‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienneChapitre 16 sur 33 · RÉALISME DE SAINT THOMAS · texte numérisé non relu

RÉALISME DE SAINT THOMAS

Toutes nos idées ont donc une double origine : la sensation et l'abstraction ; j'ai l'idée d'arbres, de fleurs, de maisons, parce que j'ai vu des arbres, des fleurs, des maisons et que j'ai extrait de l'idée générale des objets particuliers. Mais le"'-système thomiste suffit-il pour expliquer Torigine des notions abstraites de vrai, de bien et de beau ? Car. si dans le premier cas j'ai pu extraire une idée générale d'un objet particulier qui frappait mes sens, comme l'arbre, par exemple, le procédé est-il le même quand il s'agit d'une idée qui semble ne pas avoir un point d'appui dans les choses sensibles ? Les adversaires du principe : Nihil est in

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intellectic. .croient, en effet, qu'il est impuissant à expliquer l'origine des idées les plus nobles : qu'il assigne à l'idée d'arbre sa véritable origine, soit ; mais il faut l'abandonner quand il s'agit des idées autrement grandes de vrai, de bien et de beau (^).

Nous ne le pensons pas, nous sommes convaincu, au contraire, que ce principe fécond explique l'origine de toutes les idées.

Le Vrai se confond objectivement avec l'être et, subjectivement, il consiste dans l'équation de l'intelligence avec son objet. Sous le premier aspect, la vue d'un atome suffit pour me donner l'idée d'être et par conséquent de vrai. Je n'ai qu'à extraire de tel atome particulier le concept d'être en général, c'est-à-dire de ne plus considérer l'atome comme existant en tel lieu, en tel temps, sous telle forme, mais seulement comme existant. J'obtiendrai la notion de vrai subjectif en étudiant si un objet qui est en dehors de moi est en réalité tel que je le crois; si oui, je suis dans le vrai ; si non, je me trompe. Je ferai ensuite abstraction de telobjet ou de telle proposition en particulier et formulerai la proposition générale : le vrai subjectif est l'équation de l'intelligence et de son objet.

(l) L'objection et la thèse sont les mêmes pour les idées de juste, d'absolu, ^e nécessaire, etc., etc.

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Le Bien est ici quod omuia appetunt. Je vois que tous les êtres tendent vers ce qui peut les perfectionner, les compléter, leur procurer un avantage dans quelque ordre que ce soit : l'homme désire la richesse, les plaisirs, les honneurs ; la plante a soif d'une goutte de rosée et implore un rayon de soleil, l'animal bondit sur sa proie, etc., etc. Je fais abstraction des biens particuliers et je m'élève au concept de bien en général pour le définir id quod omnia appetunt. Mais je sais que l'homme « ne vit pas seu- « lement de pain » et qu'il va pour lui un bien supérieur puisqu'il a d'autres facultés que celles qui désirent la richesse, les plaisirs et les honneurs ; il doit donc y avoir un autre bien, celui que désirent l'intelligence et la volonté droite de l'homme vertueux. Quand je découvre une vérité j'éprouve une jouissance intellectuellcet jedis que le vrai est le bien de l'intelligence : si je suis témoin d'un acte vertueux je fais abstraction de l'acte et de l'homme qui le produit pour ne voir que la conformité de l'acte avec la volonté souverainement juste de Dieu. Le bien est, à ce point de vue, l'harmonie entre la volonté humaine et la volonté divine, et comme d'ailleurs la volonté humaine désire, ou du moins doit désirer cette harmonie, je redirai encore la définition : Eonum est id quod omnia appetunt.

Le Beau est id quod visum placet. Le beau

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et le bien ne sont , au fond, qu'une seule et même chose; il n'y a entre eux qu'une différence de raison. Le bien, en effet, étant ce qi^e tout désire, doit par cela même combler le désir de celui qui le possède, et la vue du beau réjouit et repose celui qui le contemple ('). Sa perception appartient à la vue et à l'ouïe, sens qui, plus que tous les autres, sont les auxiliaires de la raison. Nous disons, en effet: Voyez ce beau spectacle, entendez cette belle musique; nous ne dirons jamais : Respirez cette belle odeur. La notion du beau ajoute donc à celle du bien un rapport avec la puissance cognoscitive qui jouit de son appréhension.

Le beau est l'irrésistible attrait que Dieu a répandu à profusion sur tous ses ouvrages afin de nous faire désirer la contemplation et la possession de la beauté infinie. Tout homme aime le beau, dit saint Thomas ('); il est la séduction suprême et on nous pardonnera de donner quelque développement à cette idée qui, plus encore que le vrai et le bien, a le don de captiver et d'entraîner toutes les âmes.

Trois choses sont requises pour constituer le beau : l'intégrité, la proportion harmonieuse et la lumière {^).

(1) h Ilœ, q. XXVII, a. I, ad. 3.

(2) In Psal/XXV, — 5.

(3) I p., q. XXXIX, a. viii, — Voir Touvrage de M. Vallet, de S. Sulpice : « L'Idée du Beau dans la philosophie de <i saint Thomas d'Aquin. w

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L'intégrité d'abord : il est évident que la première condition de la beauté est que rien ne manque à un être pour qu'il soit véritablement beau. Si un homme est privé d'un de ses membres, si un arbre est dépouillé de ses feuilles, si une fleur n'a pas toutes ses pétales, quelles que soient d'ailleurs l'harmonie des autres parties et la lumière qui les éclaire, ils ne réaliseront pas la beauté parfaite. La Vénus de Milo est admirablement belle, elle le serait davantage si elle n'était pas mutilée.

La proportion harmonieuse est la seconde condition requise pour la Beauté. Il faut que toutes les parties concourent à former un tout où rien ne choque, où rien ne diminue l'émotion calme, douce et toute-puissante à la fois que fait naître lebeau. L'œil se repose avec une joie infinie sur un objet dont toutes les parties sont dans une proportion exacte et dont aucune n'arrête l'essor de l'imagination qui s'élance de la vue de la beautéparticipée versla contemplation idéale de la beauté sans limites. Le moindre défaut fait tomber l'illusion. Si un homme est trop grand ou trop petit, si ses membres ne sont pas harmonisés avec l'ensemble, il pourra avoir un front superbe et un regard de flamme, mais si toutes les lignes ne sont pas dessinées avec la même perfection, il y aura une lacune qui nous empêchera de trouver en lui la réalisation de

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la beauté sans tache. Voyez l'Apollon du Belvédère : quelle inimitable harmonie entre l'attitude, la grâce, la souplesse, la proportion des membres, et cette vie qui circule dans les veines du marbre pour s'épanouir sur les lèvres et dans le regard ! Il est impossible, croyons-nous, de pousser plus loin la proportion des parties harmonieuses avec l'ensemble.

La lumière est la troisième condition de la beauté. Saint Thomas ne veut pas parler seulement de cette lumière extérieure sans laquelle un objet demeurerait éternellement voilé, il s'agit surtout de la lumière qui jaillit de l'intérieur pour éclairer un objet, le faire palpiter et le transfigurer. Cette lumière, dit le grand Docteur, est la splendeur de l'intelligence, lux est splendo7^ intellectus, qui communique les feux d'une immatérielle beauté et darde les rayons éblouissants qui font tomber à genoux. Ce troisième élément est de beaucoup le plus indispensable. Les deux premiers sont comme la matière, le dernier en est la forme. C'est en vain qu'un être posséderait les deux premiers au plus haut degré: si la flamme divine ne le consume pas, si la lumière interne ne l'environne pas de Tauréole, il ne nous arrachera jamais ce cri d'admiration, l'hymne de triomphe que provoque fatalement la révélation du beau. Ainsi , supposez un

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homme (') avec des formes plastiques parfaites, mais éteignez le regard, supprimez Tintelligence et la A'ie, vous aurez les éléments matériels de la beauté, la forme manquera et, avec elle, la beauté vraie. Le goût, quand il est pur, ne s'}- trompe pas, car, de l'avis de tous ceux qui sont capables d'apprécier le beau, une œuvre n'est belle que dans la m.esure où l'artiste y aura fait passer son ame. La raison en est bien facile à saisir. Beauté, perfection, immatérialité sont à peu près synonymes ; plus, en effet, un être est immatériel, plus il est parfait, et par conséquent plus il est beau.

La beauté est donc en proportion avec l'immatérialité, et la matière ne sera belle que dans la mesure où elle sera purifiée, perfectionnée, idéalisée par l'esprit. De là vient qu'un homme en qui respirent l'intelligence, la grandeur morale et les puissantes préoccupations mtellectudlcs^ aura plus de physionomie et, par suite, plus de beauté vraie qu'un autre mieux doué sous le rapport des formes plastiques.

Saint Thomas, en commentant le texte célèbre dans lequel le prophète annonce que le Christ sera le plus beau des enfants des hommes ("'),

(1) Nous nous servons toujours de la même comparaison, parce que, comme le dit très bien le P. Lacordaire, en parlant du visage humain : « On ne peut rien trouver au delà. »

(2) Speciosus forma prao filiis hominum, Ps. 44, 5.

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remarque que l'inénarrable beauté du Verbe incarné vient d'une source multiple.

Le Christ est beau, dit-il, parce qu'en lui réside la plénitude de la Divinité et qu'il est la splendeur de la gloire de Dieu. Il a la beauté de la justice suprême, de la vérité essentielle et de la vertu surhumaine, aussi cette beauté que rien ne peut ternir brille toujours du même éclat dans les diverses phases de sa vie mortelle. Il est beau dans les bras de sa mère, il est beau quand il opère des prodiges, il est beau sous les coups de fouets de la flagellation , il est beau sur le gibet quand il rend le dernier soupir. La beauté intérieure rejaillit à l'extérieur, car, ajoute le saint Docteur, le Christ a eu labeauté souveraine qui consiste dans la gràceet dans la majesté. Saint Thomas a bien soin d'énumérer d'abord les causes intérieures de la beauté du Christ et il ne parle, qu'en dernier lieu, de la beauté extérieure pour nous faire bien comprendre que la seconde n'est qu'un reflet de la première.

Ce qui fait de la Transfiguration de Raphaël une œuvre incomparable qu'on ne peut avoir vu une fois sans en garder un souvenir ineffaçable , ce qui produit cette émotion indescriptible que ne comprendront jamais ceux qui n'ont pas eu le bonheur de s'arrêter longtemps en face du Christ transfiguré par le génie de l'artiste, c'est que précisément Raphaël a fait passer dans le

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