II
ils Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
regard si.catme, si profond de Jésus, sur son front qui semble éclairé par les lueurs lointaines du Thabor, je ne sais quelle lumière resplendissante et pourtant suave dont l'éclat vous oblige à répéter : « Seigneur, comme il est doux d'être ici ! »
Dans son livre du Vrai^ du beau et du bien, M. Cousin, toujours injuste envers la scolastique, dit que « c'est le xvino siècle qui a introduit ou « plutôtramenédansla philosophie lesrecherches i< sur le beau et sur l'art, si familières à Platon « et à Aristote, mais que la scolastique n'avait « pas accueillies ('). » Si ces recherches étaient familières à Aristote, il serait étonnant que la scolastique ne les eût pas accueillies ; nous venons de voir, en exposant la théorie de saint Thomas, que la scolastique n'a pas été étrangère à ce genre d'étude.
M. Cousin a traité du beau en artiste passionnément épris de son sujet, il a fait preuve d'un goiit exquis et d'un sentiment profond de l'idéal, son style se ressent de l'émotion de l'écrivain et jamais peut-être il n'a revêtu de plus séduisantes couleurs, mais les théories philosophiques laissent à désirer ; nous allons donc nous permettre d'y relever rapidement quelques inexactitudes.
M. Cousin fait consister le beau dans l'unité
(1) Sixième leçon, p. 134. — 13» édition.
Origine des Idées. 219
et la variété : « La plus vraisemblable théorie « du beau, dit-il (i), est encore celle qui le « compose de deux éléments contraires et éga- <( lement nécessaires : l'unité et la variété. » Cette théorie est contestable. Si la variété est, en effet, un des éléments nécessaires pour constituer la beauté, l'Océan immobile ne serait pas beau ; qui oserait le dire ? Quand on est en pleine mer par un temps absolument calme, on n'aperçoit qu'une plaine immense qui se déroule à l'infini, majestueuse, grandiose, saisissante, uniforme. La variété n'y est pas et pourtant la mer est bien belle. Le ciel,, lorsque pas un seul nuage n'en ternit l'azur, et que les étoiles ne scintillent pas encore, le ciel est uniforme et cependant il est si beau 1 Une chose peut donc être belle sans variété. M. Cousin néglige le troisième élément dont parle saint Thomas : la lumière. Il l'indique, il est vrai, un peu plus bas, quand il dit : « Il n'y a pas de beauté sans la vie. » L'unité et la variété ne suffisent donc pas pour réaliser la beauté.
M. Cousin établit ensuite les diverses gradations du beau :
« Dans les objets sensibles, dit-il, les couce leurs, 'les sons, les figures, les mouvements
(l) Op. cit., VIP leçon, p. 160.
220 Saint Thomas ot la Philosophie Carlôsionne.
(( sont capables de produire l'idée et le senti- « ment du beau. Toutes ces beautés se rangent (( sous le genre de beauté qu'on appelle a tort « ou à raison le beau physique.
« Si du monde des sens nous nous élevons « à celui de l'esprit, de la vérité, de la science, c( nous y trouverons des beautés plus sévères, « mais non moins belles... voilà ce qu'on nomme « la beauté intellectuelle.
« Enfin, si nous considérons le monde moral (( et ses lois, l'idée de la liberté, de la vertu, « du dévouement, ici, l'austère justice d'un « Aristide, là, l'héroïsme d'un Léonidas, les a prodiges de la charité ou du patriotisme, voilà « certes un troisième ordre de beauté qui sura passe encore les deux autres, à savoir la beauté « morale. )>
Cette classification est vraie; nous rencontrons, en effet, la beauté dans le monde physique, dans le monde intellectuel et dans le monde moral : une chaîne de montagne est belle, la Somme de saint Thomas et la vertu de saint Vincent de Paul le sont aussi.
« Il s'agit maintenant, dit encore M. Cousin, « de rechercher l'unité de ces trois sortes dq « beauté. Or, nous pensons qu'elles se réalisent (( dans une seule et même beauté, la beauté mo- « raie, entendant par là, avec la beauté morale « proprement dite, toute beauté spirituelle. »
Origme des Idées. 221
C'est parfaitement vrai : la nature est belle, parce qu'elle est un effet de la pensée de Dieu, les œuvres et les actes de l'homme sont beaux, quand ils sont l'image d'un esprit élevé et d'une grande âme. Il y a seulement des distinctions importantes qu'il ne faut pas négliger. La nature n'a qu'une beauté empruntée et extérieure, car elle ne vit pas de la vie de Dieu. Les œuvres de l'homme se divisent en créations artistiques, en productions intellectuelles et en vertus morales. Les premières sont inférieures aux beautés de la nature par la raison bien simple que l'homme n'est pas un artiste aussi habile que Dieu ; jamais une œuvre d'art ne vaudra le ciel étoile, une tempête, ou surtout le regard de l'homme éclairé de ce feu dont Dieu a gardé le secret. A égalité de talent, une production intellectuelle sera supérieure à une création artistique, parce que la vie qui anime la première est plus identifiée avec l'œuvre elle-même et y circule plus librement, car elle est plus dégagée de la matière dont les créations artistiques ne peuvent se passer. La parole qui incarne la pensée est moins matérielle que la toile du peintre, que le marbre du sculpteur, que la pierre dont se sert l'architecte, elle estdonc un vêtement plus transparent à travers lequel la pensée apparaît plus lumineuse et plus belle. C'est pour ce motif que l'éloquence est le premier des arts, parce