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OBJECTIONS

Le mot idée a deux sens : il signifie ou bien le type d'après lequel une chose a été réalisée extérieurement, comme, par exemple, l'idée d'un édifice dans l'intelligence de l'architecte, ou bien il désigne le principe de la connaissance, en tant que la forme d'un objet est dans le sujet (^). C'est dans ce dernier sens que nous entendons le mot idée dans le cours de ce sixième livre.

Notre raison est peuplée, pour ainsi dire, d'une foule innombrable d'idées: nous avons les

(1)1 p., q. XV, a. 1.

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idées des objets matériels tels que l'arbre, la fleur, l'étoile, etc. ; nous avons l'idée des êtres abstraits : la bonté, la sagesse, la beauté ; enfin nous avons l'idée des choses concrètes intelligibles, les premiers principes, par exemple.

D'où viennent ces idées? Qui a créé dans rame ce monde de notions si multiples et si variées ?

« Il n'y a rien de plus considérable dans la ({ métaphysique que l'origine de nos idées, » dit avec raison la logique de Port-Royal (*). La question est considérable, en effet, à un double point de vue : en elle-même et relativement. En elle-même, car il nous importe au plus haut point de savoir comment se forment nos connaissances, de connaître le travail qui se fait dans les mystérieuses profondeurs de l'âme et dont le résultat est de nous mettre en possession d'une idée et de suivre, comme pas à pas, cette élaboration de la vie intellectuelle.

Le problème est important aussi à un point de vue relatif. Il se ramifie, en effet, dans toutes les questions de psychologie, nous Tavons souvent rencontré, il se posait à tout moment devant nous et l'on peut juger de la valeur d'une philosophie d'après l'explication qu'elle donne de l'origine des idées. Si l'explication est vraie, il

(1) Second discours.

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sera plus que probable queles thèses de lanature de l'âme, de son union avec le corps, de l'intelligence et de la connaissance, seront vraies aussi; si, au contraire, elle est défectueuse, incomplète ou fausse, il est fort à craindre que les questions que nous venons d'énumérer n'aient été traitées d'une manière peu satisfaisante.

L'origine des idées est donc comme le couronnement naturel de nos étudesphilosophiques.

Saint Thomas et les scolastiques expliquent l'origine des idées par un double principe : les sensations et les opérations de l'intelligence.

Dans l'état présent, dit saint Thomas (^), l'àme ne peut rien comprendre sans le secours des choses sensibles, mais ce fait a été expliqué de trois manières différentes. Platon enseigne que les sens ne sont nécessaires à l'acte intellectuel qu'accidentellement ; ils ne font qu'exciter l'âme à se souvenir d'une science déjà acquise et naturellement infuse. Avant son union avec le corps, l'âme était en communication avec les formes intelligibles que Platon appelle les idées, elle puisait là toute sa science dont elle pouvait user sans entraves, mais son union au corps Ta enchaînée et comme absorbée au point qu'elle a

(1) De anima, qutest. unica, a. 15.

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oublié la science acquise dans un état antérieur. Les sens la réveillent, la font rentrer en ellemême et l'excitent à se souvenir de la science oubliée (i).

Avec ce système, dit saint Thomas, on ne voit pas pourquoi l'âme a été unie au corps. L'union, en effet, ne s'est pas faite en faveur de l'âme qui, séparée, jouissait de la plénitude de ses facultés et de la liberté de ses opérations propres, tandis que maintenant elle en est empêchée par l'union elle-même. Faut-il dire que l'union se fait à cause du corps? Mais l'âme est bien supérieure au corps et il répugne de croire que l'âme ait été amoindrie et condamnée à une déchéance réelle, qui n'aurait d'autre but que l'ennoblissement du corps. Dans cette hypothèse, d'ailleurs, l'union de l'âme et du corps ne serait pas naturelle, car ce qui est naturel à un être n'est pas un obstacle à l'exercice de ses actes, elle serait donc contre nature et nous ferions de l'homme une sorte de monstruosité. C'est enfin un fait d'expérience que nous puisons la science dans les choses sensibles, car là où un sens fait défaut, là aussi manque la science correspondante, un aveugle, par exemple, ne connaît rien des couleurs; nous ne pouvons donc pas accepter l'hypothèse de Platon.

(1) Nous discuterons la théorie platonicienne quand nous traiterons des idées innées.

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Avicenne donne à la sensation une part plus large mais insuffisante, car, d'après lui, elle n'est que la disposition à l'acquisition de la science. Il y a au-dessus de l'àme, disait Avicenne, une intelligence séparée qui contient les idées de toutes choses et les sens disposent, préparent l'âme à se tourner vers cette intelligence où elle puise ses idées. Ce système détruit la dépendance nécessaire entre la connaissance et les facultés sensibles, dépendance attestée : 1° par la privation de la science correspondante à un sens qui fait défaut ; ^"^ par la nécessité absolue des images pour la formation des idées et pour la contemplation des idées déjà acquises.

Si, en effet, les sens ne font que disposer Tâme à se tourner vers cette intelligence qui renferme toutes les idées, on ne s'explique pas pourquoi un sens donne la matière d'une idée plutôt que d'une autre idée, pourquoi un aveugle-né, par exemple, ne pourra pas obtenir l'idée decouleur en imaginant des sons ; ce qui est manifestement faux.

En second lieu : quand le regard de Tâme est fixé sur l'intelligence séparée, elle ne devrait plus avoir besoin du secours des images, car, lorsque le but est atteint, les dispositions préliminaires deviennent inutiles ; or, les images nous accompagnent tout le temps que dure l'opération intellectuelle, elles ont donc une importance

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plus grande que celle qui leur est assignée par Avicenne, et elles ne sont pas seulement la disposition de l'àme à l'acquisition de Tidée, elles sont, en effet, plus que cela, car elles présentent à l'intelligence son objet propre. Telle est l'opinion de saint Thomas.

L'intellect agent s'empare de l'image, il la rend intelligible en la dépouillant de toutes les conditions particulières dont elle est revêtue, et l'image ainsi épurée est reçue dans l'intellect passif. Il y a donc, d'après saint Thomas, comme trois phases dans la génération de l'idée : l'image fournie par la sensation, un travail d'abstraction opéré par l'intellect agent et enfin entrée de l'idée (s'il est permis de parler ainsi) dans l'intellect passif (^). L'image est le point de départ, l'abstraction faite par l'intellect agent est le milieu, la réception dans l'intellect passif est le terme, et le terme ne pouvant être obtenu, si on ne suppose pas le point de départ, il est absolument vrai de dire : Nihil est in intellect ii quin prius fuevit in sensu.

La nécessité des images s'impose, elle est un fait ('). Un objet que nous n'avons jamais ni vu ni touché, dont nous n'avons jamais entendu parler,qui, en un mot, n'a jamais frappé aucun de

(1) Voir I p., q. 84, art. 6. —De Verit., q. x, art. 6.

(2) I p., q. LXXXiv, a. 7.

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nos sens et dont, par conséquent, nous ne pouvons pas former l'image, cet objet n'existe pas pour nous ; nous n'en avons aucune idée.

Bien plus ; quand nous voulons revenir sur une idée déjà conçue, elle se présente toujours sous les traits d'une image, cette image ne fûtelle que celle du mot qui exprime l'idée. Essayons de former un concept absolument dépouillé de toute représentation sensible et nous verrons que cela est impossible.

La raison de cette nécessité est -la condition même de notre nature.

Une puissance intellectuelle doit être, en effet, proportionnée à l'objet de sa connaissance, ainsi une intelligence dégagée de tout lien sensible a pour objet propre l'intelligible pur; mais l'intelligence humaine, qui est unie à un corps, a pour objet la nature des choses matérielles, d'où elle tire une cer/<^/;ze connaissance des invisibles. Or, la nature des choses matérielles existe dans tel ou tel individu qui n'est jamais sans l'élément corporel, on ne peut donc la connaître que dans l'individu particulier ; ce sont les sens et l'imagination qui nous donnent cette connaissance première. Il faut donc partir de là, c'est-à-dire de rimage, pour que l'intelligence atteigne son objet propre qui est, non plus tel ou tel individu en particulier, mais la nature même de la chose. Je ne me contente pas, en effet, de connaître

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telle pierre, tel arbre, je veux parvenir à l'idée généralede pierre, d'arbre, etc. Partie de l'image ma connaissance arrive à l'idée par l'abstraction.

Comment s'opère-t-elle (')?

Nous constatons que les sens peuvent considérer dans un objet une qualité indépendamment d'une autre : je vois un fruit sans en savourer le goût, cependant la couleur et la saveur sont unies dans le fruit, mais je les ai séparées, et j'ai fait une abstraction. La faculté d'abstraire est certainement plus forte dans l'intelligence dont la nature est plus dégagée des conditions matérielles, elle peut donc a fortiori considérer une qualité en laissant les autres dans l'ombre. Après avoir vu plusieurs hommes, par exemple, je retranche de ces notions particulières les qualités qui appartiennent aux individus dont je dégage Tidée générale d'homme, c'est-à-dire ce qui constitue la nature de Thomme, et j'ai ainsi l'idée vraie ; il en est de même pour toutes les autres. Cette opération n'est autre chose que Vabstraction.

Tel est l'exposé fidèle du S3^stème de saint Thomas sur l'origine des idées.

On se trompe grossièrement quand on s'imagine que la théorie thomiste a quelques points de contact avec celle de Locke : certaines expres-

(1) Vide opusc. XL.

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sions et comparaisons communes sont loin de suffire pour établit^ une ressemblance même éloignée entre les deux systèmes, comme le fait très bien remarquer le P. Liberatore (^).

Comme saint Thomas, Locke dit que Tâme est une table rase, il accepte aussi le principe :

Nihil est in intellectu mais la ressemblance

n'est que dans les mots, car la table rase de Locke n'est nullement celle de saint Thomas, et l'explication qu'il donne du principe: Nihil est in intellectu... est totalement différente de l'interprétation thomiste. -

« Supposons, dit Locke ('), qu'au commence- « ment, l'àme est ce qu'on appelle une table rase, « vide de tous caractères, sans aucune idée quelle « qu'elle soit ; comment vient-elle à recevoir des

« idées ? A cela je réponds en un mot : de

« l'expérience. » La table de Locke est-elle tellement rase qu'elle n'ait pas même les facultés et pour lui, comme pour Condillac, les facultés sont-elles engendrées par l'expérience, c'est-àdire par la sensation ? On pourrait le croire si l'on s'en tenait à ce qu'il vient de dire. Cependant, pour être juste, il faut ajouter qu'il complète son principe en faisant intervenir i< les « opérations intérieures de notre àme », qui sont avec l'expérience « les deux sources d'où décou-

(1) Théorie de la connaissance intellectuelle, c. v, a. 8.

(2) Essai sur l'entendement humain, 1. II, c. i,. l 2.

« lent toutes nos idées ». Mais que sont, pour Locke, ces opérations de l'àme ? Quel est, au fond, ce second .élément si important, pour expliquer l'origine des idées? « C'est la percep- (( tion des opérations de notre âme sur les idées « qu'elle a reçues par les sens » (§ 4). Locke fait donc de la perception une simple capacité de recevoir la sensation, l'àme est purement passive et il n'y a en elle aucune activité, aucune énergie qui lui permette de travailler sur les données sensibles. En d'autres termes, Locke ne soupçonne pas la nécessité de l'intellect agent. Est-ce là la table rase telle que Tentend saint Thomas ? N'afïirme-t-il pas à tout moment la nécessité de l'intellect agent dont Locke ne dit jamais un seul mot?

La différence est plus radicale encore, s'il est possible, dans l'explication de Taxiome: A^zVz// est in intellect u quin prius fuerit in sensu. Pour saint Thomas, en effet, la sensation est le point de départ de toutes les idées, mais elle n'est que cause partielle, car aucune idée ne se forme sans l'abstraction. D'après Locke, au contraire, la sensation est cause totale de quelques idées, la différence est donc radicale.

<( Nos sens étant frappés par certains objets « extérieurs, dit Locke, font entrer dans notre « âme plusieurs perceptions distinctes deschoses, « selon les diverses manières dont ces objets

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(( agissent sur nos sens. C'est ainsi que nous <( acquérons les idées que nous avons du blanc, « du jaune, du chaud, du froid, du du7% du mou, « du doux, de Vamei^ et de tout ce que nous « appelons qualités sensibles. Nos sens, dis-je, « font entrer toutes ces idées dans notre âme, « par où j'entends qu'ils font passer des objets « extérieurs dans l'àme, ce qui y produit ces « sortes ào. perceptions. »

Cette théorie est fausse. Les sens font arriver jusqu'à notre âme les idées de telle ou de telle qualité sensible, dételle chaleur, de telle couleur, par exemple, mais ils s'arrêtent là,etils sont incapables de nous donner les perceptions de chaleur, de couleur en général. Une perception générale, en effet, dépasse la portée des sens qui ne sont frappés que par le particulier, et, pour concevoir l'universel, il faut recourir aune autre puissance et à une autre opération. C'est par l'abstraction seule que nous concevons les qualités sensibles en général. D'où il suit, qu'établir en principe que les sens nous donnent des perceptions générales, c'est leur attribuer une puissance qu'ils n'ont pas et s'exposer à se passer, dans l'explication de l'origine des idées, à se passer, dis-je, des opérations d'unefaculté infiniment supérieure. C'est le danger de la théorie de Locke. Si, en effet, nous pouvons, par la sensation seule, produire une idée générale, une faculté plus haute

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est inutile. Elle est cependant indispensable. La sensation provoque l'idée du livre que j'ai sous les yeux, mais jamais, si je n'ai qu'elle à mon service, je ne formerai l'idée du livre en général. L'explication de Locke est donc fort incomplète, d'autant plus que ces idées, dit-il, « dépendent « entièrement de nos sens ». Non, ces idées, pas plus qu'aucune autre, ne dépendent entièrement de nos sens, car les sens, laissés à eux-mêmes, ne peuvent en donner aucune, attendu qu'ils sont des facultés sensibles et que l'idée est un produit intellectuel.

Je sais bien qu'au fend, Locke ne l'entend pas ainsi, puisqu'il reconnaît les opérations de l'âme comme seconde source de nos idées, mais au lieu d'ordonner l'un à l'autre, les deux agents productifs de l'idée, la sensation et les opérations de l'àme et de considérer le premiier comme cause éloignée, le second comme cause prochaine et immédiate, il les sépare pour mettre, d'un côté les idées produites par les sens, de l'autre, les idées causées par les opérations de l'âme.

« L'autre source d'où l'entendement vient à « recevoir des idées, dit-il (*), c'est la perception « des opérations de notre âme sur les idées « qu'elle a reçues par les sens; opérations qui, « devenant l'objet des réflexions de l'âme, pro-

(l)Ibid., H.

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« duisent dans rentendement une autre espèce « d'idées, que les objets extérieurs n^auraientpu « lui fournir : telles sont les idées de ce qu'on « appelle apercevoir, penser, douter^ croire^ « connaître, vouloir. »

Ainsi donc pour Locke « les objets extérieurs « fournissent à l'esprit les idées de qualités sen-

« sibles » et « l'esprit fournit à l'entendement

« les idées de ses propres opérations » (§ 5). Il est évident que les deux causes des idées ne sont plus subordonnées l'une à l'autre, puisque toutes les idées des qualités sensibles nous viennent des sens, toutes les idées des choses supra-sensibles nous viennent de la réflexion que l'âme fait sur ses propres opérations. Cette conception est fausse, car : l^si les objets extérieurs, en effet, peuvent nous donner l'idée d'une qualité sensible en particulier, ils ne fournissent pas l'idée générale; 2° si les idées des. choses supra-sensibles ne viennent en aucune façon de la sensation mais des opérations seules de l'àme, il ne sera plus vrai de dire : Nihil est in intellectu qiiin priiis fiierit in sensu. Or, même les idées des choses supra-sensibles ont leur origine éloignée dans la sensation, car, dit saint Thomas, « il y a des substances immatérielles que l'intel- « ligence humaine ne peut pas connaître d'une <( manière directe, mais dont elle acquiert une

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« certaine vue au moyen de ce qu'elle abstrait des « choses matérielles et sensibles {^) ».

L'explication du principe Nihil est in intel-

lectii est donc totalement différente dans

Locke et dans saint Thomas. Locke, en effet, dans l'origine des idées des choses supra-sensibles, répudie le principe auquel saint Thomas reste toujours fidèle et il ne parle pas de l'abstraction, sans laquelle, selon saint Thomas et selon la vérité, le problème de l'origine des connaissances humaines est insoluble.

Nous disons que Locke ne parle pas de l'abstraction ; il en traite cependant, il en donne même une notion assez exacte au § 9 du chapitre xi du second livre de l'essai : « Comte me on n'emploie les mots, dit-il, que pour « être des signes extérieurs des idées qui sont « dans l'esprit, et que ces idées sont prises des « choses particulières ; si chaque idée particu- « Hère que nous recevons devait être marquée « par un terme distinct, le nombre des mots (( serait infini. Pour prévenir cet inconvénient « l'esprit rend générales les idées particulières « qu'il a reçues par l'entremise des objets parti- <( culiers, ce qu'il fait en considérant ces idées « comme des apparences séparées de toute autre « chose et de toutes les circonstances qui font

(1) De anima, q. unica, a. 4, in fine

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« qu'elles représentent des êtres particuliers « actuellement existants comme sont le temps, « le lieu et autres idées concomitantes , c'est ce (( qu'on appelle abstr^action. »

L'abstraction n'est donc pour Locke qu'une opération qui vient au secours de la mémoire, afin de ne pas charger l'esprit d'un trop grand nombre de mots, mais elle n'a pas, tant s'en faut, le rôle capital que lui assigne saint Thomas. Si le paragraphe qu'on vient de lire suffit pour -mettre Locke à l'abri des reproches qu'on a le droit d'adresser à Condillac, disant que les sens peuvent produire l'abstraction, cependant il n'y a, dans la théorie de Locke sur l'abstraction, rien qui rappelle mêm.e de loin celle de saint Thomas.

L'abstraction de Locke, en effet, se contente de généraliser les idées particulières, tandis que, pour saint Thomas, elle a pour but de rendre l'objet intelligible et de présenter à l'intellect un aliment qu'il puisse s'assimiler.

Locke et saint Thomas se servent donc du même mot table rase^ acceptent le même principe: Nihil est in intellectii mais les points de

ressemblance entre les deux systèmes ne vont pas plus loin, et dire qu'ils se confondent, c'est prouver qu'on n'a compris ni Tun ni l'autre.

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On accuse encore saint Thomas d'avoir tenté une conciliation impossible. Il faut choisir, diton, entre les théories qui donnent à l'esprit humain toute son ampleur et les doctrines qui l'enchaînent en le rendant esclave de la sensation. Or saint Thomas, par un culte exagéré de l'autorité d'Aristote, n'a pas voulu répudier un principe incompatible avec les plus nobles élans del'esprithumain.Si, en effet, toutes nos connaissances tirent leur origine de la sensation, que deviennent les extases de la pensée, les illuminations sublimes de l'intelligence humaine, les éclairs qui l'éblouissent et l'essor irrésistible d'une âme libre de toute entrave.

Cette accusation mérite à peine d'être relevée, car elle n'est pas sérieuse.

D'abord saint Thomas ne rend pas l'esprit de l'homme esclave de la sensation, car il proclame hautement, est-il besoin de le dire ? sa complète indépendance, il se contente d'affirmer que l'esprit est uni au corps, et qu'il doit, bon gré, mal gré, subir les conséquences de. cette union.

Est-il vrai que le système thomiste arrête l'élan de l'intelligence et la charge d'un poids qui l'empêche de déployer ses ailes ?

D'abord, nous ne voyons pas en quoi une doctrine vraie peut nuire à l'élévation de la pensée. La vérité est-elle un obstacle qu'il faut franchir pour aller au delà jouir d'une liberté qui

Système de saint Thomas . 167

n'a d'autre guide que le caprice, Timagination et de trompeurs fantômes ? Non, non, la vérité n'est pas un obstacle, elle est un point d'appui, et on n'apas à craindre qu'un système vrai devienne un cachot dont les ténèbres attristent le regard de l'intelligence toujours avide de lumière. Saint Thomas n'est-il pas le génie le plus lumineux ^ que Dieu ait jamais accordé à Thumanité ? Quelle intelligence s'est abreuvée, plus que celle du docteur Aiigélique, aux sources profondes de la vérité ? Qui a, mieux que lui, sondé tous les abîmes? Qui a, d'une main plus puissante, déchiré les voiles qui dérobent aux regards les horizons splendides, devant lesquels l'intelligence de l'homme recule presque épouvantée ? Qui a, plus nettement que lui, tracé cette large voie où il n'y a plus ni doute, ni incertitudes, ni ténèbres, ni défaillances et qui, semblable à l'échelle de Jacob, part de la terre pour se perdre dans les cieux ?

Le principe qui est une des bases de son idéologie n'arrête donc pas l'élan de son âme, et le saint Docteur n'a pas tenté une conciliation impossible. Tout, au contraire, dans le système thomiste, est admirablement harmonisé, car il unit les principes d'une philosophie qui est la seule vraie, aux conceptions les plus hautes qui puissent grandir et élever l'esprit humain.

La théorie thomiste sur l'origine des idées a

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été si mal comprise, qu'on est allé jusqu'à dire (( qu'elle est aussi contraire à la religion qu'à la « véritable philosophie (*) ». Les auteurs de la logique de Port-Royal qui lancent cette grave accusation ne parlent pas seulement de Gassendi, mais aussi «de plusieurs philosophes de l'école ». Ils auraient dii dire de tous. Comment des hommes tels qu'Arnaud et Nicole ont-ils pu croire que les plus grands philosophes dont rÉglise s'honore aient accepté une doctrine désastreuse pour la religion et pour la philosophie? Cette considération seule eût dû les tenir en garde et les engager à examiner de plus près un principe accepté par les docteurs de l'école. Mais non, pour la logique de Port-Royal, quiconque dit: Nihîl est in intellectii n'admet

que la sensation. Nous savons à quoi nous en tenir, nous savons que la religion n'a rien à craindre de la philosophie scolastique, car la religion et la vraie philosophie marchent toujours d'accord.

Naturellement M. de Maistre a pris au bond l'accusation de Port-Royal ('), mais ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'il veut prouver que saint Thomas n'a jamais adopté l'axiome : Nihil est,.. ou que du moins ce principe s'accorde très bien avec les idées innées : « Quant aux scolastiques

(1) Logique de Port-Royal, P^ p., c. i.

(2) Soirées de Saint-Pétersbourg, VP Entretien.

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« qu'on a beaucoup trop déprimés de nos jours, (( dit-il (^), ce qui a trompé surtout la foule des ^ (( hommes superficiels qui se sont avisés de « traiter une grande question sans la comprendre, « c'est le fameux axiome de Técole : Rien ne « peut entrer dans l'esprit que par l'entremise « des sens. Par défaut d'intelligence ou de bonne « foi, on a cru ou l'on a dit que cet axiome « fameux excluait les idées innées : ce qui est « très faux. Je sais, M. le Sénateur, que vous « n'avez pas peur des in-folio. Je veux vous a faire lire un jour la doctrine de saint Thomas « sur les idées. »

Nous sommes du nombre des hommes superficiels qui croient sincèrement que l'axiome de Vécole exclut les idées innées , c'est peut-être par défaut de bonne foi. Si, en effet, l'axiome en question s'accorde avec le système des idées innées, pourquoi l'admettre puisqu'il est inutile? Pourquoi dire que rien n'est dans l'intelligence qui n'ait passé par les sens, si nous avons des idées innées ? Quoi qu'en dise M. de Maistre, les deux doctrines sont irréconciliables. Saint Thomas a-t-il adopté le principe de Vécole ? Pour en douter, il faudrait n'avoir jamais jeté un coup d'œil même furtif sur ces in-folio qui ne font pas peur à M. de Maistre. Nous croyons

(l) Ibid, II" Entretien.

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