DU S. DOCTEUR, PAR ROSMINI ET MONSEIGNEUR FERRÉ, ÉVÊQUE DE CASALE
Si, dans quelques-uns de ses ouvrages, saint Thomas admet Tinnéité de l'idée d'être, cela constitue une contradiction flagrante avec l'ensemble de sa doctrine et nous aurions le droit de dire que, sur une question aussi importante que celle de l'origine des idées, la pensée du grand Docteur a été flottante et incertaine. Ce jugement sera vrai, si les prétentions de Rosmini et de l'un de ses disciples sont justifiées et basées sur des textes positifs. L'honneur de la philosophie thomiste est enjeu, et l'on ne s'étonnera pas de nous voir consacrer un chapitre spécial à cette discussion.
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Rosmini s'en prend d'abord à Aristotc, mais sauf les attaques qui s'adressent spécialement au Stagyrite, tous les coups tombent sur les scolastiques en général et sur saint Thomas en particulier.
« On croit entendre ces philosophes (Aristote « et Locke), dit Rosmini, nous parler ainsi : Que « trouvez-vous qui manque à notre explication « de l'origine des idées ? Que voulez-vous que « nous admettions encore dans l'homme ? nous « admettons une puissance capable de former « ces idées : et cela ne vous suffit-il pas? Quand « vous avez la puissance de former ces idées, ne « sont-elles pas pleinement expliquées ? Le rai- (( sonnement est en règle et pourtant il est tel « qu'il ne peut satisfaire personne (^). » Si le raisonnement est en règle, ceux qu'il ne satisfait pas sont bien difficiles. Nous admettons, en effet, une faculté qui, avec les données sensibles, forme toutes les idées que l'homme peut acquérir. Qu'on nous signale une seule idée dont l'origine ne remonte pas à cette double source et nous avouerons que notre système est insuffisant, mais jusqu'à ce que cette démonstration nous ait été faite, nous nous en tiendrons à la doctrine scolastique.
(( Comment, demande Rosmini, cette puis-
(l) Nouvel Essai sur l'origine des idées, section iv, a. 7.^
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« sance doit-elle être organisée pour servir à cet « usage, pour servir à former, ou à saisir intui- (( tivement (ce qui revient au même) les idées (( premières ? Après avoir dit que l'âme forme, « par le souvenir d'une foule de sensations, une « idée générale, Aristote ajoute immédiatement : « Mais il faut que l'âme soit telle qu'elle puisse « éprouver cela. Tout le monde voit que, de la « sorte, on n'a pas beaucoup de peine à se tirer « de toute difficulté ; c'est comime si l'on répon- « dait à quelqu'un qui nous proposerait une « difficulté : «Il y a quelque chose qui faitdispa- « raître la difficulté que vous me proposez » et « que l'on prétendît, en admettant ce quelque a CHOSE qu'on ignore^ avoir résolu cette même « difficulté. ))
Rosmini ne présente pas la thèse d'Aristote sous son véritable jour. Dans le passage cité, en effet (^), le philosophe recherche l'origine subjective des premiers principes de démonstration et, comme le fait très bien remarquer saint Thomas P), il la décrit ainsi. Nous gardons le souvenir des sensations plusieurs fois répétées, ce souvenir fait naître l'expérience qui n'est autre chose qu'une notion acquise à l'occasion de plusieurs faits dont le souvenir est conservé dans
(1) Posteriorum analytico, 1. II, c. ult.
(2) In Post. Analy., I. II, lect. XX.
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la mémoire, et le raisonnement vient au secours de l'expérience pour lui permettre de reculer les bornes des expériences particulières. Je me souviens, par exemple, que, plusieurs fois, telle plante a guéri la fièvre ; si je m'en tiens là, je n'aurai que le souvenir des expériences, mais la raison va plus loin, et faisant abstraction des expériences particulières, elle forme cette connaissance générale : telle plante guérit la fièvre. Mais pour qu'on ne voie pas que la sensation ou le souvenir qu'on en garde soit capable de causer la connaissance intelligible des prmcipes, Aristote, afin d'éviter l'erreur des philosophes qui ont confondu les sens avec l'intelligence, ajoute, qu'outre la sensation, il faut admettre pour l'âme une nature telle qu'elle puisse connaître l'universel : Anima vero talis est natura sua, ut quœ hoc ipsum pati possit. Or l'âme, ajoute saint Thomas, est de nature à connaître l'universel en vertu de l'action des deux intellects possible et actif.
Aristote se contente donc d'affirmer que, dans l'explication d'une connaissance universelle, il faut nécessairement admettre que l'âme est capable de comprendre l'universel. Voudrait-on qu'il l'eût nié ? Mais alors il eût été singulièrement embarrassé, car il se fût fermé toute issue. L'affirmation du philosophe ressemble-t-elle au commentaire qu'en fait Rosmini } En aucune
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façon. Àristote, en effet, ne dit pas: Je répondsà la difficulté que vous me proposez en faisant intervenir un quelque chose que f ignore; non, il dit simplement que l'âme a, dans sa nature, la puissance de former une notion universelle. La réalité de cette puissance est d'une évidence palpable et il faut toute la préoccupation de l'esprit de parti pour recourir à autre chose.
« On peut donc, dit Rosmini, toujours répon- « dre raisonnablement, ce me semble, à Aristote « et à Locke : Vous admettez une puissance de « penser ; un certain quelque chose dans l'âme (( humaine, d'où elle peut tirer ses connaissances: « très bien ! jusqu'ici nos opinions sont parfai- « tement d'accord. Mais permettez-nous de « pousser nos recherches plus avant, et d'exa- « miner s'il peut y avoir une puissance de penser « qui ne renferme en elle aucune notion primi- (( tive ; ou bien si cette puissance de penser ne (( serait point tout simplement la puissance de se « servir d'une certaine notion primitive que l'es- (( prit humain porte en lui-même ; si enfin on (( peut concevoir une pensée quelconque qui (( soit différente de la contemplation, ou de « l'application d'une règlequi ne peut être qu'une « idée. Et si le bon plaisir de nos deux phi- « losophes nous défend de suivre cette voie dans (( nos recherches, il faut avouer qu'on ne saurait (( les taxer de libéralisme à notre égard ; mais
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(( si je ne me trompe, leur erreur naît avec leur a intolérance, et il ne me semble guère probable « que les hommes veuillent croire que la parfaite (( sagesse soit comprise dans l'enceinte dont ils « ont posé les bornes. »
Il ne suffit donc pas à Rosmini de savoir que l'àmea, en elle-même, une puissance qui explique l'origine de toutes les idées, il veut aller plus loin et rechercher si cette puissance ne renferme aucune notion primitive. Nous ne voulons pas être taxé d'intolérance et imposer une limite à la curiosité légitime desphilosophes, mais si Rosmini est d'accord avec ceux qui admettent que l'àme a en elle-même la puissance déformer toutes ses idées, pourquoi ne pas s'en tenir là et ne pas résoudre le problème aveclaseule puissance et les données sensibles ? Pourquoi s'efforcer de trouver une notion primitive innée dans une faculté qui explique l'origine de toutes les notions ?
Après avoir fait contre la doctrine Aristotélicienne des objections que nous discuterons tout à l'heure, Rosmini finit par dire qu'Aristote, vaincu par la force de la vérité, a reconnu l'existence d'une idée innée, mais que son hostilité déclarée contre Platon l'a empêché d'exploiter cette mine féconde de peur de paraître favorable à un système dont il était l'adversaire résolu :
«Si nous voulons, dit Rosmini (a. xix), donner