I.es Vérités éternelles
substances finies me sont représentées. » Quand un homme, eût-il du génie, part d'un principe faux, il est condamné, malgré sa subtilité, à d'inévitables inconséquences.
Que peut signifier, en effet, dans la thèse de Descartes, la réalité objective des idées? Il suppose donc que l'idée représente un objet réel? Mais c'est précisément ce qu'il faudrait démontrer; la pétition de principes est donc flagrante. Quand il applique sa théorie à l'idée de Dieu et qu'il dit : « Elle a plus de réalité objective que toutes les autres», il admet donc que Dieu existe, or c'est là la question.
(( Maintenant, ajoute Descartes, c'est une chose « manifeste par la lumière naturelle, qu'il doit « y avoir, pour le moins, autant de réalité dans « la cause efficiente et totale que dans l'effet. »
Parfaitement, mais il s'agit de savoir si cette cause efficiente et totale est un concept ou une réalité : l'effet a une existence idéale dans ma raison; comment puis-je conclure à l'existence réelle de la cause, car l'effet est ordinairement de même nature que la cause. Si je n'ai que le travail de ma pensée pour m'élever à la cause qui m'a donné l'idée de Dieu, le résultat de tous mes elforts sera de présenter à mes adorations un Dieu abstrait, dont je serais, pour ainsi dire, moi-même le créateur. Descartes passe ensuite en revue toutes ses idées, et il ne voit pas pour»
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quoi il n'en serait pas l'auteur ('). Il ne fait d'exception que pour l'idée de Dieu : « Il ne me (( reste, dit-il ('), que la seule idée de Dieu dans <( laquelle il faut considérer s'il y a quelque (( chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le « nom de Dieu, j'entends une substance infinie, (( éternelle, immuable, indépendante, toute con- (( naissante, toute puissante, et par laquelle moi- « même et toutes les autres choses qui sont (s'il « est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été créées (( et produites. Or, ces avantages sont si grands « et si éminents, que plus attentivement je les « considère, et moins je me persuade que l'idée « que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul. « Et par conséquent, il faut nécessairement « conclure de tout ce que j'ai dit auparavant que « Dieu existe : car encore que l'idée delà subs- (( tance soit en moi, de cela même que je suis (( unesubstance, je n'aurais pas néanmoins l'idée « d'une substance infinie, moi qui suis un être « fini, si elle n'avait été mise en moi par quel- « que substance qui fût véritablement infinie. « Et je ne dois pas imaginer que je ne conçois « pas l'infini par une véritable idée, mais seule- « ment par la négation de ce qui est fini, de même « que je comprends le repos et les ténèbres par la « négation du mouvement et de la lumière; puis-
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« qu'au contraire je vois manifestement qu'il « se rencontre plus de réalité dans la substance (( infinie que dans la substance finie, et pource tant j'ai , en quelque façon, plutôt en moi la (( notion de l'infini que du fini^ c'est-à-dire de (c Dieu que de moi-même. »
Toute l'argumentation de Descartes peutdonc se résumer en ces termes : J'ai en moi l'idée de l'infini ; cette idée ne peut venir ni de moi ni de ce qui m'entoure; donc elle vient d'ailleurs, donc TEtre infini existe.
Nous prouverons 1*' que nous n'avons pas l'idée de l'infini, ce que Descartes, désavouant ce qu'il vient de dire, reconnaît lui-même à la page suivante, « encore que je ne comprenne pas l'infini)); 2« que, eussions-nous l'idée de l'infini, il ne suivrait pas de là que l'infini existât lit rerum natura, ce qui est encore conforme à une doctrine que Descartes expose dans son discours sur la méthode : « Je vois bien que, « supposant un triangle, il fallait que ses trois « angles fussent égaux à deux droits, mais je ne (( voyais rien pour cela qui m'assurât qu'ily eût au « monde aucun triangle (^); )) et il y revient avec plus de détails encore dans sa V® méditation (-'). Il suffirait donc, pour renverser l'argumentation de Descartes, de lui opposer ses propres principes.
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38 Sailli Tlionias cl la Philosophie Carlésicniie.
Lcibnii/ repousse formellement cette preuve Cartésienne et il la réfute par un argument sans réplique : « Nous avons l'idée, dit-il, du mouvement perpétuel mécanique, c'est-à-dire que nous savons parfaitement ce que nous disons lorsque nous en parlons; cependant ce mouvement e^^ z/we cliosc impossible, dont, par conséquent, on ne saurait avoir l'idée qu'en apparence (i). »
Pour serrer de plusprès la preuve de Descartes, qu'on nous permette de la réduire en syllogisme.
Majeure. Une idée qui ne peut venir de moi ni de rien de ce qui est autour de moi ne peut avoir pour cause qu'un être existant réellement.
Mineure. Or l'idée de Dieu revêt tous ces caractères.
Conclusion. Elle vient donc d'un être existant réellement, et par conséquent Dieu existe.
Je nie la majeure et j'appuie ma négation sur les principes mêmes de Descartes. Il ne sait pas s'il n'a pas une faculté capable de produire une idée sans le secours d'aucun objet extérieur: qui donc l'assure que l'idée de Dieu n'est pas le résultat de l'activité de cette faculté dont il ignore la puissance et les ressources mystérieuses? Il impose, il est vrai, une limite à l'activité de cette faculté inconnue, quand il affirme qu'elle ne peut pas produire Tidée de Dieu, mais cette affirmation est gratuite, et la limite est arbitraire.
(l) Nouveaux Essais, 1. IV, 8.
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Je nie surtout la mineure, à savoir que rien de ce qui est autour de moi ne me donne l'idée de l'existence de Dieu; nous verrons, en effet, lorsque nous exposerons les preuves thomistes, que la création nous fournit tous les éléments d'une argumentation irréfutable.
Je nie une conclusion qui repose sur des prémisses aussi peu solides.
Dans son Discours sur la méthode et dans sa V^ Méditation (^), Descartes développe un autre argument qui est de la même nature que celui que nous venons de discuter, et qui, comme le précédent, pèche parla base: c'est la preuve tirée de la notion d'Etre souverainement parfait.
J'ai l'idée d'un être souverainement parfait, dit Descartes, donc il existe, car l'existence est une perfection; et on ne peut pas plus concevoir un Etre infiniment parfait auquel manque l'existence qu'on ne peut concevoir une montagne sans vallée.
Si la montagne existe in i^erum natin^a, je ne puis pas la concevoir sans une vallée, cela est très vrai ; mais si je n'ai pas d'abord prouvé qu'elle existe, la montagne et la vallée n'auront d'autre réalité que dans ma pensée; de même, si j'ai prouvé qu'il y a un être souverainement parfait, je puis conclure à son existence, à parie rei; mais si je me contente de considérer l'idée
(1) Pages citées plus haut.
iO Suinl Tli(tni;»s cl la Philosophie Cartésienne.
que j'l'h ai, l'hêtre souverainement parfait et son existence ne seront que dans mon intelligence. Tout le monde reconnaît là le célèbre argument de saint Anselme: il y a une différence cependant entre saint Anselme et Descartes, c'est que pour saint Anselme, cette idée de l'Etre souverainement parfait est acquise, tandis quepour Descartes elle est innée (')• Cette divergence a de grandes conséquences au point de vue psychologique, mais elle a peu d'importance s'il s'agit de juger de la valeur de l'argument lui-même.
Dans les premiers chapitres du Monologium, saint Anselme expose les véritables preuves de l'existence de Dieu; c'est dans le Proslogion (-) qu'il développe cet argument qui a été si vivement discuté, attaqué du vivant même de saint Anselme par Gaunilon, moine de l'abbaye de Marmoutiers, rejeté par presque tous les scolastiques, reproduit par Descartes, revu par Leibnitz et accepté par toute l'école ontologique. Voici le raisonnement de saint Anselme : J'ai l'idée d'un être tellement grand que je ne puis en imaginer un plus grand; or, un être tel ne peut pas exister seulement dans l'intelligence. C'est cette mineure qu'il faut prouver, et si la preuve est concluante, l'argument est irrésistible. Comment donc s'y prend saint Anselme ? Si cet Etre dont j'ai l'idée,
(1) Tom. I, p. 290.
('2) Ch. III et scq.
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dit-il, est seulement dans l'intelligence, je puis fort bien imaginer qu'il est aussi en réalité ; mais alors il sera plus grand , car il est plus noble d'exister, et dans l'intelligence et en réalité. Or, si cet être que je ne puis pas imaginer plus grand est seulement dans mon intelligence, il sera en même temps tel que je ne pourrai l'imaginer plus grand et tel que je pourrai l'imaginer plus grand: idipsum quo jnajor cogitari non potest , et qiio major cogitari potest; sed certe hoc esse non posset. Ce qui est impossible, dit saint Anselme ; d'où il conclut : Existit ergo procul dubio alignid, qiio majiis cogitari non valet et in intellectu et in se. Donc, sans aucun doute, l'être tel qu'on ne peut en imaginer de plus grand existe, et dans l'intelligence et en réalité.
Dans un opuscule intitulé : Pro insipiente, Gaunilon fit remarquer à saint Anselme le côté faible de son argumentation. Voici le tour ingénieux qu'il donne à sa réfutation: on dit qu'il y a quelque part dans l'Océan une île qu'on appelle l'Ile perdue; et on raconte sur elle des merveilles qui dépassent de beaucoup tout ce qu'on a pu dire des Iles fortunées; jusqu'à présent j'admets cela sans ditiiculté. Mais si on ajoute comme conséquence nécessaire que, puisque j'imagine cette île, je dois avouer de plus qu'elle n'existe pas seulement dans mon imagination, mais encore en réalité, car comme il est plus par-
12 Sailli Thomas cL la JMiilosopliic Carlôsicnnc.
fait d'exister dans l'intelligence et dans la réalité que seulement dans l'intelligence, si cette île n'est que dans mon imagination, elle ne sera pas la plus belle et la plus parfaite de toutes, oh ! alors je me récrie. Si, en vertu de ce raisonnement, on veut me forcer à reconnaître l'existence réelle de cette île, je croirai qu'on s'amuse, et je ne sais lequel des deux serait le plus répréhensible ou de celui qui accepterait une telle conclusion ou de celui qui la proposerait, car avant de décrire les merveilles de l'île, il aurait fallu prouver qu'elle existe en réalité.
Saint Anselme répondit (•) et développa sa pensée avec une grande précision; mais, la base n'étant pas solide, la conclusion n'est pas rigoureuse.
On s'en va répétant que Leibnitz a complété l'argument de saint Anselme : d'abord, c'est avouer que la preuve est défectueuse puisqu'elle a besoin d'être retouchée; en second lieu, la rectification de Leibnitz a été donnée par saint Anselme lui-même au chapitre premier de son apologie; et enfin, ni l'explication de saint Anselme, ni la retouche de Leibnitz n'ont fait de l'argument une preuve concluante. Lorsque Leibnitz, en effet, dit qu'il faut ajouter à la conception de saint Anselme la notion de possibilité de
(1) Liber apologeticus contra Gaunilonem.
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l'Etre souverainement parfait (') à Tessence duquel l'existence appartient, j'en conclus que cet être ne peut être conçu comme possible, sans être conçu comme existant d'une existence idéale, mais rien ne me prouve qu'il soit en réalité (').
Saint Thomas, qui n'admet, et avec raison, aucune preuve a priori de Texistence de Dieu, réfute ainsi l'argument de saint Anselme et par conséquent celui de Descartes (^).
D'abord, dit-il, il n'est pas prouvé que ce mot Dieu réveille dans la pensée l'idée d'un être tel qu'on ne puisse en imaginer un plus grand, puisqu'il y a des hommes qui se sont figuré Dieu comme un être corporel. Mais en admettant que tout le monde reconnaisse dans le mot Dieu l'être tel qu'on ne puisse en concevoir un plus grand, il ne suit pas de là que cet être existe en réalité. On ne pourrait conclure à sa réalité qu'en admettant qu'il y a, in rerum itatura, un être tel qu'on ne puisse en concevoir un plus grand, or c'est précisément ce qui n'est pas accordé par ceux qui nient l'existence de Dieu.
Il est vrai, dit encore saint Thomas (^), que lorsque nous pensons à Dieu nous ne pouvons pas comprendre qu'il soit Dieu et supposer qu'il
(1) Nouveaux Essais, 1. IV, cli. x.
('2) Voir Sansoverino, tom. III.
(3) I p., q. ir, a. 1, ad. 2.
(i) In I Sont., dist. III, quiust. i, art. 2, ad. 4.
U Siiiiil Tlioinas cl h\ IMiilosophic Cartésienne.
n'existe pas; mais il ne suit pas de là qu'un contradicteur ne puisse nier son existence et dire que l'ctre tel qu'on ne peut en imaginer un plus grand est une pure hypothèse. Le raisonnement de saint Anselme suppose donc démontrée l'existence de cet Etre souverainement grand.