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que suffisantes pour nous donner l'occasion de former l'idée, oui ; pour nous transmettre l'idée totale et complète, non. Condillac a déjà donc oublié ce qu'il vient de dire au chapitre précédent, que « l'âme étant distincte et différente du « corps, celui-ci ne peut être que cause occa- « sionnelle. D'où il faut conclure que nos sens (( ne sont qu'occasionnellement la source de nos (( connaissances ».
Il l'oublie à tel point qu'il ne se contente pas d'absorber les opérations de l'âme dans la sensation, il va jusqu'à faire dépendre de celleci, non plus seulement Texercice des facultés, mais encore leur existence même, car, d'après lui, la sensation engendre la faculté. On comprendra que nous soyons sans pitié pour une pareille doctrine.
(( On peut distinguer, dit-il ('), les opérations « de l'âme en deux espèces, selon qu'on les « rapporte plus particulièrement àTentendement « ou à la volonté. L'objet de cet essai indique « que je me propose de ne les considérer que « par le rapport qu'elles ont à Tentendement.
« Je ne me bornerai pas à en donner des « définitions : je vais essayer de les envisager « sous un point de vue plus lumineux qu'on a « encore fait. Il s'agit d'en développer les pro-
(1) Essai sur l'origine des Connaissances humaines, sect. II.
Systèmes de Locke et de Condillac. 255
« grès et de voir comment elles s'engendrent « toutes d'une première qui n'est qu'une simple (( perception. Cette seule recherche est plus (( utile que toutes les règles des logiciens. En « effet, pourrait-on ignorer la manière de con- « duire les opérations de l'àme, si on en connais- « sait bien la génération? »
Pourquoi Condillac ne veut-il pas définir les facultés ? Une définition ne nuit jamais ; il préfère les envisager sous un point de vue plus lumineux qu'on if a encore fait. Il est d'une modestie charmante, et il va nous expliquer comment elles dérivent toutes d'une première. Quelle est cette opération, source de toutes les autres {}) ? C'est, dit-il, « la perception ou l'im- (c pression occasionnée dans l'àme par l'action « des sens ; ainsi le premier et le moindre degré « de la connaissance, c'est d'apercevoir. »
Condillac confond l'impression qui se fait sur l'organe, avec la sensation, dont le sens est le principe, et avec la perception, qui ne réside que dans la faculté. Un objet frappe mon regard, il envoie des rayons dans mon oeil, c'est l'impression ; rimpression et la faculté existent, la faculté la perçoit. Mais il est si peu vrai que la perception engendre la faculté, qu'elle la
(l) Condillac ne parle ici que des opérations; mais, dans sa pensée, il s'agit aussi des facultés. Nous le prouverons en faisant la critique du Traité des Sensations.
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suppose nécessairement : comment, en effet, pourrai-je percevoir quoi que ce soit si je n'avais la puissance ou la faculté de produire des perceptions.
Il énumère les opérations qui, d'après lui, dérivent de la perception primitive ; ce sont : la conscience, l'attention, la réminiscence, l'imagination, la contemplation et la réflexion. Il est bien forcé de traiter de l'abstraction, et c'est là surtout que nous l'arrêtons pour lui démontrer la fausseté de son système.
« En distinguant ces idées, dit-il ('), on consi- « dère quelquefois comme entièrement séparées « de leur sujet les qualités qui lui sont le plus « essentielles ; c'est ce qu'on appelle plus partice culièrement abstraire. Les idées qui en « résultent se nonixnQ,nt générales , parce qu'elles (( représentent les qualités qui conviennent à (( plusieurs choses différentes. Si, par exemple, « ne faisant aucune attention à ce qui distingue « l'homme de la bête, je réfléchis uniquement « sur ce qu'il y a de commun entre l'un et « l'autre, je fais une abstraction qui me donne « l'idée générale d'animal. »
Cette idée générale ne peut pas être le résultat du travail de la sensation seule, car la
(1) Essai sur rorigine des Connaissances humaines, sect. II, ch. Yi, § 57.
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sensation ne représente que telle qualité inhérente à tel animal. Je vois, par exemple, un chien et un cheval : je constate que l'un est plus grand que l'autre, que celui-ci a une crinière, tandis que l'autre n'en a pas, etc., etc.; mais jamais, avec la sensation seule, je ne m'élèverai à la conception générale d'animal, car la sensation ne peut donner ce qu'elle n'a pas. Elle n'a que le particulier, par conséquent, je ne puis pas en tirer l'universel ; il faut donc admettre, outre la sensation, une faculté qui me permet d'abstraire, de l'objet de la sensation, les caractères communs à plusieurs individus et dont je forme l'idée générale. J'aurai beau transformer la sensation et la tourner dans tous les sens, elle ne franchira jamais la limite du particulier ; si donc je conçois l'universel, c'est en vertu d'une faculté qui n'est ni la sensation primitive ni la sensation transformée tant que Ton voudra. La présence d'une seule idée générale révèle, dans l'àme humaine, l'existence d'une faculté qui, partant de la sensation, s'élève à un point que la sensation ne saurait atteindre.
Dans VEssai 5//r lorigine des connaissances hnmaines, Condillac ne fait guère qu'énoncer le principe qu'il développe dans le Traité des sensations, à savoir : que la sensation est nonseulement le point de départ de nos connais-
sances, mais que la faculté elle-même dérive de la sensation, quant à son existence.
« Le principal objet de cet ouvrage, dit-il (^), « est de faire voir comment toutes nos connais- « sances et toutes nos facultés viennent des sens, « ou, pour parler plus exactement, des sen- « sations, car, dans le vrai, les sens ne sont que « cause occasionnelle. Ils ne sentent pas, c'est (( l'àme seule qui sent k l'occasion des organes; « et c'est des sensations qui la modifient qu'elle (c tire toutes ses connaissances et toutes ses (( facultés. »
Cette doctrine est insoutenable pour plusieurs raisons : l°Nous avons vu qu'il y a, dans l'àme, des opérations inexplicables avec la sensation toute seiïle. 4*^ Si Tàme sent, c'est évidemment parce qu'elle a la faculté de sentir : la sensation suppose donc la faculté, elle ne la fait pas. 3'' Les facultés sont distinctes de l'essence de l'àme, mais elles en sont les propriétés nécessaires au point qu'il est impossible de concevoir l'àme totalement dépouillée de ses puissances. Qu'estce, en effet, qu'une àme raisonnable sans la faculté intellectuelle, et, si elle ne la tient pas de l'auteur de sa nature, comment la sensation pourra-t-elle la lui donner ? Dans sa guerre contre les idées innées Condillac est allé jus-
(1) Extrait raisonné du Traité des Sensations.
Systèmes de Locke et de Gondillac. 259
qu'à nier l'innéité des puissances ; c'est un excès qui tend à détruire Tâme elle-même. Nous n'avons aucune idée innée, mais les facultés inséparables de l'essence nous ont été données avec elle. Dire que la sensation produit la faculté, c'est dire, par exemple, que la sensation de la vue nous donne la faculté de voir.
« Il y a longtemps qu'on dit que toutes nos « connaissances sont originaires des sens, con- « tinue Gondillac. Cependant les Péripatéticiens « étaient si éloignés de connaître cette vérité, « que malgré l'esprit que plusieurs d'entre eux « avaient en partage, ils ne l'ont jamais su « développer, et qu'après plusieurs siècles, c'était (( encore une découverte à faire. »
Oui, il y a longtemps que l'on dit que nos connaissances tirent leur origine des sens et, quoi qu'en dise Gondillac, les Péripatéticiens ont parfaitement développé cette maxime ; il n'y avait, sur ce point, aucune découverte à faire. Gondillac en attribue le mérite à Locke, « car, « dit-il, il ne faut pas compter les autres philo- (( sophes qui ont écrit sur le même sujet ». Si Gondillac eût pris la peine de lire les ouvrages des autres philosophes qui ont écrit sur le même sujet, il aurait vu qu'ils sont dignes d'être comptés; mais pour lui il n'y a pas de philosophes avant Locke, comme pour les Cartésiens
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il n'y a pas de philosophes avant Descartes. Il restait à découvrir que les facultés tirent leur origine de la sensation : c'est aCondillac qu'en revient la gloire, et nous ne la lui envions pas, car c'est cette découverte qui a paralysé les qualités éminentes de l'écrivain et du philosophe.
On sait que Condillac imagine dans son Traité des sensations « une statue organisée intérieu- « rement comme nous, et animée d'un esprit ((privé de toute espèce d'idées )>. Il ouvre -les uns après les autres les sens de sa statue, il décrit les sensations et les idées qui résulent de l'exercice des sens.
Que la statue animée soit privée de toute espèce d'idée, je l'accorde ; mais qu'il soit (( inu- (( tile de supposer que l'àme tient immédiate- (( ment de la nature toutes les facultés dont elle (( est douée », c'est ce que nous n'admettrons jamais. Il va nous être facile de relever les contradictions que Condillac a entassées pour n'avoir pas reconnu l'innéité des facultés.
Le premier sens qui se réveille dans la statue est l'odorat. (( A la première odeur, la capacité (( de sentir de notre statue est tout entière à (( l'impression qui se fait sur son organe. Voilà c( ce qui s'appelle attention ('). » La statue a donc la capacité de sentir, Condillac est bien
(1) Traité des Sensations, P'^ partie, ch, ii.
Systèmes de Locke et de Condillac. 261
forcé de l'avouer, car autrement il ne pourrait pas dire que la statue sent. Qui lui a donc donné cette capacité? Ce n'est pas évidemment l'impression faite sur l'organe, car cette impression resterait stérile si la statue n'avait d'ailleurs la capacité de la recevoir. Condillac appelle cette impression « attention ». Nous ne voulons pas disputer sur les mots ; cependant nous devons faire observer que l'attention est un état de Tesprit et non une opération de la sensibilité ('). Il dit ensuite que sous l'influence de cette impression la statue est dans une indifférence complète : si l'odeur est agréable, elle ne désire pas en prolonger la jouissance ; si elle est insupportable, elle ne désire pas en être délivrée. La raison de cette indifférence, c'est que la statue ne sait pas qu'elle peut être autrement qu'elle ne l'est au moment même de l'impression. L'hypothèse est inadmissible, car, que la statue sache ou non qu'elle peut changer, elle éprouvera nécessairement le désir d'être, délivrée d'une impression désagréable.
Voici, d'après Condillac, la genèse de la mémoire : « L'odeur qu'elle (la statue) sent ne « lui échappe pas entièrement aussitôt que le
(1) « L'attention, dit Bossuet, est un état de consistance dans « Tesprit qui s'attache à considérer quelque chose. » (Logique, 1. L, ch. V.) Et, d'ailleurs, l'attention des sens suppose celle de la volonté, car c'est la volonté qui les rend attentifs.
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(( corps odoriférant cesse d'agir sur son organe, (c L'attention qu'elle lui a donnée la retient « encore , et il en reste une impression plus ou (( moins forte suivant que l'attention a été elle- « même plus ou moins vive. Voilà la mémoire. »
Tout cela est de la pure fantaisie. Pourquoi, en effet, l'odeur n'échappe-t-elle pas entièrement quand le corps odoriférant a cessé d'agir ? Supprimez la cause, vous enlevez l'effet ;rodeur doit donc disparaître avec la cause qui la produit.L'attention, ditCondillac, la retient encore; mais où la retient-elle ? Ce n'est pas dans l'organe, puisque la cause qui est le coi js odoriférant n'agit plus et que l'organe ne peut conserver l'impression que tant que la cause productrice influe sur lui ; ce n'est pas en ellemême, puisque, d'après Condillac, l'attention n'est que l'impression et, dès lors, l'attention perd son objet en même temps que l'imipression. Si donc on n'admet pas une puissance capable de retenir le souvenir de l'impression, l'existence de ce souvenir est inexplicable. Il y a, en effet, une faculté qui conserve le souvenir ; mais cette faculté, loin d'être la sensation conservée, est, quant à son existence, indépendante d'elle.
Il est tellement nécessaire de reconnaître l'existence des facultés, que Condillac lui-même est obligé de l'avouer. Il dit, en effet, dans une note de ce chapitre, « qu'il y a en nous un prin-
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« cipe de nos actions que nous sentons, mais « que nos ne pouvons définir : on l'appelle « force )). Qu'on l'appelle force, puissance ou faculté, peu importe, toujours est-il qu'on est obligé d'admettre un principe intrinsèque sans lequel l'agent n'opérera jamais.
Nous venons de voir que la mémoire ne peut pas être la sensation conservée ni transformée ; il en est de même de la faculté comparative et du jugement.
« Si, après avoir senti à plusieurs reprises une « rose et un œillet, elle (la statue) sent encore « une fois une rose, l'attention passive, qui se « fait par l'odorat, sera toute à l'odeur présente (( de la rose, et l'attention active, qui se fait par (( la mémoire, sera partagée entre le souvenir {( qui reste des odeurs de rose et d'oeillet. Or, « les manières d'être ne peuvent se partager la « capacité de sentir qu'elles ne se comparent : <( car comparer n'est autre chose que donner en « même temps son attention à deux idées. Dès « qu'il y a comparaison, il y a jugement, » Gondillac accorde à sa statue des opérations qu'elle est incapable d'émettre. Pour comparer, en effet, il faut avoir au moins deux sensations : l'une présiente et l'autre passée ou toutes les deux passées, car il est impossible d'éprouver à la fois deux sensations diff'érentes, affectant le même organe ; il faut donc que l'une ou que
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toutes les deux soient passées. Mais si la mémoire n'est que la sensation transformée, il lui sera aussi impossible de garder le souvenir de deux odeurs qu'il est impossible à un organe d'être affecté au même moment par deux sensations différentes. La mémoire remplie de l'odeur de la rose ne peut pas recevoirl'odeur de l'œillet, ou si elle les reçoit, ces deux odeurs se détruiront l'une par l'autre ou elles se confondront dans une sensation unique : la comparaison est donc impossible. Condillac, il est vrai, parle de la mémoire et des autres facultés Cv^mme si elles existaient indépendamment de la sensation ; mais, ne l'oublions pas, il n'en a pas le droit, puisque le fond de son système est précisément de déduire les facultés de la sensation : il sort constamment de son hypothèse et il donne à sa statue des actes irréconciliables avec le S3^stème. On pourrait résumer en deux mots le Traité des sensations : la sensation suffit pour tout expliquer ; cependant expliquons tout comme si elle ne suffisait pas : c'est, en effet, sur cette contradiction que repose la théorie de Condillac.