‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 7 sur 38 · LA FIN SUPRÊME · texte numérisé non relu

LA FIN SUPRÊME

Les preuves cartésiennes partent d'une conception idéale et n'aboutissent qu'aune abstraction, les preuves thomistes prennent une voie diamétralement opposée.

Les créatures existent, c'est un fait indiscutable, elles proclament l'existence du Créateur, telle est l'idée mère de l'argumentation de saint Thomas (').

Il suffit de jeter un coup d'œil sur le monde pour constater que le mouvement est partout. Sur nos têtes les astres avec une vitesse indicible parcourent les immensités célestes; tandis qu'ils semblent planer immobiles, ils décrivent ces orbes gigantesques où la pensée ose à peine les suivre, et la terre, emportée avec eux, est le

(1) I p., q. II, art. 3. — Contra Gcnt., 1. I, c. xiii. — Voir Gonct, Clypcus thcologitu thoniisticac, clisput 1% art.?.

82 Saint Thomas ri la Philosophie Cartésienne.

théâtre d'un mouvement plus sensible parce qu'il est plus près de nous ('). Mais le mouvement n'est que la manifestation extérieure d'une activité plus intime et plus profonde en vertu de laquelle les êtres sont liés entre eux comme la cause est unie à l'effet, car nous remarquons qu'ils s'engendrent les uns les autres. Plus loin encore, il y a la nature même de l'être d'où l'activité découle (<7c//o seqiiitiir esse); il est facile de voir que les créatures portent le caractère indélébile de contingence. Elles ne possèdent pas toutes le même degré de perfection : les unes ne retlètent qu'un rayon pâle et décoloré; il en est au contraire dont la beauté nous attire et nous captive. Quel que soit leur degré de perfection, toutes marchent sous l'influence d'une impulsion puissante et irrésistible. Où vontelles? Comme un vaisseau sans pilote, flottentelles au gré du hasard, sur une mer sans rivages, ou bien ont-elles un but assuré où elles se reposeront comme dans un port préparé d'avance?

Voilà la synthèse des preuves thomistes de l'existence de Dieu.

Elles reposent sur un fait palpable : le mouvement , et elles concluent à l'existence d'un Moteur suprême, immobile, à qui seul appartiennent l'immensité et l'éternité. Les créatures

(1) Par le mot mouvement saint Thomas d'Aquin entend non sei^lcmcnt le mouvement local ^ mais encore tout changement.

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soumises à la loi universelle du mouvement ont entre elles les rapports de cause à effet; mais toutes, étant causes secondes, proclament l'existence de la Cause première et toute puissante. Elles sont contingentes : il y a donc un être nécessaire infiniment parfait. Plus les créatures se rapprochent de cette source intarissable, plus elles sont parfaites, et à mesure qu'elles s'en éloignent l'image est moins radieuse sans cependant s'effacer jamais. Si l'impulsion à laquelle obéissent les créatures n'est pas dirigée par un Modérateur suprême, le désordre et la confusion seront les maîtres du monde ; mais nous voyons partout la proportion, la règle et l'harmonie qui attestent l'existence d'une Sagesse, d'une Justice, d'un Amour, d'une Providence infinis.

C'est donc la puissante main de Dieu qui a imprimé aux créatures cette im.pulsion qui les entraîne ; mais son action ne s'arrête pas là: elle pénètre les sources mêmes de leur activité et de leur être, elle leur communique la perfection dans la mesure où elles sont capables de recevoir son influence, et enfin celui qui tient le premier anneau de la chaîne des êtres les ramène à Lui, car le Principe premier est aussi la Fin dernière. Il est à la fois la cause du mouvement et le lieu de l'éternel repos.

Pour comprendre la valeur de l'argumentation de saint Thomas, il est indispensable de

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méditer quelques observations préliminaires, r Les causes efficientes peuvent être subordonnées les unes aux autres accidentellement ou essentiellement cipei^ ^e.Deux causes sont subordonnées accidentellement, quand la première, après avoir produit la seconde, n'influe nullement sur les actes de celle-ci; ils sont indépendants et l'activité de la cause produite ne dérive pas de la cause productive. Un homme, par exemple, suppose nécessairement celui qui l'a engendré, celui-ci àson tour suppose un ancêtre, et ainsi de suite ; mais les actes du premier ne dépendent pas de celui qui lui a donné la vie: ce n'est pas le père qui met en mouvement l'activité du fils pour l'appliquer à tel acte en particulier. Le mode de subordination qui les unit n'est qu'accidentel.

La subordination essentielle est celle qui réunit deux causes dont l'une n'émet aucun acte sans l'influence actuelle de l'autre. Les mouvements du corps dépendent essentiellement de l'àme ; si l'action de l'âme cesse, les mouvements du corps s'arrêtent aussitôt.

!2o A la rigueur on peut procédera l'infini dans la série des causes subordonnées accidentellement ; mais cela est impossible s'il s'agit d'une subordination essentielle, et nous devons conclure à l'existence d'une cause première.

Si, en effet, nous essayons de procédera l'infini

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dans le cas de la subordination essentielle, nous nous heurtons à deux hypothèses inadmissibles. Nous reconnaissons d'abord l'existence simultanée d'une multitude infinie d'agents : car, s'ils n'existaient pas, ils n'agiraient pas, et en second lieu (ceci est une difficulté insurmontable), jamais rien ne serait produit.

La cause immédiate, en effet, n'agit que sous rinfluence de la cause qui la précède ; celle-ci à son tour n'entre en activité qu'en vertu d'une autre cause antérieure, et ainsi de suite jusqu'à l'infini.

Il importe de faire ressortir l'impossiblilité de la série infinie et la nécessité absolue d'un moteur premier, car là est toute la force de l'argument. Dans la série infinie toutes les causes sont intermédiaires , puisqu'aucune n'est première. Or toute cause intermédiairedépend, dans l'émission de son acte, d'une activité antérieure ; par conséquent, toute cause intermédiaire est, par sa nature intime, insuffisante à émettre d'elle-même son opération propre ; d'où il faut conclure que la somme des causes intermédiaires, c'est-à-dire la série infinie, est impuissante à émettre une opération quelle qu'elle soit.

Il faut donc, dans la question des causes subordonnées essentiellement, conclure à la nécessité d'une cause première.

Mais l'activité intrinsèque des causes n'est pas

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ce qui nous frappe plus : il y a quelque chose de plus extérieur et qui, par conséquent, attire tout d'abord notre attention, c'est le mouvement ; aussi le mouvement est le point de départ des preuves thomistes de l'existence de Dieu.

Saint Thomas suppose évidemment que ses lecteurs admettront sans aucune difficulté que le premier moteur immobile s'appelle Dieu; nous allons voir, en effet, que ces deux notions sont identiques (').

Dieu est un être tel, qu'on ne peut -en imaginer un ni plus grand ni plus parfait; or, le premier moteur immobile est tel; donc le premier moteur immobile est Dieu.

C'est la mineure qu'il s'agit de prouver. Le premier moteur immobile doit être un acte pur, car un être n'est mobile qu'en tant qu'il est en puissance, c'est-à-dire en voie d'acquérir une perfection qui lui manque; donc l'être souverainement immobile ne peut être mêlé d'aucune potentialité, il est donc acte pur. Cet acte pur renferme donc toute perfection imaginable, car si une seule lui manquait, il serait en puissance relativement à cette perfection.

Ces principes étant posés, nous abordons la première preuve de saint Thomas.

Tout mouvement suppose un moteur : Omne quoi movetur ab alio moretur. Il faut bien

(1) Vid. Gonct, Manualc, c. i, 'i 2.

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entendre cet axiome, car il est une partie essentielle de l'argumentation de saint Thomas. Le moteur est nécessairement en acte, car un être ne peut agirqu'autant qu'ilest en acte;d'un autre côté, l'objet mu est en puissance, c'est-à-dire qu'il tend vers la perfection qui lui manque (*). Or, un être ne peut pas être en même temps et secimdum idem en acte et en puissance, puisque l'acte est la possession, et la puissance, la privation d'une perfection; par conséquent, le même être ne peut pas mouvoir et être mu, par conséquent omne qiiod iitovetur ab alto movetiir: tout mouvement implique donc l'existence d'un moteur. Mais ce moteur, dont nous venons de prouver la nécessité, est-il mu par un autre ou se meut-il lui-même? D'abord, il ne peut pas se mouvoir lui-même par la raison que nous venons d'alléguer; il est donc mu par un autre : quel est cet autre moteur? Faut-il parcourir une infinie série de moteurs sans espérer jamais d'arriver au premier; ou bien doit-on admettre l'existence d'un moteur principe et cause de tout mouvement? Cette dernière conclusion est seule acceptable, car il est facile de montrer l'impossibilité d'une série de moteurs se communiquant les uns aux autres un mouvement qui ne découle pas d'un principe premier. Si, en effet, nous admettons l'existence d'une série infinie de moteurs,

(l) Motus Uclinitur : Actus ciilis in polcntia prout in potcutia.

8(S Sailli Thomas cl. la Philosophie Cartésienne.

nous ne pourrons jamais trouver l'explication du mouvement concret qui se passe sous nos yeux et que nous ne pouvons pas nier. Les êtres se meuvent, c'est incontestable; or, il est impossible que ce mouvement qui leur est communiqué leur arrive à travers une série infinie, car une im.pulsion qui sera obligée de traverser une série infinie n'arrivera jamais. Si l'aiguille d'une horloge a besoin, pour se mettre en mouvement, de recevoir une impulsion qui, avant d'arriver jusqu'à elle, devra parcourir une série infinie de moteurs, il est clair qu'elle ne bougera jamais. Nous devons donc affirmer Texistence d'un moteur premier: c'est le second principe sur lequel s'appuie saint Thomas.

Il s'agit maintenant de prouver que ce premier moteur est immobile.

Il est immobile, car il n'est mu ni par un autre, puisqu'il est le Premier, ni par lui-même.

Si Dieu, en effet, se mouvait lui-même, ce serait : ou seciindum idem , que Dieu serait moteur et mobile à la fois ; ou bien seciindum ahquid siii il serait moteur, et secundiim aliud il serait mobile. Or ni l'une ni l'autre de ces deux suppositions n'est admissible. Examinons d'abord la première. Tout moteur, en tant que moteur, est en acte; tout mobile, en tant que mobile, est en puissance; si donc Dieu était, seciindum eamdem rationem, moteur et mobile,

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il serait à la fois seciindum idem en acte et en puissance, ce qui est impossible. La 2^ hypothèse n'est pas plus acceptable. Si Dieu, en effet, était à la fois moteur et mobile, il ne serait pas le premier moteur simpliciter et per se, mais seulement par une partie de lui-même, celle qui meut. Mais ce qui est pe?^ se est avant ce qui est per acctdens:c' est donc une contradiction dans les termes que d'admettre un premier moteur qui ne soit pas absolument immobile; donc le premier moteur est immobile, donc il est un Acte pur, c'est-à-dire l'être souverainement parfait ou en d'autres termes: Dieu.

C'est cette preuve toute métaphysique de l'existence de Dieu que Boèce exprime dans ce

beau vers :

O qui

tempiis ab œvo

Ire jubés, stabilisquemanens, das cuncta moverii}).

Qu'on ne s'étonne pas de la notion d'un moteur immobile ; car, « lorsque nous appelons Dieu le « moteur immobile, nous excluons de lui non « l'activité, mais le changement, par conséquent « la passivité. Et quand nous affirmons de Dieu (c une activité qui ne trouble pas son repos, ou « bien un repos qui n'implique pas l'inaction, « nous arrivons à une des connaissances les plus « sublimes que nous puissions obtenir de Dieu,

(1) Consol., 1. III.

()(\ s;j,j|ii Tliomas ot la IMiilosophic Cartésienne,

« savoir qu'en Lui l'activité la plus haute est unie (( au repos le plus profond ('). »

Si nous méditons attentivement cette grandiose notion du Premier moteur immobile, nous V découvrons sans peine tous les attributs de la Divinité. Il est incréé, car rien de ce qui est créé ji'est immuable. On constate, dans les créatures, au moins un mouvement ou changement qui s'effectue dans leur apparition à la vie, dans le passage du non être à l'existence. Il est nécessaire, car étant immobile il ne change pas, il ne peut pas être autrement qu'il n'est, il est donc nécessaire, et par conséquent éternel. En vertu de l'impulsion qu'il imprime à toutes choses, Il est partout, nous devons donc reconnaître son immensité. Sous l'action toute puissante du Premier moteur, la créature marche vers une fin qui lui a été assignée par celui qui Ta mise en mouvement: il faut donc qu'il connaisse le terme où il conduit son œuvre. Il est donc intelligent ou plutôt II est lui-même sa propre intelligence. Par cela seul qu'il est immuable, il n'y a pas et il ne peut pas y avoir en Lui le mouvement qui s'opère dans une intelligence créée quand elle passe de la puissance à Tacte. Il est Acte pur, c'est-à-dire perfection suprême et absolue.

Le mouvement que nous venons de constater

fi) Klcutgen, la Philosophie scolastique , tom. IV, diss. ix, ch. I.

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n'est pas le seul dont les créatures soient douées: il en est un autre plus intense et plus profond dont laf source se cache dans les replis mystérieux de tout être. Les créatures sont unies entre elles par le lien indissoluble qui relie la cause efficiente à Teffet produit.

J'ai devant moi une machine dont l'activité a pour résultat un effet déterminé, un fût de colonne, par exemple, taillé dans un bloc de marbre. Faut-il, pour expliquer sa production, recourir à un nombre infini de rouages communiquant leur action à l'instrument qui a servi d'une manière immédiate à l'effet voulu ? Non, car,nous l'avons démontré dans la série des causes efficientes essentiellement subordonnées entreelles, il est impossiblede procéder à l'infini. Soit donc le fût de la colonne, il n'est pas sorti tout seul du bloc de marbre, il en a été extrait par la partie de la machine qui était en communication immédiate avec lui ; celle-ci n'a pu le produire que par l'influence des rouages, et, l'hypothèse de la série infinie étant écartée, nous arrivons au volant, principe générateur de l'activité de l'ensemble. Le volant est donc en dernière analyse le principe et la cause efficiente de la production de la colonne.

L'exemple et la thèse s'appliquent à toutes choses.

Un être ne se fait pas tout seul : ce qui n'est

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pas encore ne peut pas agir, et se créer soimême serait déployer l'activité suprême. Il est donc produit par un autre, et, la série des causes cllkicntes essentiellement subordonnées étant impossible, il faut donc recourir à Tintervention d'une cause efficiente première: c'est la seconde preuve de saint Thomas.

Sous l'impulsion du Premier moteur les créatures sont soumises à un double mouvement dont l'un est à la circonférence, si l'on peut s'exprimer ainsi, et l'autre au centre : les créatures se meuvent et elles agissent. L'action du Premier moteur ne s'arrête pas à la circonférence: elle pénètre au plus intime de chaque créature, et, sans détruire leur individualité, elle leur communique cette énergie qui les relie les unes aux autres comme la cause est unie à l'effet. L'activité d'un être étant la manifestation de sa nature, il convient maintenant d'étudier les créatures de plus près, de les interroger encore et d'écouter si elles ne rendent pas un nouvel hommage au Créateur.

Elles existent, mais elles sont contingentes, c'est-à-dire qu'elles auraient pu ne pas exister; il n'y a, en effet, aucune contradiction à supposer que tel être ne soit pas. Un homme vient au monde aujourd'hui, hier il n'était pas, il n'est donc pas nécessairement, car ce qui est nécessairement a toujours été. Or est-il possible que

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tout soit contingent? Non, car ce qui peut ne pas être n'a pas existé toujours, et ce qui n'est que possible ne peut passer de la possibilité à la réalité de l'existence que par l'entremise d'un être dont la nature suppose nécessairement l'existence. Si donc nous ne rencontrons nulle part un être nécessaire, il n'y aura partout que des possibilités d'être, c'est-à-dire le néant et le vide, ce qui est certainement faux, puisque la création existe. Il faut donc conclure, ou au néant absolu, ce qui est absurde, ou à l'existence d'un Etre nécessaire.

C'est cette troisième preuve que Bossuet résume admirablement en disant : « Qu'il y ait un seul moment où rien* ne soit, et éternellement rien ne sera ('). »

La nature intime des êtres créés nous a révélé leur contingence, et nous avons conclu à l'existence de l'Etre nécessaire.

L'impulsion du Premier moteur n'est pas reçue partout avec une égale intensité, et elle ne se fait pas sentir avec la même énergie dans chaque créature. Les unes ne sont soumises qu'aux lois du mouvement moléculaire ; mais leur activité intime, et pour ainsi dire personnelle, est nulle ou à peu près. D'autres, au

(1) Connaissance de Dieu et de soi-mônie , ch. \\\ fj.

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contraire, sont douées d'un principe moteur intrinsèque qui leur permet des manifestations absolument refusées aux premières, et Ton peut mesurer le degré de perfection d'une créature d'après le cercle plus ou moins restreint de son activité. Or plus un être s'élève au-dessus des lois qui régissent la matière pure, plus aussi s'élargit la sphère de son activité qui est toujours en raison directe de la force que déploie son principe moteur intrinsèque. Il existe des êtres qui se meuvent sans doute, mais leur mouvement est limité au coin de terre où ils sont enchaînés; d'autres portent des entraves moins lourdes, et leur activité est plus grande; il en est enfin qui sont libres et qui, par la pensée, se meuvent dans des sphères dont les limites reculent toujours. Nous pouvons donc mesurer le degré de la perfection des êtres d'après leur puissance motrice, c'est-à-dire d'après le plus ou moins d'intensité où elles reçoivent l'impulsion du Premier moteur. Si les créatures sont plus ou moins parfaites, il y a donc un être absolument et souverainement parfait : c'est la quatrième preuve de saint Thomas.

Nous constatons que les choses sont plus ou moins vraies, nobles et bonnes; or le plus ou le moins se mesure selonque les êtres serapprochent ou s'éloignent de ce qui est le plus élevé et le plus parfait : il y a donc un Etre qui possède à

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un degré infini la vérité, la bonté et la grandeur, toutes les perfections, en un mot, et cet Etre s'appelle Dieu.

Cette quatrième preuve est un aspect nouveau de la grande et féconde idée du mouvement.

De même, en effet, que toute cause efficiente intermédiaire dépend essentiellement (en vertu de son imperfection) de l'infiux d'une cause supérieure; de même aussi une perfection limitée, c'est-à-dire imparfaite, dépend, dans son être, de la participation d'une perfection plus complète. Pas plus ici que lorsqu'il s'agissait du mouvement, on ne peut admettre la série infinie: il faut donc reconnaître une perfection suprême, c'est-à-dire Dieu.

Si, en effet, le mouvement dépend du Premier moteur, de même et à plus forte raison la perfection, qui suppose plus que le simple mouvement, nous oblige à proclamer l'existence de la Perfection sans limites.

D'ailleurs, les créatures, n'ayant pas la totalité de la perfection, doivent avoir reçu le peu qu'elles possèdent d'un Etre souverainement parfait: car, dit saint Thomas, ce qui est plus élevé dans un genre est la cause de tout ce qui y participe. Il y a donc une cause de l'être, de la bonté de toutes les perfections des créatures : c'est Dieu (').

(1) Cette preuve est longuement et fort bien développée par le P.Klcutgcn : la Philosophie scolastiquc, t. IV, p. 274-444 et seq.

iU) Suinl Thomas ol la Philosophie Cartésienne.

Si tous les êtres demeuraient immobiles à la place qui leur a été assignée par la Cause première, on pourrait admirer leurs diverses perfections relatives, et l'immobilité serait une explication, suffisante peut-être, de l'ordre qui règne dans le monde. Mais ce n'est pas l'immobilité qui est la loi : c'est le mouvement. Nous allons donc voir les êtres sortir de leurs voies, s'élancer dans des routes inconnues et se précipiter les uns sur les autres dans une inexprimable confusion. Non , le mouvement est harmonieux, une main toute puissante maintient chaque être à sa place et dirige la création vers une fin prévue par une sagesse éternelle; c'est la cinquième et dernière preuve de saint Thomas.

Si une force aveugle et inconsciente présidait aux mouvements et à la marche des êtres, le désordre, l'incohérence et la mort seraient les maîtres du monde; mais nous voyons, au contraire, partout l'ordre, la proportion et l'harmonie. Ce n'est donc pas le hasard qui règle la marche universelle : c'est l'impulsion donnée par l'Ordonnateur suprême. Quand une flèche atteint son but, il faut évidemment conclure à l'intention de celui qui l'a lancée, car, d'elle-même, elle n'aurait pas quitté le carquois, ou si une force aveugle l'eût emportée, elle n'eût pas frappé là plutôt qu'ailleurs.

C'est la preuve la plus populaire de l'existence

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de Dieu : elle a été célébrée à l'envi par les savants, les philosophes et les poètes.

« Quelle main retient les étoiles et les empêche « de tomber les unes sur les autres? » disait Newton. Et ailleurs il ajoute : « A chaque pas (( l'astronomie trouve la limite des causes phy- « siques, par conséquent la trace de Dieu. »

Si Newton lisait le nom du Créateur écrit en lettres de feu sur le front des étoiles, Linnée sait le découvrir aussi dans les merveilles que cache un brin d'herbe et dans le calice des fleurs. « J'ai « vu Dieu en passant, dit-il, je l'ai vu et je suis « demeuré muet, frappé d'admiration et d'étonne-

(( ment J'ai su rlécouvrir quelques traces de

« SCS pas dans les œuvres de la création; et dans « ses œuvres, même les plus petites, même « dans celles qui paraissent nulles, quelle force! « quellesagesse! quelle inexprimable perfection!»

Les poètes ont uni leurs voix à celles des savants :

Gloire à Dieu seul! son nom rayonne en ses ouvrages ; Il porte dans sa main l'univers réuni ; Il mit l'éternité par delà tous les ùges, Par delà tous les deux II jeta l'infini (1).

On connaît maintenant le procédé de saint Thomas, dans la thèse capitale de l'existence de

(1) Victor Hugo, odo 18.

y8 Sailli riiomas el la Pliilosopliie Carlésienne.

Dieu. Il rejette toute démonstration à priori (i), et, bien loin de partir d'une idée pour aboutir à une abstraction (c'est le procédé cartésien), il prend son point d'appui sur un fait indiscutable, l'existence des créatures. Il voit qu'elles se meuvent, que le mouvement leur vient d'un moteur immobile dont l'action explique le lien qui relie les êtres entre eux, leur nature, leurs perfections graduées et le but vers lequel ils s'avancent. C'est ainsi que la conception grandiose de saint Thomas d'Aquin nous permet d'entrevoir la puissante main de Dieu tenant le premier et le dernier anneau de la chaîne où la création est enlacée et d'entendre partout cette voix éternelle dont chaque créature ne redit qu'un lointain écho.

C'est la seule voie logique pour arriver à une démonstration rigoureuse; il est inutile de chercher une route directe, aucune n'aboutit, pas plus celle de l'idée de Dieu que celle de la connaissance immédiate à l'aide des vérités éternelles.

(1) Ce qui n'erapôche pas M. Cousin de dire : « La preuve « à priori est la preuve chrétienne par excellence ; elle appar- « tient particulièrement au règne du christianisme, au moyen « âge, et à la philosophie qui le représente, la scolastique. » Philosophie de Locke, "r édition, p. 393.

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