CHAPITRE VI
Du Rôle des Vérités éternelles dans les opérations intellectuelles,
SAINT THOMAS LEUR a:SIGNE LEUR VERITABLE ROLE. — LOCKE ET CONDILLAC DIMINUENT LEUR IMPORTANCE. — ELLES NE SONT POUR KANT Qu'UNE DES FORMES DE l'entendement QUI LES CREE.
Nous avons prouvé que l'école Cartésienne exagère le rôle des vérités éternelles ; nous verrons tout à l'heure les philosophes sensualisteslediminuer outre mesure : la vérité est entre ces deux extrêmes. Non, les vérités éternelles ne nous donnent pas une connaissance immédiate de la Divinité, mais elles fécondent notre lumière intellectuelle; elles sont le phare qui éclaire Tocéan des spéculations métaphysiques, la base solide de toutes les démonstrations, les grands principes d'où découlent les conclusions particulières, et le faîte de tout édifice scientirique.
Une démonstration rigoureuse, dit saint Thomas ('), doit partir d'un principe prouvé ou
(1) Postcriorum analyticorum 1. I, loct. xiii.
J(K) Sailli Thomas cl la IMiilosophic Cartésienne.
évident par Jui-mêmc ; sans cela elle n'est qu'un sophisme. Orchaque science a ses principes spéciaux, dominés à leur tourparlesprincipes universels et nécessaires, qui deviennent ainsi la base éloignée mais inébranlable de toutes les déductions('),le fil conducteur qui nous guide au milieu de nos recherches, et nous mène, si nous ne nous sommes pas écartés du droit chemin, à une conclusion éclairée, elle aussi, par la lumière d'une vérité première (').
Une science qui s'éloigne de la voie illuminée par les vérités nécessaires s'égare dans les sophismes,et, lorsqu'au terme de ses conclusions, elle se trouve en contradiction avec l'un de ces principes, on peut affirmer hardiment que toute la science est fausse.
Tel est, d'après saint Thomas, le rôle des vérités éternelles dans les opérations intellectuelles: l'école sensualiste l'a complètement méconnu.
En combattant le platonisme exagéré de son compatriote et contemporain Cudworth(-^), Locke est tombé dans l'excès opposé, et il conteste aux vérités éternelles leur place légitime dans nos opérations intellectuelles.
(1) In IV Metaphysicorum I. VI.
(2) I' p., q. LXXix, a. 8.
(3) Cudworth, Système intellectuel, ch. v, g 112-113 et seq.
Du Rôle des Vérités éternelles. 101
Après avoir repoussé, et avec raison, l'hypothèse des idées innées, il énonce les trois propositions suivantes (') :
i'' L'évidence immédiate n'est pas le privilège exclusif dès vérités éternelles.
2o Elles ne sont pas les premières connues.
3o Loin d'être la base de nos connaissances, elles ne sont pas d'une grande importance dans l'acquisition de la science.
1° (( La connaissance consiste, dit Locke, dans « la perception de la convenance ou de la (( disconvenance des idées; or, partout où cette « convenance ou cette disconvenance est aperçue (( immédiatement par elle-même, sans l'inter- (' médiaire ou le secours d'aucune autre idée, (( notre connaissance est évidente par elle- « même
« Cela étant ainsi, voyons présentement si cette (( évidence immédiate ne convient qu'à ces pro- « positions auxquelles on donne communé- « ment le nom de Maximes et qui ont l'avantage (c de passer pour axiomes. Il est tout visible (f que plusieurs autres vérités que l'on ne recoure naît point pour axiomes sont aussi évidentes ff par elles-mêmes que ces sortes de proposi- « tions....
« Car premièrement, la perception immédiate
(1) Essai sur rcntcndcmcnt humain. I. IV, ch. vu.
102 SainI Thomas et la Philosophie Cartésienne.
a d'une convenance ou disconvenance d'identité « étant fondée sur ce que l'esprit a des idées (( distinctes, elle nous fournit autant de propo- (( sitions évidentes par elles-mêmes que nous « avons d'idées distinctes. )>
Le principe sur lequel se base Locke pour prouver que l'évidence immédiate n'est pas le privilège exclusif des vérités éternelles est faux. Il ne suffit pas, en effet, pour constituer l'évidence immédiate, que l'esprit constate la convenance ou la disconvenance entre les idées; il faut de plus et surtout que les deux termes soient connus par eux-mêmes : si je ne les connais que médiatement, ils ne peuvent me fournir que les éléments d'une connaissance médiate. Locke confond la connaissance immédiate d'une proposition dont l'énoncé seul suffit pour en faire accepter l'évidence, avec le jugement qui prononce la convenance ou la disconvenance du sujet et de l'attribut. Quand je dis : Le plomb est lourd, je formule un jugement vrai; mais cette vérité m'arrive indirectement, c'est-àdire après l'expérience qui m'a révélé la lourdeur du plomb.
C'est surtout dans le développement qui suit, qu'apparaît la fausseté du principe sur lequel s'appuie le philosophe.
c( Quiconque, dit-il, a quelque connaissance, (( a diverses idées distinctes qui sont comme le
Du Rôle des Vérités éternelles. 103
« fondement de cette connaissance; et le prennier (( acte de l'esprit, sans quoi il ne peut être (( jamais capable d'aucune connaissance, consiste (( à connaître chacune de ses idées par elle-même, (c et à la distinguer de toute autre. Chacun voit (( en lui-même qu'il connaît les idées qu'il a (( dans l'esprit, qu'il connaît aussi, quand c'est (( qu'une idée est présente à son entendement et (c ce qu'elle est; et que lorsqu'il y en a plus d'une, (( il les connaît distinctement sans les confondre a l'une avec l'autre. Ce qu'étant toujours ainsi, « (car il est impossible qu'il n'aperçoive point ce (( qu'il aperçoit), il ne peut jamais douter qu'une (( idée qu'il a dans l'esprit n'y soit actuellement « et ne soit ce qu'elle est; et que deux idées dis- « tinctes qu'il a dans l'esprit n'y soient elTective- « ment et ne soient deux idées. Ainsi, toutes ces « sortes d'affirmations ou de négations se font (( sans qu'il soit possible d'hésiter, d'avoir aucun (( doute ou aucune incertitude à leur égard; et « nous ne pouvons nous éviter d'y donner notre « consentement dès que nous les comprenons... (C Par conséquent, toutes les fois que l'esprit « vient à considérer attentivement une proposiez tion, en sorte qu'il aperçoive que les deux idées « qui sont signifiées par les termes dont elle est « composée et affirmée ou niée l'une de l'autre, « ne sont qu'une même idée ou sont ditTérentes, « dès lors il est infailliblement certain de la
lOi Sailli ThoFTias et la Philosophie Cartésienne.
« vérité d'une telle proposition; et cela également « soit que ces propositions soient composées de a termes qui signifient des idées plus ou m.oins « générales; par exemple, soit que l'idée générale « de l'être soit affirmée d'elle-même, comme (( dans cette proposition, Tout ce qui est; ou « qu'une idée particulière soit affirmée d'elle- « même, comme un homme est un homme ou ce (( qui est blanc est blanc; soit que l'idée de l'être « en général soit niée du non être qui est (si « j'ose ainsi parler)la seule idée différente de l'être, (c comme dans cette autre proposition: Il est imposée sible qu'une chose soit et ne soit pas, ou que f( l'idée de quelque être particulier soit niée d'une « autre qui en est différente, comme un homme i( n'est pas un cheval, le rouge n'est pas le bleu...
« Par conséquent^ le privilège d'être évident (( par soi-même n'appartient point uniquement (( et par un droit particulier à ces deux proposi- (( tions générales : Tout ce qui est est et il est (( impossible qu'une même chose soit et ne soit pas (( en même temps
c( Il est tout visible que l'esprit connaît et « aperçoit que l'idée du blanc est l'idée du blanc « et non celle du bleu; et que, lorsque l'idée du (( blanc est dans l'esprit, elle y est et n'en est « pas absente, qu'il l'aperçoit, dis-je, claire- « ment et le connaît si certainement sans le (c secours d'aucune preuve, ou sans réfléchir sur
Du Rôle des Vérités éternelles. 105
(( aucune de ces deux propositions générales, (( que la considération de ces axiomes ne peut « rien ajouter à l'évidence ou à la certitude dç la « connaissance qu'il a de ces choses. »
L'erreur de Locke est manifeste : il confond l'évidence immédiate avec l'évidence médiate.
L'évidence immédiate d'un jugement est celle qui s'impose fatalement et au simple énoncé d'une proposition, dont les termes sont connus par eux-mêmes et dont la convenance ou la disconvenance est saisie aussitôt que la proposition est formulée, comme par exemple : Ce qui est est; le tout est plus grand que sa partie, etc.
Les exemples choisis par Locke ont-ils ce caractère? Evidemment non; car qui ne voit que des idées d'homme, de cheval, de blanc ou de bleu sont des notions acquises par l'expérience, et que si je n'ai jamais vu de blanc je ne pourrais pas affirmer que le blanc n'est pas le bleu. Sans doute, quand je sais ce que c'est que l'homme, le cheval, le blanc et le bleu, je sais par cela même que l'homme n'est pas le cheval, et que le blanc n'est pas le bleu; mais quand je tire cette conclusion, je suppose nécessairement une étude préalable qui m'a fait connaître les objets représentés par les termes de ces propositions, et, cette connaissance obtenue, j'arrive à la certitude de cet énoncé : le blanc n'est pas le bleu. Cette certitude est médiate, car je ne l'obtiens qu'après m'être
10r> Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.
assure de ce que c'est que le blanc et le bleu. Suis-jc obligé de faire ce travail préliminaire pour cette proposition : Ce qui est est? Non, il sutlit de l'énoncer pour que je l'accepte immédiatement, et que j'en sois absolument certain. Locke ajoute que ces propositions générales ne contribuent en rien à la connaissance que nous avons des choses; il se trompe encore.
Pourquoi puis-je affirmer que le blanc n'est pas le bleu? C'est, que j'y réfléchisse ou non, en vertu de ce principe fondamental : qu'il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas. Car si je ne suis pas certain de cette dernière proposition, qui me dira que le blanc n'est pas le bleu ? Si cette proposition est fausse, ou si elle est douteuse, s'il est possible qu'une chose soit ou ne soitpas O, pourquoi le blanc ne seraitil pas aussi le bleu?
Cet axiome est donc toujours au fond de tous nos jugements, il est la grande lumière qui donne leur valeur à nos affirmations et à nos négations.
2° Examinons la seconde thèse, dans laquelle Locke soutient que les axiomes ne sont pas les premières vérités connues : elle repose encore sur une confusion entre la connaissance inconsciente et la connaissance raisonnée.
(1) Dans raxioniG cité, il s'agit de Te^re d'une chose: nous rappHquons, pour le cas présent, à une quahté; mais la force du raisonnement est la même.
Du Rôle des Vérités éternelles. 107
« La règle qu'on pose dans les écoles, dit (( Locke ('), que tout raisonnement vientdechoses « déjà connues et déjà accordées, semble faire a regarder ces maximes comme le fondement de (( toute autre connaissance, et comme des choses « déjà connues, par où l'on entend, je crois, ces (( deuxchoses : lapremière que ces maximes sont « des vérités les premières connues à l'esprit; et la (( seconde que les autres parties de nos connais- (( sances dépendent de ces axiomes. »
Pour bien comprendre lapensée du philosophe, il faut se rappeler qu'il était l'ennemi déclaré du système des idées innées; or le passage que nous discutons maintenant se ressent de l'ardeur avec laquelle il les a combattues; mais il ne se tient pas dans la limite du vrai, tant il est difficile de ne pas tomber dans l'excès contraire à la doctrine qu'on n'accepte pas.
S'il y avait quelque idée innée, dit-il, ce serait à coup sûr ces vérités éternelles et nécessaires que nous nommons axiomes; or une preuve qu'elles ne sont pas innées, c'est qu'elles ne sont pas les premières connues ; donc, ni ces idées, ni aucune autre n'est innée. Il a déjà essayé de prouver sa mineure au chapitre i*"* du premier livre de son ouvrage, et son raisonnement est le môme que celui qu'il développe au chapitre vu'' du livre IV'.
(1) Loco cilato, g 8.
108 Saint Thomas et la Pliilosopliio Curlésienne.
Sans vouloir traiter actuellement la question des idées innées, disons cependant tout de suite que nous n'admettons pas Vinnéiîé des premiers principes. Mais ils sont la loi primordiale de l'intelligence, toute opération intellectuelle les suppose nécessairement, on ne peut pas concevoir une raison humaine ne les acceptant pas, pas plus qu'on ne peut comprendre le mouvement sans les notions de prias et posterius. L'âme est à l'origine une table rase sur laquelle rien n'est écrit, et à son premier réveil, aussitôt qu'une idée germe dans l'intelligence, elle saisit tout d'abord la notion d'être et les premiers principes. Cette perception est d'abord vague, confuse, inconsciente; elle devient ensuite claire et précise par l'étude, la réflexion et le développement du sens intime. Les premiers principes sont donc la condition sine qua non de toute opération intellectuelle; ils sont la loi de laraison comme la gravitation est la loi des corps.
« Il paraît évident par l'expérience, dit Locke, « que ces vérités ne sont pas les premières (( connues. En effet, qui ne s'aperçoit qu'un enfant u connaît certainement qu'un étranger n'est pas « sa mère, que la verge qu'il craint n'est pas « le sucre qu'on lui présente, longtemps avant « « de savoir qu'// est impossible qiiîme chose ' u soit et ne soit pas (^). »
(1) Essai sur reutcndeinent humain, liv. IV, ch. vu, 9.
Du Rôle des Vérités éternelles. 100
« De même un jeune sauvage a peut-être la tête « remplie d'idées d'amour et de chasse, selon « que ces choses sont en usage parmi ses sem- « blables. Mais si l'on s'attend à voir dans l'esprit (( d'un jeune enfant sans instruction, ou d'un (( grossier habitant des bois, ces maximes abs- « traites et ces premiers principes des sciences, (( on sera fort trompé, à mon avis. Dans les u cabanes des Indiens, on ne parle guère de ces « sortes de propositions générales, et elles entrent a encore moins dans l'esprit des enfants et dans (( l'àme de ces pauvres innocents, en qui il ne (( paraît aucune étincelle d'esprit. Mais où elles « sont fort connues, ces maximes, c'est dans les écoles et dans les académies où l'on fait profession de science, où l'on est accoutumé à une espèce de savoir et à des entretiens qui conte sistent dans des disputes sur des matières « abstraites ('). )>
Toute l'argumentation de Locke repose sur une équivoque. Il est clair que si vous dites à un enfant ou à un sauvage : Savei-pous bien qu'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas, il vous regardera sans même comprendre vos paroles; mais si vous soutenez à un enfant qu'un étranger est sa mère, à un sauvage que sa flèche est sa cabane, leurs négations vous apprendront que, sans même se douter que les savants ont réduit
(1) Essai sui- rEiUcndcmcul humain, iiv. I. cli. i, g '27. r. 7
110 Sailli Thonias et la Philosopliic Carlésiciiiic.
en formule ces vérités incontestables, ils savent parfaitement, l'un, qu'un étranger n'est pas sa mère, et l'autre, que sa flèche n'est pas sacabane. Il est probable que cette maxime le tout est plus ^rand que sa partie n'a jamais été entendue dans la hutte des Esquimaux ni sous les toits de latanier des Chactas; mais si vous dites à un Esquimau que la dent d'un phoque est aussi grande que le phoque tout entier, à un Chactas qu'un arbre est aussi grand que toute la forêt, vous vous convaincrez qu'ils ont irrésistiblement conscience d'une vérité dont ils ignorent la formule, mais dont ils sont certains aussi fortement que ceux qui, dans les académies, discutent sur des matières abstraites.
Locke n'a donc pas pris garde que ces maximes ne sont que l'expression de vérités invinciblement enracinées dans l'intelligence humaine.
3" Il veut prouver en troisième lieu « que ces « maximes tant vantées ne sont pas les principes (( et les fondements de toutes nos autres connais- « sances. Car s'il y a quantité d'autres vérités qui « soient autant évidentes par elles-mêmes que « ces maximes et plusieurs même qui nous sont i( plus tôt connues .qu'elles, il est impossible que « ces maximes soient les principes d'où nous « déduisons toutes les autres vérités (^).
Il choisit ses exemples dans les nombres et
(1) Loco ci(., liv. IV, ch. vir, g 10.
Du Rôle des Vérités éternelles; 111
soutient qu'on n'a besoin d'aucun autre principe pour prouver que deux et deux font quatre et que l'on connaît avec certitude qu'un et deux font trois avant de s'être assuré que le tout est égal à ses moitiés prises ensemble.
Quant au premier exemple, nous reconnaissons qu'en effet il n'est pas besoin d'un autre principe pour prouver que deux et deux font quatre; car cette proposition est évidente par elle-même. Il est impossible, en effet, de ne pas voir que si on ajoute deux unités à deux unités, le total sera quatre, que l'on» connaisse ou non le mot unité ou le mot quatre.
Quant au second cas, nous soutenons que, soit pour l'exemple choisi par Locke, soit pour tout autre tiré des nombres, la connaissance de la vérité des diverses propositions est directe, s'il s'agit de nombres composés de peu d'unités, mais que dans les propositions exprimant les nombres supérieurs, la connaissance repose tout entière sur ces principes : Le tout est égal à ses parties prises ensemble ; la partie n'est pas égale au tout ; le tout est plus grarid qu'une de ses parties. Nous trouvons, en cllet, l'une de ces trois propositions au fond de toutes les combinaisons que nous pouvons faire avec les nombres. Dire avec Locke que ces principes ne sont pas la base de nos connaissances, parce que nous ne les avons pas sous les yeux quand nous combinons
112 Siiinl Thomas c\ l;i IMiilosophio Cartésienne.
les nombres, c'est retomber dans l'équivoque que nous avons relevée tout à l'heure et saper tout Tédilice de la connaissance humaine.
« Il n'est pas moins visible, continue le philoce sophe, qu'elles (ces max^imes, ces vérités éteru nelles)nesont ni n'ont jamais été les fondements u d'aucune science. Je sais bien que, sur la foi des « scolastiques, on parle beaucoup des sciences et (( des maximes sur lesquelles ces sciences sont c( fondées. Mais je n'ai point eu encore le bonheur (( de rencontrer quelqu'une de ces sciences et « moins encore aucune qui soit bâtie sur ces deux « maximes : Ce qui est est; et il est impossible (( qu'une même chose soit et ne soit pas en même (( temps (*).)>
Locke ne voit donc pas que cette base inébranlable de la connaissance humaine, ce qui est est, se trouve au fond de toutes les sciences, qu'une analyse pénétrante et qui remonte à la source première doit inévitablement la rencontrer dans toute science vraie, et qu'une science qui ne repose pas sur cette base n'est qu'un enchaînement de sophismes.
Que connaissons-nous, en effet? L'être et rien que l'être. Si, en creusant une science, je trouve à son origine : Ce qui est n'est pas, ou plutôt : Ce quon a a^u être n'est pas, je juge avec certitude que cette science est fausse. Si, au contraire, je
(1) ibid., ni.
Du Uùle des Vérités éternelles. 113
rencontre cette affirmation d'où découlent toutes les autres: Ce qui est e^^, et si je constate que toutes les déductions se rattachent logiquement à elle, j'affirme la vérité de cette science. Sur quel fondement pouvons-nous bâtir si ce n'est sur celui-là? Que pouvons-nous étudier si ce n'est l'être? Ce n'est certainement pas le rion-être; par conséquent, ce principe est le fondement non seulement d'une science particulière, mais encore de toute science.
Locke va plus loin; après avoir nie que les vérités soient la base des sciences, il soutient qu'elles ne contribuent en rien à leur progrès : (( M. Newton, dit-il, a démontré dans son livre (i), (( qu'on ne peut assez admirer, plusieursproposi- (( tions qui sont tout autant de nouvelles vérités, « inconnues auparavant dans le monde, et qui « ont porté la connaissance des Mathématiques « plus avant qu'elle n'avait été encore; mais ce « n'est point en recourant à ces maximes générales, (( ce qui est est; le tout est plus grand quesa partie^ « et autressemblables, qu'il afaitcesbelles décou- « vertes C^). »
Il est clair que ces maximes ne nous aident pas directement à mesurer la distance du soleil et la hauteur des montagnes de la lune; mais nous les trouvons, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, au fond de toutes nos connaissances.
(1) Philosoi)hia^ naturalis priiicipi.a mathcinatica.
(2) Ibid.
114 Siiinl TIkuiims et la Philosophie Cartésienne.
Dire qu'elles ne sont d'aucune utilité pour le progrès des sciences, parce qu'elles ne sont pas la lumière immédiate qui éclaire les conclusions particulières, c'est-à-dire que, par exemple, dans un syllogisme, soit déductif, soit inductif, la majeure est inutile parce qu'elle ne contient qu'une proposition générale; que la mineure n'a qu'une médiocre importance, parce que, tout en se rapprochant beaucoup de la conclusion elle n'est pas cependant la conclusion ellemême; qu'enfin, la seule donnée certaine de toute science est la conclusion. N'est-il pas facile de voir que la conclusion n'a de valeur qu'autant qu'elle est intimement liée à la mineure et que celle-ci tire toute sa force de l'évidence de la majeure. Or, dans toute science, il y a ces trois choses : un principe général qui l'engendre, des propositions intermédiaires qui en découlent, et enfin des conclusions particulières qui ne sont vraies qu'autant qu'elles sont contenues dans les propositions intermédiaires et celles-ci dans le principe général. |
Condillac,toutpénétrédelavaleurdelaméthode analytique, paraît faire peu de cas de la synthèse et, par conséquent, de ces principes féconds qui sont à la fois la source et la conclusion dernière de la science.
Du Rôle des Vérités éternelles. 115
(( La facilité d'abstraire et de décomposer a « introduit de boîine heure, dit-il, l'usage des pro- (( positions générales. On ne peut être longtemps (c sanss'apercevoir qu'étant le résultatdeplusieurs (( connaissancesparticulières, elles sont propres à c( soulager la mémoire et à donner de la précision c( aux discours (^). »
En disant que la facilité d'abstraire a introduit de bojine heure les maximes générales, Condillac paraît supposer que l'intelligence peut s'en passer et que si l'abstraction n'eût pas été si facile, on aurait pu longtemps raisonner sans en venir aux principes. Cette donnée est fausse, car les maximes générales étant absolument nécessaires pour tout travail intellectuel, ce n'est pas de bonne heure, mais immédiatement qu'elles ont été introduites, à l'état raisonné ou instinctif.
Condillac veut, comme Locke, prouver l'inutilité des premiers principes dans la formation et le progrès des sciences : « Les premières décou- « vertes dans les sciences, dit-il, ont été si simples « et si faciles, que les hommes les firent sans le « secours d'aucune méthode; ils ne purent même (( imaginer des règles qu'après avoir fait des pro- « grès qui, les ayant mis dans la situation de « remarquer comment ils étaient arrivés à quelques « véiités, leur firent connaître comment ilspou-
(1) Essai sur l'orif^ine îles coiinaissances liuinaiuos, I'" iiarlic, ch. VII.
lld s.iiiil riioiiiiis (>l la Philosophie Gartésienno.
u valent parvenir à d'autres. Ainsi ceux qui firent (( les }M-eniières découvertes ne purent montrer u quelle route il fallait prendre pour les suivre, « puisqu'eux-mêmes ils ne savaient pas encore u quelle route ils avaient tenue. Il ne leur resta u d'autres moyens pour en montrer la certitude u que de faire voir qu'elles s'accordaient avec les (( propositions générales que personne ne révo- (( quait en doute. Cela fit croire que ces proposi- (( iions étaient la vraie source de nos connaissances . (( On leur donne, en conséquence, le nom de prince cipes. »
Le raisonnement de Condillac est, quant au fond, absolument le même que celui de Locke. Peu importe, pour le moment, la manière dont se font les découvertes scientifiques: elles sont l'effet tantôt du hasard, tantôt le résultat de longues méditations; sait-on comment on y arrive? Dans le premier cas, on l'ignore souvent; dans le second, on le sait parfaitement. Mais quand un inventeur veut prouver que sa découverte est certaine, il fait voir qu'elle s'accorde avec les propositions générales de la science dont il s'occupe que personne ne révoque en doute, et il n'a pas d'autre moyen pour faire accepter ses conclusions, ce qui fait croire, dit Condillac, que ces propositions sont la source de nos connaissances. Il y a dans cette phrase une équivoque qu'il faut démêler à l'aide d'une distinction. Condillac veut-il parler
Du Rôle des Vérités ctcrnellcs. 117
de la source médiate ou immédiate de nos connaissances? S'il s'agit de la source immédiate, nous avouons que, dans certains cas, le hasard peut être la cause d'une découverte; mais souvent, môme dans ce cas^ une proposition générale n'est jamais bien éloignée de la circonstance fortuite de telle ou telle découverte. Ainsi, pour ne citer que l'exemple connu de tout le monde : Quand Nev^ton vit tomber la pomme, le principe général tout effet a une cause se présenta à son esprit. S'il s'agit de la source médiate, il est incontestable qu'elle se trouve dans les premières vérités qui en sont les principes éloignés, mais certains, et la preuve, c'est que, de l'aveu même de Condillac, on doit remonter jusqu'à elles pour prouver la vérité d'une science. Or pourquoi cette nécessité, si les conclusions particulières ne se rattachent pas aux premiers principes par un lien indissoluble et nécessaire.
(( L'inutilité et l'abus des principes, continue « Condillac, paraît surtout dans la synthèse : « méthode où il semble qu'il soit défendu à la « vérité de paraître qu'elle n'ait été précédée d'un (( grand nombre d'axiomes, de définitions et « d'autres propositions prétendues fécondes ('). » Sur quoi donc s'appuiera la vérité, si ce n'est sur un principe certain? Le but même de Tanayse n'est-il pas de constater d'abord la vérité des
(1) IbiU., g G3.
118 Siiiiil Tlioinas cl la Philosophie Cartésienne.
laits et de remonter ensuite à la loi qui les régit, car la science ne peut se contenter de grouper des faits sans liens communs. Or, cette loi n'est-elle pas une synthèse? Cette synthèse particulière ne doit-elle pas, pour être vraie, s'appuyer sur un principe plus général, et, en dernier lieu, sur le principe ce qui est est. Je ne vois donc pas en quoi ces principes sont inutiles dans la méthode synthétique, et, quoi qu'en dise Condillac, la vérité ne peut être défendue qu'à la condition de paraître accompagnée d'axiomes et de définitions. Ce qui a égaré le philosophe dans cette question des premiers principes, c'est qu'il n'a pas voulu voir que les deux méthodes, la méthode synthétique et la méthode analytique, sont également nécessaires dans la recherche de la vérité : l'analyse nous fournit les matériaux, mais c'est la synthèse qui élève Tédifice et qui le couronne; or, Condillac n'estime que l'analyse : « Elle est le « vrai secret des découvertes, dit-il, parce qu'elle (( nous fait toujours remonter à l'origine des
(c choses Ce n'est point avec le secours des
(( propositions générales qu'elle cherche la vérité, « mais toujours par une espèce de calcul, c'est-à- (( direencomposant et en décomposantlesnotions, (( pour les comparer de la manière la plus favo-
(( rable aux découvertes qu'on a en vue par
« ce détail, on voit qu'elle est la seule méthode (( qui puisse donner de l'évidence à nos raisonne-
Du Rôle des Vérilcs éternelles. 110
« ments; et par conséquent la seule qu'on doive (c suivre dans la recherche de la vérité ('). »
Cependant Condillac ne peut nier l'importance des vérités générales particulières, il la reconnaît à la fin de ce chapitre vu ; mais son exclusivisme en faveur de la méthode analytique lui a dérobé la vue des vérités générales universelles, c'est-à-dire des vérités nécessaires et éternelles.
Kant, comme Descartes, s'est mis en face de sa pensée et, négligeant tout le reste, il a essayé d'élever l'édifice sur ce fondement. Seulement Descartes a senti qu'il lui fallait un point d'appui plus solide et il l'a cherché dans les preuves de l'existence de Dieu. Kant, plus logique, mais plus téméraire, n'a voulu devoir qu'à sa pensée tout son système philosophique.
D'après Kant, toutes nos connaissances sont de deux sortes : les unes sont expérimentales, et les autres ont leursourcc unique dans l'entendement. Les premières sont cmp'inquc^ à posteriori, les secondes sont rationnel les à priori; mais dans ces dernières, il faut bien distinguer les concepts à
(1) Ibid., § G(i.
120 Sailli Thomas cl l:i Philosophie Cartésienne.
j?rioî'i purs de ceux qui contiennent quelque chose d'empirique (') .
Nous pourrions nier à Kant la justesse de cette dernière distinction, cartoutes nos connaissances (il l'avoue lui-même) (-) commençant par l'expérience, il est fort douteux que nous ayons des concepts (^y[?nor/ purs auxquels il ne se mêle rien d'empirique; cependant n'insistons paset demandons à Kant d'où ces concepts tirent leur valeur.
Une philosophie sage répondrait, avec saint Thomas, qu'ils reposent sur un double principe : d'un côté leur réalité objective, et de l'autre la nature même de notre raison qui est obligée de les accepter. Or, Kant ne considère que ce dernier élément, et il l'outre à ce point qu'il détruit toute réalité objective.
Pour lui, en effet, ce n'est pas l'objet qui mesure et qui détermine la raison, c'est au contraire la raison qui mesure et détermine les objets : « Jusqu'ici, dit-il, l'on a cru que toute notre « connaissance devait se régler d'après les objets ; « mais tous nos efforts pour décider quelque « chose à priori sur ces objets au moyen de con- « cepts, afin d'accroîtrepar là notre connaissance, « sont restés sans succès dans cette supposition. (( Essayons donc si on ne réussirait pas mieux
(l) Critique de la raison pure. Introduction, pages 33, 34. Traduction de M. Tissot.
(2j Ibid., g 1.
Du IIoIp des VcriU's éloriicllc!*, 121
« dans les problèmes métaphysiques en suppo- « sant que les objets doivent se régler sur nos « connaissances ('). »
Ce principe, nouveau en philosophie, est le renversement de la Métaphysique. Si c'est la raison qui doit régler son objet, c'est donc elle qui lui donne des lois au lieu d'en recevoir, c'est elle qui fait la vérité; car dans ce système, la vérité ne sera plus l'équation de l'intelligence et de l'objet compri3, elle sera la subordination de l'objet à la raison, et une chose ne sera vraie que si je la juge telle. C'est la raison qui devient le centre vers lequel tout doit graviter; elle n'a pas à s'inquiéter de ce qui est en dehors d'elle puisque tout doit se courber sous sa loi, elle sera la dispensatrice souveraine de l'être ou du néant,
(1) Critique delà raison pure. Préface, page 11. Le |)rincipc d(î Kant est une hy|)othc.sc pure ; par coiiséfiuent le système croule i)uisqu'il rei)o.se sur une su{)position absoluiueut gratuite. Saint Thomas, en cent endroits, enseigne une doctrine diamétralement opposée à celle de Kant. Pour Kant, c'est rentendement (jui crée la vérité objective, et il faut, pour qu'ils soient vrais, que les objets so conforment à l'idée que j'en conçois. Qui ne voit la fausseté de cette proi)Osition? L'entendement se forge une conception et il faut <pie l'obji^t s'y adapte ! C'est le contraire (jui est vrai ; ce n'est pas le concept qui fait la vérité d'un objet, c'est la conformité de l'objet et du concept. J'ai beau avoir l'idée d'un arbr(>, si l'objet ne correspond pas à l'idée, je suis dans l'erreur. La thèse de Kant est donc fausse ; elle est, en outre, dangereuse et impie, car elle attribue à l'intelligence humaine un rôle (|ui n'appartient tju'à l'intelligence divine.
122 Siiiiil riioniiis et la Pliilosophin Cartésienne.
de la vérité ou de l'erreur, en d'autres termes elle sera Dieu, car d'après saint Thomas et d'après le bon sens, c'est l'intelligence divine qui est la mesure et la règle des objets. Kant a changé tout cela : d'après lui, c'est la raison qui revêt les objets de la foriiie qui les rend compréhensibles ; pour le contingent, c'est respace(*) et le temps ('); pour le nécessaire, c'est la catégorie ou la loi de l'entendement, unité, réalité, substance, possibilité, etc. Le lien commun entre l'jntuition pure et la nécessité est l'espace et le temps ; si la raison veut franchir cette limite, elle tombe de contradictions en contraditions.
Il est facile de voir que, d'après cette philosophie, les grands principes de l'intelligence ont toute leur raison d'être dans le sujet pensant. Si c'est l'intelligence, en effet, qui revêt de nécessité certaines notions fournies par l'intuition pure, c'est elle qui fait la nécessité, l'éternité et l'universalité de ces notions. Les vérités éternelles ne sont donc que des formes idéales. Kant réduit la Métaphysique à n'être qu'une science toute d'abstraction, n'ayant de réalité ni dans l'intelligence,
(l) L'cs|)acc est une représentation nécessaire à priori qui sert de fondement à toutes les représentations extérieures. Ibid., paye 03.
^ (2) Le temps est la forme du sens interne, c'est-à-dire de l'intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. Ibid., page 73.
Du Rôle des Vérités éternelles, 123
:ar les catégories de Kant ne sont que des con- :epts, ni en Dieu, car lorsque la raison veut dé- )asser le cercle des connaissances à posteriori )U à priori, elle tombe dans un dédale de pro- )ositions dont on ne peut, avec une égale force, )rouver la vérité ou la fausseté : la Métaphysique l'est donc qu'un jeu de l'esprit, un édifice idcal [ui n'a de point d'appui nulle part (').
(i) Kant n'acccpto aucune preuve métaphjsifiue de Texisînce de Dieu; il ne reconnaît sur ce sujet que Tautorité de i foi.
CPIAPITRE VII
Les Idées Divines