'objet ou du moyen de la connaissance ? S'il s'agit de robjet,la question se réduit à celle-ci : Une chose est-elle connue dans son essence ou seulement dans ses accidents ? S'il s'agit du moyen, on

fl) La Philosophie en France au xix° siècle, par Félix Ravaisson, § i, p. 5.

(2) De Veritatc, q. x, a. 8. — I p., q. lxxxvii, a. 1.

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demande alors si une chose est connue par son essence considérée comme moyen de la connaiss mce. C'est en envisageant la question sous ce dernier point de vue que nous allons rechercher si l'âme se connaît elle-même par son essence ou par son opération.

Il y a, continue saint Thomas, une double connaissance de l'âme, l'une en vertu de laquelle chaque âme connaît ce qui lui est personnel, l'autre qui nous dévoile ce qui est commun à toutes. Celle-ci a pour objet la nature de l'âme en général, la première est la connaissance de l'âme en tant qu'elle est en tel individu, elle nous révèle que nous avons une âme, tandis que l'autre nous fait connaître ce qu'est l'âme.

La connaissance personnelle est actuelle et habituelle.

La connaissance actuelle se manifeste par les actes: nous ne sentons, en effet, que nous avons une âme que parce que nous constatons des actes de vie sensible et intellectuelle. Nous ne savons que nous comprenons que lorsque nous avons compris quelque chose, parce qu'il est nécessaire de comprendre avant de savoir que l'on a compris. La connaissance actuelle s'opère donc j\ir le moyen des actes.

Quant à la connaissance habituelle, elle n'est que la présence de l'âme à elle-même, allirmant

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son existence par le témoignage irrécusable du sens intime.

Mais si nous voulons étudier Tâmeen général, c'est-à-dire non plus notre âme , mais l'àme humaine, il faut se souvenir que dans toute connaissance il y a deux choses : l'appréhension de l'objet et ensuite le jugement porté par l'intelligence.

Nous ne parvenons à l'appréhension de l'objet que par le secours des choses sensibles, car notre âme, étant la dernière des substances intellectuelles, n'est rendue intelligible que par les images dont elle se revêt, comme la matière première n'est rendue sensible que par la forme qui la recouvre. Nous ne connaissons donc pas la nature de l'âme d'une manière immédiate et directe, mais seulement par ses opérations. Or nous constatons qu'elle comprend l'universel, d'où nous concluons qu'elle est immatérielle et indépendante de la matière, car le fait de la conpréhension de l'universel est incompatible avec la nature d'un être matériel. Nous partons de ce principe pour connaître la nature de l'âme et de ses facultés.

Sur ces données, nous nous élevons plus haut, et éclairés par la lumière de l'éternelle vérité, nous jugeons que telle doit être la nature de l'âme, non-seulement d'un homme quelconque, mais de Tâme en général, abstraction faite

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de toute condition de temps et de lieux.

L'âme ne se connaît donc d'une connaissance claire et précise que par ses actes. Si elle avait par son essence cette sorte de connaissance d'elle-même, pourquoi une étude aussi attentive serait-elle nécessaire et surtout pourquoi tant de philosophes se seraient-ils trompéssursanature? L'âme se connaît si peu par son essence, que beaucoup d'hommes ne savent même pas s'ils en ont une (^).

La connaissance réflexe de l'âme est l'objet de la plus grande partie de ce livre.

La connaissance de ce qui est au-dessus de nous (Dieu) appartient à la théodicée ; nous tenant dans les limites de la psychologie, nous négligeons la théodicée.

Connaissons-nous les choses qui se trouvent au-dessous de nous et comment les connaissons-nous?

Saint Thomas', après avoir rappelé seulement pour mémoire l'opinion des plus anciens philosophes, prétendant que toute connaissance des corps est impossible, discute la théorie de Platon , qui croyait avoir donné une base solide à la connaissance humaine en imaginant son célèbre système des idées (■-*).

(1) Suarcz, De Anima, 1. IV, c. v, g 1.

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