‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 9 sur 38 · TEXTES DE PLATON · texte numérisé non relu

TEXTES DE PLATON

Le problème des idées divines se rapproche beaucoup de celui des vérités éternelles, au point que certains philosophes ont parfois confondu les deux questions ; il y a pourtant d'importantes distinctions à faire.

Les vérités éternelles sont du domaine de l'intelligence spéculative, c'est-à-dire qu'elles sont l'objet de la pure contemplation divine, tandis que l'idée suppose la réalisation ad extra possible ou réelle d'un objet contemplé et elle appartient à l'intelligence pratique. L'intelligence spéculative et l'intelligence pratique ne sont pas deux facultés distinctes, elles ne diffèrent que par Tin-

Les Idées Divines. 125

tcntion de l'agent : dans le premier cas il voit, dans le second il se propose de mettre en pratique ce qu'il a vu ('). Quand un architecte a conçu le plan d'un édifice, il peut en demeurer là, comme il peut aussi le réaliser; l'intelligence spéculative devient pratique quand l'agent se met à l'œuvre. Les vérités éternelles sont toutes d'une nécessité absolue et aucune ne dépend de la volonté de Dieu : Dieu ne peut pas faire que deux et deux égalent cinq, pas plus qu'il ne peut vouloir que sous le même rapport une chose soit et ne soit pas.

Les idées divines ne sont nécessaires que dans un sens p) : elles sont nécessaires par rapport à l'essence divine, c'est-à-dire que la science de Dieu étant illimitée. Dieu voit tous les modes sous lesquels son essence peut être participée ei imitée, cesmodessont lesidées desêtrespossiblesou réels, et elles sont nécessaires comme la science divine elle-même. Mais tous les êtres possibles n'ont pas été réalisés et, dans le choix qu'il a fait pour en produire quelques uns ad extra^ Dieu a agi avec une entière liberté, c'est dans ce dernier sens que les idées divines sont libres.

On peut encore 'assigner une troisième distinction entre les vérités éternelles et les idées divines,

(1) I p., q. LXXIX, H. 11.

(2) Voir l'opuscule du Pure Vuii dcr Bcrg, Ord. pried.: Des idées divines, p. 72.

12G Siuiil TJioinas et la Philosophie Garté.sicnnc.

clic est sans doute moins importante que les précédentes, mais il n'est pas inutile de la faire remarquer.

Les vérités éternellesguidentlephilosophedans ses spéculations métaphysiques, les idées divines sont ridéal que l'artiste entrevoit au loin et qu'il s'efforce de reproduire en désespérant d'égaler jamais la perfection supérieure qu'il a rêvée.

La question de l'existence des idées divines ne soulève aucune sérieuse difficulté. Il faut admettre une idée génératrice, dit saint Thomas (i), dans tout ce qui n'est pas le produit du hasard, car un agent n'entrerait pas en activité pour atteindre un but déterminé, s'il n'en avait une idée préconçue. Un architecte n'élèvera pas un édifice dont il n'aura pas le plan, et, s'il le fait construire, c'est qu'évidemment il en a l'idée. Le monde n'est pas l'effet du hasard, Dieu qui l'a créé a donc en Lui les archétypes d'après lesquels il a réalisé son œuvre : ces archétypes sont les idées divines.

Il y a donc en Dieu, à un degré éminent, l'idée de tout ce qui a été fait, depuis l'ange jusqu'au plus petit des insectes, depuis les soleils jusqu'à l'atome. Sans doute, l'infirmité inhérente à la créature n'a pas permis à Diea de reproduire, avec tout l'éclat de sa beauté, l'idéal qu'il contemple dans sa pensée; l'étoile est plus belle en

(l) I p., q. XV, a. 1.

Les Idées Divines. 127

Dieu que dans le ciel, la lumière est plus douce et plus pure sous le regard de Dieu que sur les faîtes qu'elle illumine, jamais les chants qui s'élèvent du fond des forets ou les cris sublimes des tempêtes n'égaleront les harmonies que Dieu écoute et qu'il ne pouvait confier à une lyre créée, sans la briser; et cependant, malgré ses défailances, la création est si belle ! Que doit-elle donc ctre dans la pensée divine? C'est à cette hauteur que doit s'élever l'artiste, c'est vers cet idéal qu'il doit diriger ses aspirations et tous les rêves de son ^énie, ce n'est qu'à cette condition que l'art est ime chose sacrée :

(( L'idéal est l'objet de la contemplation pas- ( sionnée de l'artiste. Assidûment et silencieuse- ( ment médité, sans cesse épuré par la réflexion ( et vivifié par le sentiment, il échauffe le génie ( et lui inspire l'irrésistible besoin de le voir réa^ ( lise et vivant. Pour cela, le génie prend dans la ( nature tous les matériaux qui le peuvent servir, ( et leur appliquant sa main puissante, comme ( Michel-Ange imprimaitson ciseau sur le marbre ( docile, il en tire des œuvres qui n'ont pas de ( modèle dans la nature, qui n'imitent pas autre c chose que l'idéal rêvé ou conçu

(( La vraie beauté est la beauté idéale, et la ( beauté idéale est un reflet de l'infini. Ainsi, Tart ( est par lui-même essentiellement moral et relic( gieux; car, à moins de manquer à sa propre loi.

128 Sailli Thomas cl la l'iiilosopliic Cartésienne.

(( à son propre génie, il exprime partout dans ses (( œuvres la beauté éternelle. Enchaîné de toutes (( parts à la matière par d'inflexibles liens, (( travaillant sur une pierre inanimée, sur des sons (( incertains et fugitifs, sur des paroles d'une sice gnification bornée et finie, l'art leur communiu que, avec la forme précise qui s'adresse à tel ou « tel sens, un caractère mystérieux qui s'adresse (( à l'imagination et à l'àme, les arrache à la réa- ({ lité et les emporte doucement ou violemment (( dans des régions inconnues. Toute œuvre d'art, (( quelle que soit sa forme, petite ou grande, figu- « rée, chantée ou parlée, toute œuvre d'art, vrai- « ment belle ou sublime, jette l'àme dans une « rêverie gracieuse ou sévère qui l'élève vers l'in- « fini ('). » •

Ces archétypes, dont la réalisation lointaine est la suprême ambition de l'artiste, ne sont en réalité que l'essence divine considérée, non par rapport à Dieu même, mais en tant que mise en regard des choses créées : seciindum quod ad alia comparatur^ non autem secundnm qtiod comparatiir ad ipsiim Deiim (-). Ils sont multiples, car il n'existe rien qui n'ait son modèle dans l'intelligence de Dieu ; mais cette multiplicité ne répugne pas à la simplicité de l'essence divine.

(1) Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien, 13« édit., pages 177-188.

(2) I p., q. XV, a. 1, ad. 2.

Les Idées Divines. 129

Si l'on veut juger de Tunité de Tintelligence, dit saint Thomas (^), il faut considérer le principe premier d'où découle l'acte intellectuel, et non la diversité des objets contemplés. Les archétypes sont principes d'opérations dans ce sens que, pour les réaliser. Dieu devait évidemment les posséder, mais ils ne sont pas principe premier qui les met sous le regard de Dieu. Non : Dieu les voit par son intelligence qui se confond avec son essence; l'essence étant ?ine, on doit donc conclure que la multiplicité des idées ne détruit pas Tunité divine.

On sait la place importante qu'occupent les Idées dans les théories platoniciennes ; mais les philosophes discutent encore pour savoir si Platon les a mises dans l'intelligence divine ou s'il en a fait des existences séparées indépendantes de la Divinité. Saint Thomas d'Aquin ne manque jamais d'affirmer que, d'après Platon, les Idées sont séparées de Dieu (-); mais les fervents disciples du philosophe repoussent cette accusation comme une calomnie. Le débat porte donc sur une question de fait qui ne peut être éclairée que

(t) De Vorit., q. IIT, art. 2, ad. 9.

(2) Voir I ])., f|. LXXXiv, arl. 1, 'i ol 5. — D(' Vc^rit., q. iif, art. 1.

130 Sailli Tlionias cl la Philosophie Carlésicnnc.

par un sérieux examen des textes et nous croyons que cette étude est complètement favorable à l'opinion de saint Thomas.

Un des plus illustres et des plus zélés défenseurs de la philosophie platonicienne,Thomassin, traite longuement la question dans son grand ouvrage des Dogmes théologiques (^).

Il cite les nombreux passages de Platon qui prouvent que ce grand philosophe, remontant de l'effet à la cause, a constaté l'existence des essences prototypes, éternelles vérités, principes de toutes les qualités participées, et que ces essences ne sont pas pour Platon des abstractions, mais des réalités : cette thèse est clairement exposée en particulier dans le Parménide', mais la lecture attentive du passage le plus saillant de ce dialogue nous Confirme dans l'opinion que Platon assignait aux idées une existence indépendante de celle de Dieu; qu'on en juge :

« Parménide : Nous ne connaissons ni le beau en soi, ni le bon en soi; ni aucune de ces choses que nous reconnaissons comme des idées existant par elles-mêmes. — Socrate : J'en ai peur. — Mais voici quelque chose de plus grave encore. — Quoi donc ? — M'accorderas-tu que, s'il y a une science en soi, elle doit être beaucoup plus exacte et plus parfaite que la science qui est en nous? De même pour la beauté et pour tout le reste. — Oui. —

(l) Tome I, ch. xi, xii.

Les Idées Divines. I3l

Et si jamais un être peut posséder la science en soi, ne penseras-tu pas que c'est à Dieu seul, et à nul autre, que peut appartenir la science parfaite? — Nécessairement. — Mais Dieu possédant la science parfaite, pourrait-il connaître ce qui est en nous? — Pourquoi pas? »

On le voit, Platon se pose ouvertement laquestion de savoir si la science en soi, le Beau en soi, etc., sont réellement en Dieu et Dieu lui-même; et la réponse qu'il met dans la bouche de Parménide nous montre à quel point il dévie du véritable but ; la voici :

« Parménide : Parce quenous sommes convenus, Socratc, que les idées ne se rapportent pas à ce qui est parmi nous, ni ce qui est parmi nous aux idées, mais les idées à elles-mêmes^ et ce qui est parmi nous à ce qui est parmi nous. — Nous en sommes convenus. — Si donc la domination et la science (^) parfaite appartiennent aux dieux, leur domination ne s'exerce jamais sur nous, et leur science ne nous connaîtra jamais, ni nous, ni rien de ce qui nous appartient; mais de même que l'empire que nous possédons ne nous donne aucun empire sur les dieux et que notre science ne connaît rien des choses divines, de même et par la même raison, ils ne peuvent, tout dieux qu'ils sont, ni être nos maîtres ni connaître les choses

(1) IMalou fait îilkisiuii ù des oxciii|)los <|u'ilu cités quohiucs pagos plus haut.

132 Siiiiil ThonKis cl la IMiilosopliin Carlésioiino.

humaines. — Mais, dit Socrate, n'est-il pas trop étrange d'ôter à Dieu la connaissance? — C'est cependant, répond Parménide, ce qui doit nécessairement arriver, cela et bien d'autres choses encore, s'il y a des idées des êtres subsistant en elles-mêmes et si on tente de déterminer la nature de chacune d'elles ('). »

On ne peut pas exprimer plus nettement que les idées universelles n'existent pas en Dieu, car si Dieu ne connaît pas par elles ce qui se passe parmi nous, pas plus que nous ne connaissons les choses divines, c'est que, d'après Platon, les idées ont une existence séparée, indépendante de Dieu; elles sont par elles-mêmes, et cependant elles ne sont pas Dieu, puisque Dieu ne connaît pas par elles. Platon admet donc une sorte de dualisme, d'un côté les idées et de l'autre Dieu : les textes que nous discuterons tout à l'heure viendront à l'appui de notre conclusion.

Au lieu de prouver sathèse par un commentaire précis des textes de Platon, Thomassin cite de nombreux passages où quelques Pères de l'Eglise témoignent d'une grande admiration pour les livres du philosophe; mais il ne s'agit pas de savoir ici si les Pères ont beaucoup admiré Platon, il s'agit de démontrer si oui ou non les /ieV^ étaient^ pour lui, en Dieu ou à côté de Dieu. Saint Cyrille

(1) Traduction de M. Cousin, pages 21 et scq.

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d'Alexandrie (') accepte cette dernière opinion, et Thomassin, qui, à tout prix, veut venger Platon, imagine une singulière réponse à l'assertion de saint Cyrille d'Alexandrie : « Non, dit-il, Platon ne se contredit pas en mettant les idées, tantôt en Dieu et tantôt en dehors, car il les place tantôt dans le Verbe et tantôt dans le Père qui sont deux personnes distinctes. Platon seulement se trompe en disant que le Verbe éternel et immuable est cependant d'une autre substance que le Père ('). »

La faiblesse de cette réponse est palpable. Puisque, pour Platon, le Verbe n'est pas Dieu, il est clair qu'en plaçant les idées dans le Verbe il les met en dehors de Dieu; si, au contraire, il reconnaît que le Verbe est véritablement Dieu, il suit de là que Platonaadmisdeuxdivinités immuables, éternelles, infinies toutes les deux.

M. Cousin a repris la thèse de Thomassin et de tous les disciples de Platon : « Il importe, ditce il (•^), de ne laisser aucun nuage sur ce point c( fondamental de la théorie platonicienne.

« D'abord, si quelqu'un prétendait que, dans « Platon, les idées sont des êtres subsistant par « eux-mêmes, sans liens communs entre eux, et « sans rapport avec un centre commun, on lui « opposerait les nombreux endroits du Timée^ où

(1) Contra Jul.

(2) Doginos théologiqiics, cli. xit.

(3) Du Vrai, du Beau et du Dieu, leçon iv.

\:\\ Sailli Thomas et la I^liilosopliie Cartésienne.

(( Platon parle des idées comme formant dans (( leur ensemble une unité idéale, qui est la rai- « son de l'unité du monde visible. )>

M. Cousin nous oppose le Timée, nous lui opposons le Parmcnide où Platon, nous l'avons vu, afiirme que les idées ne se rapportent qu'à elles-mêmes et subsistent par elles-mêmes ; quant au Timée, nous reconnaissons que, dans ce dialogue('), Platon voulantprouverl'unité du monde admet Tunité des êtres intelligibles; mais cette unité la place-t-il en Dieu? Il n'en dit pas un mot.

M. Cousin continue : « Dira-t-on que ce monde « idéal formeune unité distincte, séparée de Dieu? « Mais, pour soutenir cette assertion, il faut ou- « blier tant de passages de la République , où les (( rapports de la Vérité et de la science avec le « Bien, c'est-à-dire avec Dieu, sont marqués en « caractères éclatants. »

M. Cousin se hâte trop de conclure par ces mots, c'est-à-dire avec Dieu, que le Bien, dans Platon, est Dieu lui-même. Nous allons voir, en effet, que c'est fort douteux. Voici comment s'exprime Platon au livre sixième de la République : (f Tiens pour certain que ce qui répand sur les <( objets de la connaissance la lumière de la Vérité, « ce qui donne à l'àme la faculté de connaître, c'est « l'idée du Bien. Considère cette idée comme k

(1) Lo Tinicc, traduction de M. Cousin, tome XII, p. 121.

Les Idées Divines. 135

« principe de la Science et de la Vérité en tant « qu'elles tombent sous la connaissance; et quelce que belles que soient la Science et la Vérité. tu (( ne te tromperas pas en pensant que l'idée du (( Bien en est distincte et les surpasse en beauté. (( En effet, comme dans le monde visible on a « raison de penser que la lumière et la vue ont « de l'analogie avec le soleil, mais qu'il seraitdérai- (( sonnablede prétendre qu'elles sont le soleil, de (( même dans l'autre sphère, on peut regarder la « Science et la Vérité comme ayant de l'analogie (( avec le Bien; mais on aurait tort de prendre (( l'une ou l'autre pour le Bien qui est d'un prix a tout autrement relevé. Tu penses, sans doute, « comme moi, que le soleil ne rend pas seulement « visiblesleschoses visibles, mais qu'il leur donne a encore la vie, l'accroissement et la nourriture, « sans être lui-même la vie. De même, tu peux dire (( que les êtres intelligibles ne tiennent pas seule- « ment du Bien ce qui les rend intelligibles, mais (( encore leur être et leur essence ; quoique le Bien (( lui-même ne soit point essence, mais quelque a chose de fort au-dessus de l'essence en dignité « et en puissance. )>

Ces paroles sont assez belles et les disciples de Platon peuvent en être assez fiers sans essayer d'y découvrir une théorie qui n'y est pas. On peut, en effet, en conclure deuxchoses: premièrement quePlaton metl'idéedu Bien fort au-dessus

I3f) Sitinl Tliomas et la IMiilosopliio Carlésicmic.

de la Science et de la Vérité; secondement que CCS deux dernières idées ne peuvent exister en dehors du Bien; mais lorsqu'il affirme que la Vérité et la Science sont distinctes de l'idée du Bien, quoiqu'elles aient avec elle une certaine analogie, et lorsqu'il continue sa comparaison du soleil qui donne la vie sans être lui-même la vie, Platon ne semble-t-il pas s'écarter de l'unité absolue qu'il a enseignée dans le Timée et se rapprocher du Parménide, où il donne aux essences des existences séparées et distinctes?

Quelle est donc cette idée du Bien que Platon met si haut? Est-ce Dieu? M. Cousin l'affirme, en alléguant un passage du livre septième de la République qui est, pour le fond, absolument semblable à celui que nous venons de lire. Si ce n'est pas Dieu, ne serait-il pas à craindre que ce ne soit une pure abstraction (i)? La lecture de quelques autres pages de Platon nous fera découvrir peut-être ce que le philosophe entend par l'idée du Bien.

« Tout doute disparaît, continue M. Cousin, « devant ces passages deP/ièdre, négligés comme « à dessein par les détracteurs de Platon. »

(1) M. Nourrisson, dans son opuscule : Exposition de la théorie platonicienne des idées (p. 47), avoue que les disciples de Platon, Speusipe, Xénocrate, et surtout les Alexandrins, ont fait de l'idée du Bien une abstraction. Nous pensons que les disciples ne sont pas seuls responsables de cette erreur.

Los Idées Divines. 137

Pour qu'on ne nous accuse pas d'être du nombre, nous reprenons la citation de plus loin.

(( Le lieu qui est au-dessus du ciel, aucun de (( nos poètes ne l'a encore célébré; aucun ne le « célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce « qui en est, car il ne faut pas craindre de publier (( la vérité surtout quand on parle sur la vérité, (c L'essence véritable, sans couleur, sans forme, (( impalpable, ne peut être contemplée que par le c( guidede l'âme, l'intelligence. Autourdel'essence (c est la place de la vraie science. Or, la pensée des (c dieux qui se nourrit d'intelligence et de science « sansmélange, comme celle de toute âme qui doit (( remplir sa destinée, aime à voir l'essence dont (( elle était depuis longtemps séparée et se livre a avec délices à la contemplation de la vérité, « jusqu'au moment où le mouvement circulaire la (( rapporte au lieu de son départ. Dans ce trajet, « elle contemple la justice, elle contemple la « sagesse, elle contemple la science, non point ce celle où entre le changement, ni celle qui se (( montre différente dans les différents objets qu'il (( nous plaît d'appeler des êtres, mais dans la « science telle qu'elle existe, dans ce qui est TEtre « par excellence ('). »

Quel est cet Etre par excellence? Si, une fois pour toutes, Platon disait : C'est Dieu, la discus-

(1) Phôdrc, traduction de M. Cousin, toino VI, p. 51

138 Saiîil Tlioiiias cl la Philosopliic Gartcsicnnc.

sion serait terminée ; mais il ne le dit jamais. Bien plus, ne voit-on pas, dans cette page que M. Cousin trouve décisive en faveur de sa thèse, que, d'après Platon, la pensée des dieux se nourrit d'intelligence et de science sans mélange par sa communication avec l'essence et l'Etre par excellence? Il y a donc, pour Platon, quelque chose au-dessus de Dieu? Nous n'hésitons pas à croire, en effet, que le philosophe, emporté par son imagination, afait de toutes les essences réunies dans les idées du Bien et du Beau je ne sais quel être supérieur à Dieu lui-même. Epris de la Beauté qu'il a si divinement chantée dans son dialogue de Phèdre, séduit comme toutes les nobles âmes de la grande idée du Bien, Platon les a mises tellement haut, qu'il les a faites supérieures à Dieu. « La Beauté, dit-il, était toute brillante alors que, « mêlées au chœur des bienheureux, nos âmes, à « la suite de Jupiter, comme les autres à la suite « des autres dieux, contemplaient le plus beau « spectacle, initiées à des mystères qu'il est per- (( mis d'appeler les plus saints de tous et que « nous célébrions véritablement, quand, jouissant (( encore de toutes nos perfections et ignorant les (c maux de l'avenir, nous admirions ces beaux « objets parfaits, simples, pleins de béatitude et « de calme qui se déroulaient à nos yeux au sein (( de la plus pure lumière, non moins purs nous-

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