‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienneChapitre 19 sur 33 · DES FACULTÉS · texte numérisé non relu

DES FACULTÉS

En exposant la théorie thomiste, nous avons signalé les différences essentielles qui la séparent du système de Locke : les deux philosophes, en effet, entendent d'une manière diamétralement opposée la table rase, le principe Nihil est in intellectu et le rôle de l'abstraction. En outre le saint Docteur reste toujours fidèle à

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son principe, tandis que, à un certain moment, Locke l'abandonne.

Après avoir réfuté l'hypothèse des idées innées, Locke entreprend de nous « faire voir « d'où l'entendement peut tirer toutes les idées « qu'il a (\) ». A cette question, il répond par un seul mot : l'expérience. « C'est là, dit-il, lefonde- « ment de toutes nos connaissances, et c'est de là (( qu'elles tirent leur première origine. Les observe vations quenous faisons surlesobjetsextérieurs « et sensibles ou sur les opérations intérieures « de notre âme, que nous apercevons et sur les- « quelles nous réfléchissons nous-mêmes, four- « nissent à notre esprit les matériaux de toutes (( nos pensées (§ 3 et 4). »

La question n'est pas très nettement posée. Il s'agit, en effet, de savoir d'où viennent les idées, or, les opérations de l'àme, réfléchissant sur elle-même, nous disent, il est vrai, comment ont été formées les idées que nous avons déjà, mais elles ne nous enseignent pas d'où elles sont venues. C'est une nuance, si l'on veut, mais la netteté et la précision sont une des principales qualités du vrai philosophe. Locke dit, en outre, que les opérations de l'àme nous fournissent les matériaux de nos pensées, il ne dit pas assez, car ces opérations nous donnent la pensée elle-

(1) Essai sur rentendement humain, 1. II, ch. i.

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même, et non les seuls matériaux pour élever l'édifice.

Locke assigne donc à nos idées une double origine, la sensation et les opérations de l'âme ; or, ces opérations de Tâme se réduisent, pour lui, à la réflexion (§ 4), et il ajoute : « L'entende- « ment ne me paraît avoir absolument aucune « idée qui ne lui vienne de ces deux sources... « Les objets extérieurs fournissent à l'esprit les « idées des qualités sensibles... et l'esprit fournit « à l'entendement les idées de ses propres opé- « rations, w

Locke commence à s'égarer. i° Il met la réflexion là où saint Thomas a mis avec raison l'intellect agent. La réflexion, en effet, est la faculté qu'a l'àme de se replier sur elle-même pour observer et analyser les phénomènes internes ; son rôle n'est pas de former l'idée, il consiste à étudier l'idée déjà faite par abstraction. 2° Les objets, d'après Locke, ne fournissent à l'esprit que les idées des qualités sensibles : cette assertion est complètement fausse. Les objets et Vabstraction fournissent toutes les idées, celle de saveur comme celle de vrai, et, par cette restriction arbitraire, Locke abandonne déjà le principe Aï/n7 est in intellect u..., y Si l'entendement est, pour lui, la faculté de penser, sa définition de l'esprit laisse singulièrement à désirer : « Il consiste en quelque chose

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« qui n'est pas tout à fait d'accord avec la vérité et « la raison(^).)) L'entendement sera bien à plaindre si ce qui lui fournit les idées de ses opéralions n'est d'accord ni avec la vérité ni avec la raison. 4'^ Ces remarques n'ont qu'une importance relative à côté du reproche, autrement grave, qu'on a le droit d'adresser à Locke. Dans son système, en effet, la sensation et la réflexion sont, chacune dans leur sphère, cause totale de l'idée. Or, la conclusion qui se présente naturellement et que Gondillac ne manquera pas de déduire est celle-ci : Si la sensation est cause totale de l'idée, à quoi bon les opérations de l'àme ? Je les supprime, puisque la sensation suffit. Locke aura beau expliquer que la réflexion est nécessaire pour rendre raison de certaines idées, Gondillac répondra, et il sera logique : Là où il y a une cause totale, une autre est superflue, et si la sensation seule suffit à expliquer une idée, pourquoi ne les expliquerait-elle pas toutes ?

En séparant les deux éléments, dont saint Thomas a si bien démxontré l'union nécessaire, la sensation et le travail de l'intellect agent, Locke a non seulement préparé les voies au sensualisme de Gondillac, mais, en outre, il a

(1) L. II, ch. xr, § 2.

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fourni à celui-ci les moyens d'arriver à le déduire logiquement.

Mais non, la sensation ne fournit aucune idée, elle ne fait que présenter l'image d'où l'intellect agent extrait l'idée.

Nous avons vu quel rôle important joue l'abtraction dans le système de saint Thomas. Elle n'est pour Locke qu'un fil conducteur à l'aide duquel nous nous retrouvons dans le dédale des mots qui expriment les idées : « Si chaque (( idée particulière que nous recevons, dit-il, « devait être marquée par un terme distinct, le « nombre des miOts serait infini. Pour prévenir « ce grand inconvénient l'Esprit rend générales « les idées particulières... c'est ce qu'on nomme (( abstraction (^). )>

L'abstraction n'est donc pas la condition siiie qiiâ non de la généralisation des idées particulières, elle n'est pas une opération de l'intellect, elle n'est qu'un mot me rappelant une qualité commune à plusieurs objets. J'ai remarqué que la craie, la neige et le lait sont blancs ('^) ; au lieudern'embarrasser de trois mots qui surchargeraient ma mémoire, j'en forge un seul Idi blancheur, et l'abstraction n'est pas autre chose. Locke confond l'opération elle-même avec le

(1) L. II, ch. XI, l 9.

(2) Ce sont les exemples de Locke.

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mot qui en exprime le résultat. La blancheur, en effet, n'est pas un mot que je choisis pour en éliminer d'autres, elle est une idée que je forme en abstrayant de leurs conditions particulières la craie, la neige et le lait et en ne gardant de ces trois objets que leur qualité commune : la blancheur.

Avec de pareils éléments , il est difficile ou plutôt impossible pour Locke de présenter un système acceptable sur l'origine des idées, car en séparant la sensation des opérations de l'àme et en faisant de l'une et de l'autre une cause totale de l'idée, il rend l'une ou l'autre inutile et il laisse le choix libre entre deux théories opposées : tout dans la sensation et tout par la sensation. La sensation ne compte pas, l'opération seule de l'àme est toutet explique tout. Il méconnaît absolument le rôle de l'abstraction sans laquelle l'origine des idées est complètement inexplicable.

Nous ne le suivrons pas dans son analj^se des idées d'espace, de temps, dC identité personnelle, de substance et de cause : ce serait sortir de l'idéologie; nous nous contenterons de discuter sa thèse particulièrement répréhensible du bien et du mal. D'après lui, le bien est le plaisir et le mal la douleur (^). C'est une théorie abjecte.

(1) L. Il, ch. XX.

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Un homme commet donc le mal toutes les fois que la douleur fond sur lui comme une proie et les plaintes, même résignées du malheur, seront les témoins accusateurs d'une âme plongée dans l'abîme du mal, tandis que les chants de joie du plaisir seront le glorieux rayonnement du bien. C'est le renversement de la morale. Que la douleur soit un mal physique, soit, mais il s'agit ici du mal moral et, pour qu'on n'en doute pas, Locke ajoute :

(( Le bien et le mal ne sont, comme nous « l'avons montré ailleurs, que le plaisir ou la « douleur, ou bien ce qui est l'occasion ou la « cause du plaisir ou de la douleur que nous « sentons. Par conséquent, le bien et le mal « considérés moralement, ne sont autre chose que (( la conformité ou l'opposition qui se trouve « entre nos actions volontaires et une certaine « loi : conformité et opposition qui nous « attire du bien ou du mal par la volonté (( et la puissance du législateur* : et ce bien « et ce mal qui n'est autre chose que le plaisir (( et la douleur qui, par la détermination du « législateur, accompagnent l'observation ou la « violation de la loi ; c'est ce que nous appelons « récompense et punition ('). «

Qu'est-ce donc que la loi ? C'est, dit Locke, la

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volonté et la puissance du législateur. Mais si la volonté du législateur est perverse ou s'il abuse de sa puissance ? La récompense ou la punition ne pourront pas faire que mon acte soit bon ou mauvais ; elles me rendront heureux ou malheureux, mais elles ne font pas la moralité de mon action. Locke donne donc : 1° une fausse définition de la loi ; 2" il confond le bien et le mal avec le plaisir et le malheur.

Qu'est-ce que la loi? La loi, dit saint Thomas(^), est la règle et la mesure des actes humains. Elle est la règle en tant qu'elle les dirige dans la voie du bien, elle en est la mesure en tant qu'elle les maintient dans une proportion juste, les empêchant de dépasser une certaine limite. Or, la règle et la mesure des actes humains est la raison, car c'est elle qui en est le principe. Nous n'agissons comme homme, en effet, que lorsque nous émettons des actes raisonnables et que nous tendons vers un but proposé par la raison ; or, en tout ordre de choses, le principe est la règle et la mesure de ce qui est compris dans un genre particulier. L'unité, par exemple, principe du nombre, en est la règle et la mesure ; si, donc, la raison est le principe des actions hujuaines, la loi qui les règle et qui les mesure doit être, avant tout, un acte de

(1) la lU, q. XC, a. 1.

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raison, sans cela elle n'a, à aucun titre, le pouvoir législatif; elle n'est plutôt que caprice et qu'injustice (').

Locke énumère trois sortes de lois : 1° la loi de Dieu ; 2" la loi civile ; 3° la loi d'opinion ou de réputation.

« Il y a, premièrement, la loi divine, par où <( j'entends cette loi que Dieu a prescrite aux « hommes pour régler leurs actions^ soit qu'elle (( leur ait été notifiée par la lumière de la nature « ou par voie de révélation. Je ne pense pas « qu'il y ait d'homme assez grossier pour nier « que Dieu ait donné une telle règle par laquelle « les hommes devraient se conduire. Il a droit (( de le faire, puisque nous sommes ses créatures. « D'ailleurs sa bonté et sa sagesse le portent à « diriger nos actions vers ce qu'il y a de meil- (( leur ; et il est puissant pour nous y engager par « des récompenses et des punitions d'un poids et «d'une durée infinis dans une autre vie ; car perce sonne ne peut nous enlever de ses mains. C'est « la seule pierre de touche par où l'on peut juger (( de la rectitude morale^ et c'est en comparant « leurs actions à cette loi, que les hommes jugent « du plus grand bien ou du plus grand mal moral « qu'elles renferment; c'est-à-dire si, en qualité « de devoir ou de péché, elles peuvent leur pro-

(l) Ibid., ad. 3.

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« curer du bonheur ou du malheur de la part (( du Tout-Puissant ('). »

Locke divise donc la loi divine en loi naturelle et en loi révélée, mais il ne les définit pas. La loi naturelle est cette lumière, reflet de la loi éternelle, qui nous fait discerner le bien du mal (-), et la loi révélée est l'ensemble des prescriptions positives contenues dans la révélation Mosaïque et dans les enseignements du Christ (^'). Locke porte une grave atteinte à la sainteté de la loi divine en faisant consister la rectitude morale de nos actions dans le bonheur ou le malheur qui peuvent résulter de son observance ou de son mépris. Non, ce n'est pas parce que le Tout-Puissant nous récompense ou nous punit que nos actions sont bonnes ou mauvaises, c'est, au contraire, parce qu'elles sont bonnes ou mauvaises en elles-mêmes qu'il nous rend heureux ou malheureux. La théorie de Locke réduit le bien ou le mal moral aux proportions mesquines de la crainte servile et d'un égoïsme étroit. Si nous ne faisons le bien que parce qu'il est récompensé, si nous n'évitons le mal que parce qu'il est puni, si k bien n'est que la récompense, si

(1) g§ 7 et 8

(2) I' II», q. xci, a. 2. *

(3) Ibid., qq. XGViii et GVi.

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le mal n'est que la punition, nous sommes des esclaves courbés sous la férule du maître, la vertu n'est qu'un calcul habile et le vice qu'un oubli du châtiment.

Le bien moral consiste dans la conformité d'un acte à la loi divine, que cette conformité soit récompensée ou non ; et le mal est la révolte de la volonté contre cette loi. A ce point de vue le mal suppose toujours la faute, or, il est si peu vrai que la faute et le châtiment ne soient qu'une seule et même chose que saint Thomas assigne entre eux une triple différence (^). La faute est le mal de facte, la peine est le mal de l'agent ; la faute est volontaire, la peine répugne à la volonté, la faute est ce que nous faisons, la peine est ce que nous souffrons.

Après la loi divme Locke examine la loi civile : (( La loi civile, dit-il, qui est établie par la « société pour diriger les actions de ceux qui en (( font partie, est une autre règle, à laquelle les « hommes rapportent leurs actions pour juger « si elles sont criminelles ou non. Personne ne « méprise cette loi, car les peines et les récom- « penses qui lui donnent du poids sont toujours « prêtes et proportionnées a la puissance d'où « cette loi émane, c'est-à-dire à la force même

(1) De Malo, a. iv.

Sysléjiies de Locke cl de Coiidillae. 240

(( de la société qui est engagée à défendre la vie, (( la liberté et le bien de ceux qui vivent con- « formément à ces lois, et qui a le pouvoir d'ôter, (( à ceux qui les violent, la vie^ la liberté ou les (( biens ; ce qui est le châtiment des offenses (( commises contre cette loi (§ 9). »

Cela suppose une loi juste, car, si elle ne Test pas, elle n'est plus une règle exacte de la moralité des actions humaines, et, dans ce cas, elle aura le pouvoir, mais non le droit de punir.

Il faut juger de la dignité d'une loi, dit saint Thomas ('), d'après le degré de justice qu'elle contient et la loi civile sera d'autant plus juste qu'elle sera plus conforme aux prescriptions de la loi naturelle ; ce n'est qu'à ces conditions qu'elle peut être la règle et la mesure des actes humains, qu'elle détermine leur moralité et non parce qu'elle est une arme aux mains de la puissance civile.

c( Il y a, en troisième lieu, dit Locke (,^ 10), la « loi d'opinion ou de réputation. On prétend et (( on suppose par tout le monde que les mots de « vertu et de vice signifient des actions bonnes « ou mauvaises de leur nature {}), et tant qu'ils i( sont réellement appliqués en ce sens, la vertu a s'accorde parfaitement avec la loi divine dont (( je viens de parler; et le vice est tout à fait la

(1) I" lia;, q. XGV, a. -2.

(2) Ces mots ne sont pas soulignés dans le texte.

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« même chose que ce qui est contraire à cette « loi. Mais quelles que soient les prétentions des « hommes sur cet article, il est visible que ces « noms de vertu et de vice, considérés dans les « applications particulières qu'on en fait parmi « les diverses nations et les différentes sociétés « d'hommes répandus sur la terre, sont cons- « tamment et uniquement attribués à telles ou « telles actions qui, dans chaque pa3^s, et dans {( chaque société, sont réputées honorables ou « honteuses. Et il ne faut pas trouver étrange « que les hommes en usent ainsi, je veux dire « que par tout le monde ils donnent le nom de « vertu aux actions qui, parmi eux, sont jugées « dignes de louange, et qu'ils appellent vice tout c( ce qui leur paraît digne de blâme. Car, autrece ment, ils se condamneraient eux-mêmes, s'ils « jugeaient qu'une chose est bonne et juste sans (( l'accompagner d'aucune marque d'estime, et « qu'une autre est mauvaise sans y attacher « aucune idée de blâme. Ainsi, la mesure de ce « qu'on appelle vertu et vice et qui passe pour « tel dans tout le monde, c'est cette approbation « ou ce mépris, cette estime ou ce blâme qui « s'établit par un secret et tacite consentement « en différentes sociétés et assemblées d'hommes, « par où différentes actions sont estimées ou (( méprisées par eux, selon le jugement, les maa ximes et les coutumes de chaque lieu. »

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Les contradictions de Locke sont flagrantes; quand il déclare d'abord que la vertu et le vice désignent des actions bonnes ou mauvaises de leur nature, il est dans le vrai, car la vertu est bonne en soi, le vice mauvais en soi. L'une est digne de louange, l'autre de blâme ; mais ce n'est ni la louange ni le blâme qui font la vertu ou le vice, pas plus que la récompense ou le châtiment ne font qu'un acte soit bon ou mauvais. Locke se place au véritable point de vue quand il dit que la vertu est ce qui s'accorde avec la loi divine, et que le vice est ce qui lui est contraire. Pourquoi donc, quelques lignes plus bas, envisage-t-il la question sous un aspect tout différent, pour donner comme règle, non plus la loi divine, mais l'appréciation des hommes ? Pourquoi dit-il que la vertu est ce qui est loué et le vice ce qui est blâmé ? C'est le renversement complet de la morale. L^opinion deviendra notre seul et unique juge, le témoignage de la conscience et la soumission aux lois de l'éternelle justice ne seront rien auprès des louanges ou des blâmes distribués par des hommes si souvent passionnés, injustes et méchants. Nous sommes heureux de citer ici les paroles éloquentes et indignées de M. Cousin : La théorie de Locke « fait des courtisans, non « des hommes vertueux, » dit-il.

« La gloire est la couronne, non le fondement

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« de la vertu. Le devoir ne se mesure pas à la « récompense. Sans doute, il est plus facile à « accomplir sur un théâtre aux applaudissements (( de la foule, mais il ne décroît pas dans l'ombre, ((il ne périt pas même dans l'ignominie ; là, (( comme ailleurs, il reste identique à lui-même, (( inviolable et obligatoire ('). »

Nous avons dit que Condillac a déduit une conséquence logique du système de Locke, en considérant la sensation comme cause unique de l'origine des idées.

Dès le premier chapitre de VEssai sur F origine des connaissances humaines^ il confond la pensée avec la sensation : ((Considérons, dit-il (§§3 et 4), (( un homme au premier moment de son exis- (( tencc : son came éprouve d'abord différentes (( sensations, telles que la lumière, les couleurs, (( la douleur, le plaisir, le mouvement, le repos : (( voilà ses premières pensées. Suivons-le dans (( les moments où il commence à réfléchir sur ce (( que les sensations occasionnent en lui, et (( nous le verrons se former des idées des dififé- « rentes opérations de son âme : telles qu'aper- (( cevoir, imaginer, voilà ses secondes pensées. »

Les sensations de lumière, de couleur, de plaisir, de douleur sont donc des pensées; de là à faire de la pensée une sensation transformée

(1) Philosophie de Locke, VHP leçon.

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le pas est facile à franchir, le germe est semé, nous le verrons pleinement développé dans le Traité des sensations.

(( C'est une chose bien évidente, dit-il, dans (( le deuxième chapitre de l'Essai, que les idées (( qu'on appelle sensations sont telles que, si « nous avions été privés des sens, nous n'au- « rions jamais pu les acquérir. Aussi aucun « philosophe n'a avancé qu'elles fussent innées, (( c'eût été trop visiblement contredire l'expert rience. Mais ils ont prétendu qu'elles ne sont (( pas des idées. » Ils ont eu grandement raison. La sensation est , en effet, cause partielle et occasionnelle de l'idée, et jamais il n'est permis de confondre la cause avec l'effet, encore moins la cause partielle. Les sens nous donnent la sensation de lumière, de chaleur, etc.; mais ils sont impuissants à en former l'idée, car l'idée suppose un sujet capable de s'élever au-dessus de la sensation. Si, en effet, je n'ai que la sensation, je ne puis être affecté que par telle chaleur, par telle lumière ; mais je m'arrête nécessairement au concret, car la sensation ne fournit pas autre chose, « Quand nous apercevons « de la lumière, des couleurs, de la solidité, dit « encore Gondillac , ces sensations et autres « semblables sont plus que suffisantes pour « nous donner toutes les idées qu'on a commu- « nément des corps. » Ces sensations sont plus

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