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pourtant qu'il ne les a regardés qu'à une distance fort respectueuse, car il prend à leur égard des libertés par trop grandes : « Puisque saint <( Thomas fut surnommé l'Ange de l'école, con- « tinue M. de Maistre, c'est lui surtout qu'il faut <( citer pour absoudre l'école ; et en attendant que « M. le Chevalier ait cinquante ans, c'est à vous, « M. le Sénateur, que je ferai connaître la doc- « trine de saint Thomas sur les idées. » L'école n'a besoin de recevoir l'absolution de personne, pas même de M. de Maistre qui daigne lui acorder un pardon qu'il refuserait à Bossuet. Cependant tenons compte de sa bonne volonté et écoutons la formule de l'absolution : « Vous « verrez d'abord qu'il (saint Thomas) ne marchan- «de point pour décider que V intelligence, dans « notre état de dégradât ion, ne comprend rien (( sans image. ^^ M. de Maistre prend ces paroles du saint Docteur dans la Somme contre les Gentils, 1. III ch. 41 ; mais il traduit secundum statiim prœsentem par dans notre état de dégradation. Cette traduction n'est pas seulementune inexactitude littérale , elle suppose une connaissance superficielle de la doctrine thomiste.
D'après saint Thomas, en effet, l'âme n'est pas dégradée par son union avec le corps, car cette union est, au contraire, la condition de son développement intellectuel.
La traduction de l'illustre écrivain adjuge à
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saint Thomas la théorie platonicienne d'après laquelle l'état présent est, en effet, une dégradation puisqu'il fait perdre à l'âme la science acquise dans un autre monde ; mais les philosophes qui parlent de saint Thomas seulement après l'avoir étudié, savent à quel point le saint Docteur est éloignédes doctrines platoniciennes. Après cette citation, M. de Maistre en fait une autre qu'il met entre guillemets comme pour indiquer qu'il rapporte textuellement les paroles du docteur Angélique, mais nous désirerions vivement savoir où il les a trouvées ; voici la citation de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg : (( Il (saint Thomas) distinguera soigneu- (( sèment Vintellect passif ou cette puissance « qui reçoit les impressions de l'intellect actif « (qu'il nomme aussi possible) de l'intelligence « proprement dite qui raisonne sur les impres- « sions. » M. de Maistre devrait bien nous indiquer où il a lu le passage dans lequel saint Thomas ï].om.mt possible, l'intellect actif, et où surtout le saint Docteur distingue de l'intelligence les deux intellects passif et actif. Nous nous permettons de faire remarquer à M. de Maistre : i» que, pour saint Thomas, l'intellect passif est le même que l'intellect possible; !2oque jamais le saint Docteur n'a appelé possible l'intellect actif ; 3° enfin qu'il ne les distingue nullement de l'intelligence , car ils ne sont que
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l'intelligence elle-même. On voit comment M. de Maistre comprenait saint Thomas, et on peut juger la valeur de son atîirmation quand il dit que <( les plus grands, les plus nobles, les plus « vertueux génies de l'univers se sont accordés à « rejeter l'origine sensible de nos idées. C'est la « plus sainte, la plus unanime, la plus entraî- « nante protestation de l'esprit humain contre la (c plus grossière et la plus vile des erreurs. »
Nous venons de répondre aux accusations futiles dirigées contre le système de saintThomas, réfutons maintenant des objections dont nous ne nions pas l'importance.
La plus forte est celle-ci : C'est un principe indiscutable pour les scolastiques que rien ne peut de lui-même passer de la puissance à l'acte, or leur explication de l'origine des idées méconnaît ce principe, ils sont donc en contradiction avec eux-mêmes (J). Je prouve la mineure. L'intellect agent des scolastiques est en puissance relativement à son objet, puisqu'il est indéterminé, comment donc sort-il de cette puissance pour se déterminer ? En vertu de quelle influ-
(1) Voir Sansevcrino, Éléments de Philosophie chrétienne, t. I, p. 640.
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ence passe-t-il de la puissance à l'acte ? Est-il actualisé par le fantôme ? Mais le fantôme représente une chose matérielle et comment une chose matérielle peut-elle actualiser une puissance immatérielle ? Qu'on ne se réfugie pas derrière le mystère de l'union de l'âme et du corps, car il est illogique d'invoquer un problème obscur pour résoudre une question qui n'est pas claire, ce serait avouer sa défaite. Est-il actualisé par Dieu ? Mais tous les scolastiques s'élèveraient contre une pareille hypothèse contraire à l'ensemble de leurs doctrines. S'actualise-t-il par lui-même ? Soit, mais alors on renie le principe : rien ne peut s'actualiser soi-même.
Je réponds que l'intellect agent n'est actualisé ni par le fantôme, ni par Dieu, ni par lui-même, si on entend s'actualiser dans le sens scolastique, c'est-à-dire passer de la puissance pure à l'acte. Je distingue donc deux sortes d'actualisation. L'une, celle dont parlent les scolastiques et qui consiste dans le passage de la puissance proprement dite à l'acte, et je dis qu'il n'est pas possible que, dans ce sens, un être s'actualise lui-même. L'acte est, en effet, une manière d'être bien supérieure à la puissance et que personne ne peut se donner. Mais il est une autre actualisation qui est plutôt une détermination et qui consiste en ce qu'une faculté active et indéterminée entre en exercice par le seul fait de la
présence de l'objet déterminant. Dans ce cas la faculté qui se détermine ne passe pas de la puissance à l'acte (en entendant ce principe dans le premier sens), elle ne fait qu'émettre une action qui lui est comme naturelle. Aussitôt que l'intellect agent est en présence de son objet propre il ne passe pas, par lui-même, de la puissance à Tacte, mais il est déterminé par le fait même de la présence de l'objet, présence sans laquelle Tmtellect agent serait dans l'impossibilité de se déterminer. Il n'y a donc pas là passage de la puissance à l'acte, il n'y a que conditions requises pour la production d'un acte.
D'après le système scolastique , dit Rosmini ('), le particulier est l'objet des sens et l'universel est l'objet de l'intelligence, or le particulier et l'universel sont totalement différents, l'objet des sens n'est donc pas le même que celui de l'inteiligence. S'il eh est ainsi, comment l'intelligence peut-elle donc recevoir des sens la matière de ses opérations ? « C'est là qu'est (( toute la difficulté, ajoute Rosmini ; c'est la « même, pour qui veut bien y réfléchir, que « celle que nous retrouvons sans cesse. )>
Non, il n'est pas vrai que l'objet des sens soit différent de celui de l'intelligence ; il est matériellement le même et la différence ne porte que
(1) Nouvel Essai sur l'origine des idées, a. xii.
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sur la manière dont les sens et l'intelligence le saisissent. Les sens appréhendent le particulier, l'intelligence l'universel. Ainsi, par exemple, mon œil voit tel homme et mon intelligence perçoit par abstraction l'homme en général. La sensation peut donc fournir à notre intellect la matière de l'universel, car, pour le concevoir, l'intellect n'a qu'à dégager le particulier de ses conditions individuantes.
Qu'on ne dise pas que la formation de l'idée universelle est impossible, sous prétexte que l'universel n'étant pas dans le particulier, l'intellect ne peut pas l'en extraire, car il est facile de répondre au moyen d'une distinction que Rosmini appelle subtile (a.xiii) mais qui n'en est pas moins vraie ; cette distinction est celle-ci : L'universel n'existe pas dans le particulier, delà même manière que dans l'intelligence, c'est-àdire siib ratione iinipersalitatis, mais il y existe dans ce sens, que l'intelligence peut abstraire le particulier des conditions matérielles, et y puiser ainsi les éléments de l'idée universelle.