‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienneChapitre 2 sur 33 · ARRIVE AU MÊME RÉSULTAT · texte numérisé non relu

ARRIVE AU MÊME RÉSULTAT

Quelques philosophes ont cru exalter la puissance de Dieu en niant à la raison la faculté d'arriver au vrai. Ils n'ont pas vu qu'ils détruisaient ainsi un des plus beaux ouvrages de la Divinité, car, si la raison est incapable de posséder la vérité d'une manière certaine, qu'est-elle autre chose qu'un fantôme flottant sur des nuages et que devient le signe de Dieu imprimé sur le front de l'homme?

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Entre leurs mains toutes les armes ont été bonnes contre la raison : la raillerie, l'éloquence et les procédés didactiques. Nous avons nommé Montaigne, Pascal et Huet, évêque d'Avranches.

Michel de Montaigne vint au monde en i533, au châteaude Montaigne, en Périgord. Il fut peu mêlé aux luttes qui agitèrent si violemment le XVI' siècle ; son humeur ne le poussait pas au martyre : « A la vérité, et je ne crainds point de l'advouer, dit-il, je porterais au besoing une chandelle à saint Michel, l'autre à son serpent ; je suivrais le bon party jusques au feu, mais exclusivement, si je puis (^).))

Il fut pendant deux ans maire de Bordeaux. Il eût bien voulu se dispenser de cet honneur, « mais on lui apprint qu'il aurait tort, le commandement du Roy s'y interposant aussi ('). » Il n'était pas tranquille dans une contrée où rôdaient lespartis armés, et il sent le besoin d'avoir auprès de lui l'épée du maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, qui parcourait les pays d'Agen, de Condom et de Fleurance, pour y combattre les ligueurs. Montaigne lui écrit pour lui conseiller la prudence, « car les ennemis du service du (( roy sautent assés combien vous y êtes nécessère, « et combien tout se porterait mal sans vous. »

(1) Essais, 1. III, c. I.

(2) Sommaire récit de la vie de Montaigne, édit. de 1G35.

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Le maréchal serait bien plus en sûreté à Bordeaux, où, sans doute, rien n'a bougé encore ; (( mais telles sortes de mouvements ont coutume « d'être si impourveus qu'on le (lui Montaigne) « tiendra à la gorge sans lui dire gare. ))

Si ce n'est pas là de la peur, « il faut avouer que c'est tout au moins le genre d'inquiétudes qui y ressemble le plus (î). )>

Montaigne dit adieu de bonne heure à des honneurs qui lui faisaient courir de si grands dangers, et il se retira dans ses terres : «C'estassez (( vescu pour aultruy ; vivons pour nous, au « moins ce bout de vie... Puisque Dieu nous c( donne loisir de disposer de notre deslogement, (( préparons-nous-y, plions bagage, prenons de « bonne heure congé de la compagnie.... ("^). »

Le charme inimitable des Essais tient à plusieurs causes. C'est d'abord cette nature ingénieuse, prompte, primesautière prise sur le fait et décrite avec un art si parfait, qu'on ne voit que l'homme et que le livre disparaît. <( Je ne « reconnais pas, chez Aristote, dit-il, la plupart « de mes mouvements ordinaires : on les a court verts et revêtus d'une autre robe pour l'usage (( de l'École... Si j'étais du métier, je naturali- (( serais Tart autant qu'ils artialisent la nature...

(1) M. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. I, 6" édition.

(2) Essais, 1. I, c. xxxviii.

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« Pour ce mien dessein, il me vient aussi à propos « d'écrire chez moi, en pays sauvage, où perce sonne ne m'aide ni me relève ; où je ne hante (( communément homme qui entende le latin de (( son patenôtre, et de français un peu moins. Je « Teusse fait meilleur ailleurs, mais l'ouvrage « eût été moins mien (•). »

L'ouvrage, en effet, est bien le sien, et, quoique sa « condition singeresse et imitatrice? )> lui fasse beaucoup emprunter, à Plutarque surtout, c'est lui et rien que lui qui se présente sous mille aspects divers : « Je n'ai pas plus fait (( mon livre que mon livre ne m'a fait livre conc( substantiel à son auteur, d'une occupation (c propre, membre de ma vie, non d'une occupa- « tion et fin tierce et étrangère comme tous « autres livres p). )>

Le style de Montaigne n'est pas un de ses moindres attraits. On y rencontre sans doute parfois une crudité d'expressions que ne supporterait pas notre langue plus châtiée aujourd'hui; mais quelle vivacité ! quel pittoresque ! quelle allure vive et dégagée ! que de tours ingénieux et inattendus qui nous font regretter que notre langue ait perdu en grâce et en souplesse ce qu'elle a gagné en régularité un peu compassée !

(1) Essais,!. III, c. v.

{1) Ibid., 1. II, c. XVIII.

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A tout moment, on trouve dans Montaigne «des « Métaphores desquelles la beauté est flétrie de (( vieillesse, et la couleur s'est ternie par manioc ment trop ordinaire, mais cela n'ote rien du « goût à ceux qui ont bon nez (i). »

Montaigne revient souvent sur son mépris de la science et de la raison, mais c'est principalement dans le chapitre xii du livre II qu'il expose ses théories (').

Il reconnaît volontiers que c'est « une très « belle et très louable entreprise, d'accommoder (( au service de notre foi les outils naturels et (( humains que Dieu nous a donnés, et qu'il n'est (( occupation ni dessein plus digne d'un homme « chrétien que de viser par toutes ses études et (c pensements à embélir, étendre et emplifier la « vérité de sa créance. » Mais dans son indignation contre ceux qui osent s'élever contre Dieu et opposer, aux vérités révélées, les armes d'une raison révoltée, il nie les forces naturelles de l'intelligence, la rabaisse au niveau de l'instinct des animaux et conclut au scepticisme universel: « Le moyen que je prends pour rabattre cette « frénésie (l'irréligion) et qui me semble le plus « propre, c'est de froisser et fouler aux pieds « l'orgueil et humaine fierté, faire sentir l'inanité,

(1) Ibid., 1. III, c. V.

(2) Toutes les citations qui suivent sont tirées de ce c. xii, 1. II.

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« la vanité et dénéantise de l'homme, arracher « des poings les chétives armes de la raison, (( faire baisser la tête et mordre la terre sous (( l'autorité et révérence de la majesté divine. »

Si Montaigne se contentait de prouver aux impies que leurs raisonnements sont impuissants contre la majesté divine de la révélation, son dessein serait fort louable ; mais évidemment il dépasse le but quand il dit : « Voyons donc si « l'homme a en sa puissance d'arriver à aucune (( certitude par argument et par discours... Con- (( sidérons donc pour cette heure l'homniQ seul, c( sans secours étranger, armé seulement de ses « armes et dépourvu de la grâce et connais- « sance divine, qui est tout son honneur, sa « force et le fondement de son être : voyons « combien il a de tenue en ce bel équipage. »

Il est bon de rabattre l'orgueil de la raison humaine ; mais en toute chose il faut éviter les extrêmes, sans cela on tombe dans une erreur en voulant fuir l'excès opposé. La vérité est toujours dans le milieu. Parce que « la présomp- « tion est notre maladie naturelle et originelle, )> parce que «,1a plus calamiteuse et fragile de « toutes les créatures, c'est l'homme et quand (( la plus orgueilleuse qui va se plantant par « imagination au-dessus du cercle de la lune, )> il ne faut pas la ravaler au rang des animaux ou même un peu plus bas. D'après Montaigne, II. 2

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l'homme n'a sur les animaux aucune « préro- « gative, préexcellence vraie et essentielle ; celle (( qu'il se donne par opinion et par fantaisie n^a « ni corps ni goût. » A l'appui de cette désespérante doctrine, il entasse des exemples de toutes les folies et aberrations humaines, auxquelles il oppose la sagacité et la sagesse des animaux : « Quand les Scythes enterraient leur (( roi, dit-il, ils étranglaient sur son corps la plus (( favorie de ses concubines, son échanson, (c écuyer d'écurie, chambellan, huissier decham- (( bre et cuisinier ; et en son anniversaire, ils « tuaient cinquante chevaux montés de cin- « quantes pages qu'ils avaient empalés par l'épine (c du dos jusqu'au gosier, et les laissaient ainsi « plantés en parade autour de la tombe. »

Nous ne nions pas la profondeur des abîmes où l'homme peut tomber ; mais encore une fois, parce que certains hommes ou certains peuples semblent abdiquer leur dignité de créature raisonnable, faut-il refuser à Thomme, en général, le privilège de l'intelligence et la puissance d'arriver à la certitude ? Montaigne a beau dire : (( Comme nous allons à la chasse des bêtes, ainsi « vont les tigres et les lions à la chasse des « hommes ; et ont un pareil exercice les unes « sur les autres ; les chiens sur les lièvres, les (( brochets sur les tanches, les hirondelles sur « les cigales et les éperviers sur les merles. »

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Jamais un lion n'a enfermé un homme dans une cage, jamais un chien n'a tiré un coup de fusil sur un lièvre, jamais un brochet n'a péché une tanche, jamais tous les animaux de la création n'auraient écrit un chapitre des Essais.

Dans ce sombre tableau de la fragilité et de la perversité humaines, iMontaigne donne le beau rôle aux animaux ; mais les exemples qu'il cite sont d'abord très contestables, arbitrairement interprétés, et, fussent-ils tous vrais, on ne pourrait en conclure qu'une chose : c'est que la régularité de la conduite des animaux vient précisément de ce que l'ordonnateur suprême les a enchaînés à des lois fatales, tandis que la variété et les défaillances mêmes des actions humaines prouveront invinciblement que nous pouvons abuser et déchoir, c'est-à-dire, que nous sommes libres, par conséquent intelligents. D'ailleurs, qui a dit à Montaigne : « que les éléphants ont « quelque participation de religion, d'autant « qu'après plusieurs ablutions et purifications, « on les voit haussant leur trompe comme des « bras : et tenant les yeux fichés vers le soleil « levant, se planter longtemps en méditation et (c en contemplation. »

Avant d'attaquer directement la philosophie et les philosophes, Montaigne commence par jeter le ridicule sur la science en générai. « De quel « fruit a été à Aristote, dit-il, cette intelligence

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(( de tant de choses ?... A-t-il tiré de la logique (( quelque consolation à la goutte. »

Evidemment la logique ne guérit pas de la goutte, aussi ce n'est pas à cela qu'on l'emploie, et l'ironie de Montaigne porte à faux. « Il est « advenu aux gens véritablement savants ce qui (( advient aux épis de blé : ils vont s'élevant et (( haussant la tête droite et fière tant qu'ils sont «vides ; aussi, quand ils sont pleins et grossis (( de grains en leur maturité, ils commencent à c( s'humilier et baisser les cornes. «

C'est-à-dire qu'un vrai savant est naturellement modeste parce que, s'il sait quelque chose, il est convaincu qu'il en ignore bien davantage ; cette modestie est l'aveu de la faiblesse de la raison, mais non de son impuissance radicale. Si nous Ignorons beaucoup, faut-il en conclure que nous ne sommes certains de rien ?

« Qui fagoterait suffisamment un amas des (( âneries de l'humaine sapience, il dirait mer-

a veilles : elle a tant de visages et de variété,

(c et a tant dit, que tous nos songes et rêveries « s'y trouvent ; l'humaine fantaisie ne peut rien « concevoir, en bien et en mal, qui n'y soit. )>

Montaigne ne manque pas de fagotei^ un amas des contradictions et erreurs des philosophes anciens pour prouver que sur aucune question la raison ne peut arriver à la certitude, que « toutes choses produites par notre propre dis-

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(c cours et suffisance, autant vraies que fausses, (( sont sujettes à incertitude et débat. )>

Que les philosophes ne soient pas d'accord entre eux, tout le monde le sait ; mais nous avons prouvé dans ce livre que la raison peut seule, sans la foi, arriver à la connaissance certame de quelques vérités, telles, par exemple, que l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'âme. Ce sont précisément ces vérités que Montaigne conteste et dont on ne peut s'assurer, dit-il, que parce que « Dieu seul nous l'a dit et la foi. »

II décrit ensuite avec une amère complaisance cet être ondoyant et divers que les moindres choses du monde touniepirent au point « qu'à « peine il se peut rencontrer une seule heure en « la vie où notre jugement se trouve en sa due « assiette.... Pensez-vous que les vers de Catulle « ou de Sapho rient à un vieillard avaricieux et (c rechigné, comme àun jeune homme vigoureux « et ardent ? )>

Montaigne confond deux choses : Que nos goûts, nos inclinations et notre humeur varient avec l'âge, l'éducation, la maladie ou la santé; personne ne le conteste ; mais aller jusqu'à dire « que la raison va toujours torte et boiteuse (( avec le mensonge comme avec la vérité, » c'est évidemment dépasser le but et donner à la conclusion une plus grande étendue qu'aux pré-

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misses, c'est-à-dire, raisonner à faux, a Moi qui « m'épie de près, dit-il, qui ai les yeux inces- « samment tendus sur moi, comme celui qui n'a « pas fort à faire ailleurs, à peine oserais-je dire « la vanité et la faiblesse que je trouve chez moi. « J'ai le pied si instable et si mal assis, je le {( trouve si aisé à crouler et si prêt au branle et « ma vue est si déréglée, qu'à jeun je me sens « autre qu'après le repas ; si ma santé me rit et « la clarté d'un beau jour, me voilà honnête a homme ; si j'ai un cor qui me presse l'orteil, c( me voilà pour cela renfrogné, mal plaisant et « inaccessible. »

Tout le monde est à peu près logé à la même enseigne. La santé et la douceur d'un beau jour nous réjouissent, la douleur et un temps sombre nous rendent tristes , et il n'est pas nécessaire de se regarder de bien près pour se rendre justice sur ce point. Mais inférer de là que notre jugement flotte toujours indécis entre l'erreur et le mensonge, qu'il n'y a rien de certain et de stable, que toute science est vaine et toute philosophie méprisable parce « qu'un philosophe (( fera une douzaine de culbutes en public, voire « sans haut de chausses pour une douzaine (( d'olives, » c'est tomber dans une exagération manifeste. Que le ciel soit pur ou chargé de nuages, que nous soyons malades ou bien portants, nous jugerons toujours que le bien est à

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faire et le mal à éviter, et nous serons toujours convaincus qu'il est injuste de mettre sur le compte de la philosophie les excentricités des philosophes.

C'est cependant ce que fait Montaigne pour arriver à un scepticisme universel et irrémédiable : (( Finalement il n'y a aucune constante « existence ni de notre être, ni de celui des « objets ; et nous et notre jugement et toutes « choses mortelles, vont coulant et roulant sans (( cesse : ainsi il ne se peut établir rien de certain « de l'un à l'autre, et le jugement et le jugé « étant en continuelle mutation et branle. »

Pascal accuse Montaigne « d'avoir voulu cher- (( cher une morale fondée sur la raison sans les « lumières de la foi (^) ». Cette accusation est injuste, car, nous venons de le voir, le but de Montaigne est d'établir que la raison, sans la foi, ne peut arriver à aucune certitude. Malgré ses sévérités contre JMontaigne, Pascal, qui appartient a la même école, « ne peut voir sans joie, « dans cet auteur, la superbe raison si invinci- (( blement froissée par l'effet de sespropres armes « et l'homme précipité dans la condition des « bêtes p). »

Pascal est un sceptique sombre et désespéré.

(1) Pensées, p. 186, édit. de Dijon, 1835.

(2) Ibid., p. 192.

Pour lui, la philosophie ne vaut pas une heure de peine^ la pensée n'est qu'une sotte, et se moquer de la philosophie, c'est bien là vraiment philosopher (*).

Où va-t-on aboutir avec ces principes outrés ? A un scepticisme qui non seulement ruine la raison, mais qui encore ébranle les fondements de la foi. Ne faut-il pas être homme avant d'être chrétien, ne 'faut-il pas être raisonnable avant d'être croyant ? Comme Montaigne, Pascal est sceptique par excès de zèle.

M. Cousin a parfaitement caractérisé ce genre de scepticisme. « Il ne faut pas confondre, dit-il, « le scepticisme et le doute. Le doute a son em-

« ploi légitime, sa sagesse, son utilité il ne

(( fuit pas la vérité, il la cherche le scepticisme

« sait ou croit savoir qu'il n'y en a point et qu'il (( ne peut y en avoir pour l'homme. )>

« Il est de deux sortes : ou bien il est sa fin à « lui-même, ou bien il a un but secret tout diffé- « rent de son objet apparent (-). »

Le scepticisme de Pascal a pour but secret d'asseoir l'autorité de la foi sur les ruines de la raison.

. Mais de quel secours peuvent être à la Révé-

(1) Pensées, passim.

(2) Pensées de Pascal, préface de la 2^ édit.

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lation ces doctrines dangereuses, quipourréprimer les écarts de la raison l'anéantissent et éteignent le flambeau dont Dieu lui-même a éclairé notre âme ? Si les hommes ont abusé de la raison, est-ce un motif pour la détruire ? De quoi n'a-t-on pas abusé ? Que la raison et la foi restent chacune dans la sphère qui leur est propre, et l'harmonie se fera naturellement entre ces deux lumières qui loin de s'exclure s'appellent l'une l'autre, de même que l'aurore appelle l'éblouissante clarté du jour.

La raison est semblable à ces feux que les pâtres allument parfois sur les montagnes : s^ils n'éclairent qu'un horizon restreint, faut-il nier leur chaleur bienfaisante, leurs timides et douces lueurs ? La foi est semblable à la lumière plus haute et plus pure des étoiles, qui planent dans l'azur tranquille. Loin d'étouffer le feu du pâtre, elles veillent sur lui commeun regard d'ami, et il se fait entre la flamme qui monte et le rayon qui descend une touchante union, qui est le symbole de l'harmonie de la raison et de la foi.

Pascal accable la raison sous le poids de ses véhémentes apostrophes ; ce n'est plus la raillerie fine et insouciante de Montaigne, c'est la colère de la foudre qui tombe sur les cimes. Lisons une de ces pages dont la lugubre beauté répand une terreur religieuse, et entrons dans cette âme tour-

34 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

mentée qui ne pouvait se reposer que dans les certitudes de la Foi (*).

«En voyant Taveuglement' et la misère de « l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se « découvrent dans sa nature; et regardant tout « l'univers muet, et l'homme sans lumière, (( abandonné à lui-même et comme égaré dans ce c( recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, (( ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en « mourant ; j'entre en effroi comme un homme (( qu'on aurait porté endormi dans une île « déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans « connaître où il est, et sans avoir aucun moyen (( d'en sortir.

a Et, sur cela, j'admire comment on n'entre pas « en désespoir d'un si misérable état. Je vois « d'autres personnes auprès de moi de semblable (( nature : et je leur demande s'ils sont mieux « instruits que moi, et ils me disent que non. (( Et, sur cela, ces misérables égarés ayant regardé « autour d'eux, et a3^ant vu quelques objets « plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés. « Pour moi , je n'ai pu m'y arrêter, ni me « reposer dans la société de ces personnes en « tout semblables à moi , misérables comme « moi, impuissants comme moi. Je vois qu'ils « ne m'aideraient pas à mourir : je mourrai

(1) Cette seule page suffirait pour mettre Pascal au rang des plus grands prosateurs.

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a seul ; il faut donc faire comme si j'étais seul : « or, si j'étais seul, je ne bâtirais pas des maisons, (( je ne m'embarrasserais point dans des occupa- (( tions tumultuaires ; je ne chercherais l'estime « de personne, mais je tâcherais seulement à « découvrir la vérité.

(( Ainsi, considérant combien il y a d'appa- « rence qu'il y a autre chose que ce que je vois, « j'ai recherché si ce Dieu dont tout le monde <( parle n'aurait pas laissé quelques marques « de lui. Je regarde de toutes parts et ne vois (( partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien « qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. « Si je n'y voyais rien qui marquât une divinité, « je me déterminerais à n'en rien croire. Si je (( voyais partout les marques d'un Créateur, je « me reposerais en paix dans la foi. Mais voyant « trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je « suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité « cent fois que si lin Dieu soutient la nature, « elle le marquât sans équivoque ; et que si les (( marques qu'elle en donne sont trompeuses, « elle les supprimât tout à fait ; qu'elle dît tout, « ou rien, afin que je visse quel parti je dois « suivre (^), » '

Relevons toutes les erreurs contenues dans cette page.

' L'univers est muet, dit Pascal. C'est faux, et

(l) Pensées, c. v.

30 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

Pascal moins qu'aucun autre pouvait hasarder cette affirmation ; car lui qui, dans le même chapitre, en appelle à la sainte Écriture, n'aurait pas dii oublier le texte qui le contredit : Codi enarraîitg-lor^iam Déifies deux chantent la gloire de Dieu et leur voix se répercute jusquaux extrémités du monde (^). Loin que l'univers soit muet, l'Apôtre nous apprend, au contraire, que dans la création tout a une voix : Nihil sine voce est ('). On peut bien ne pas écouter ces voix ; mais il n'est au pouvoir de personne de les faire taire. L'homme est sans lumière et abandonné à lui-même, continue Pascal. Si cela est vrai, pourquoi Pascal, renonçant à toutes les joies de la terre, ne garde-t-il pour but unique de sa vie que la recherche de la vérité ? Comment peut-il espérer la trouver ? Par la méditation de TEcriture et la soumission à la Foi ? Très bien, mais encore faut-il que l'homme soit éclairé d'une certaine lumière naturelle pour lire et comprendre l'Écriture et pour peser les preuves de la révélation. S'il est absolument aveugle, il ne verra pas plus clair dans le monde de la raison que dans celui de la Foi. LaFoi,en effet, suppose nécessairement la raison, sinon comme moyen, au moins comme base et substratum.

(1) Ps. XXYIII.

(2) I Cor., XIV, 10.

Les Sceptiques. 37

Il est encore faux de dire que l'homme est seul, abandonné à lui-même, car il est naturellement sociable, et, s'il n'est pas capable d'arriver seul à certaines vérités, il rencontre facilement ceux qui les ont trouvées et qui les lui démontreront avec évidence. Pascal se trompe donc encore quand il affirme que les autres ne sont pas plus instruits que lui sur les questions qu'il nous importe de connaître, et, en disant que la nature n'offre rien qui ne soit sujet de doute et d'inquiétude, il émet une proposition plus que contestable. N'avons-nous pas vu, en effet, que la nature nous fournissait des preuves certaines, irréfutables de l'existence et des perfections de Dieu. Pascal pense, il est vrai, que « c'est une preuve de faiblesse de prouver Dieu « par la nature (i) ; » saint Thomas d'Aquin n'était pas de cet avis, et plutôt que de lancer une proposition hasardée, Pascal aurait dû nous démontrer que les arguments tirés de la nature ne sont pas concluants. Il voudrait que l'univers portât des traces si visibles de l'existence de Dieu, que le doute ne fût pas possible ou qu'il n'en laissât rien soupçonner : tout ou rien, voilà son alternative. La vérité est entre ces deux extrêmes.

La nature dit tout à ceux qui veulent y lire, rien à ceux qui volontairement ferment les

{]) Pensées, c. m.

38 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

yeux ; elle donne des preuves convaincantes à quiconque sait raisonner et remonter de l'effet à la cause, elle laisse dans l'incrédulité ceux qui ne prennent pas la peine de se rendre compte et de s'assurer de la vérité. Voilà pourquoi il peut y avoir des athées ou du moins des hommes qui ont, sur la divinité, des idées qui équivalent à une négation, et ce sont tous ceux qui ne font pas un usage légitime de leur raison.

Que reste-t-il maintenant de toute cette page de Pascal ? Des phrases admirablement ciselées, mais pas autre chose.

Tout ce que dit Pascal de la faiblesse de la raison humaine, de l'empire des sens et des contradictions des philosophes, est presque calqué sur Montaigne ; mais, quand on dégage sa doctrine de ce style entraînant qui nous laisse à peine maître de nous-mêmes, et de ces imposantes formules qui coulent une phrase dans un moule de bronze, on découvre facilement le sophisme qui se cache sous ces brillants dehors : (( Les sciences ont deux extrémités qui se tou- « chent, dit-il. La première est la pure ignorance « naturelle, où se trouvent tous les hommes en « naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent (( les grandes âmes, qui ayant parcouru tout ce « que les hommes peuvent savoir, trouvent (( qu'ils ne savent rien, et se rencontrent dans « cette niéme ignorance d'où ils étaient partis.

Les Sceptiques. 39

« Mais c'est une ignorance savante qui se (( connaît (}), » Tout cela est faux d'un bout à l'autre. Quand un homme arrive à l'extrémité où vont les grandes âmes et quil a parcouru tout ce que les hommes peuvent savoi?^, est-il vrai de dire qu'il est aussi ignorant que Tenfant qui vient de naître et que ces deux extrémités se touchent ? On ne peut pas calomnier en plus beau langage les savants et la science. Pourquoi Pascal luimême a-t-il consacré toute sa vie à l'étude, si c'était pour arriver à ne rien savoir? Cette ignorance savante qui se connaît n'est que la science modeste, mais c'est toujours de la science ; et la modestie, loin de la détruire, est, au contraire, son plus bel ornement. Quand un savant dit qu'il ne sait rien, c'est une métaphore qui ne trompe personne.

« L'homme, dit-il encore, n'est qu'un sujet (( plein d'erreurs ineffaçables sans la grâce. Rien « ne lui montre la vérité, tout l'abuse. Les deux « principes de vérité, la raison et les sens, outre (( qu'ils manquent souvent de sincérité, s'abusent « réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent (( la raison par de fausses apparences ; et cette (( même piperie qu'ils lui apportent, ils la reçoi- « vent d'elle à leur tour: elle s'en revanche. Les « passions de l'âme troublent les sens, et leur

(1) Pensées, c. iv.

4U Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

« font des impressions fâcheuses. Ils mentent et « se trompent à Tenvi (^). )>

Ainsi donc, un homme qui n'est pas en état de grâce n'est dans sa raison et dans ses sens que le sujet d'erreurs irrémédiables ! Jusqu'où la passion ne peut-elle pas pousser les plus beaux génies !

Voilà un géomètre par exemple :il est parfaitement convaincu de la certitude de sa science ; il commet un péché mortel, et toute certitude s'évanouit ! Sa science ne lui apparaît plus que comme un tissu d'hypothèses! Ici, l'erreur est tellement manifeste, qu'il suffit de la signaler.

Les sens et la raison nous trompent quelquefois, mais il dépend de nous de les rectifier.

Pascal abuse aussi, en faveur de son scepticisme, des désordres que les passions font naître dans Tàme. Bossuet, qui les décrit avec une admirable profondeur, en conclut, non au scepticisme, mais à la lutte, et il laisse entrevoir le calme après Torage, la victoire après le combat :

« Confondons-nous devant notre Dieu dans la (( connaissance de nos faiblesses. Oui, créature ({ chérie, homme que Dieu a fait à sa ressem- (( blance, tu devais être spirituel même dans le (( corps, parce que ce corps que Dieu t'a donné (( devait être régi par l'esprit.... Mais ô changece ment déplorable ! la chair a pris le régime et « l'âme est devenue toute corporelle.... O raison

(1) Pensées, c. iv.

Les Sceptiques. 41

« tu crois être libre dans ces petits moments de (( relâche où il semble que la passion se repose, « tu loues la vertu et l'honnêteté, la modération « et la tempérance ; mais la moindre caresse des (c sens te fait bientôt revenir à eux et dissipe ces « beaux sentiments que l'amour de la vertu avait

« réveillés

« Qui nous donnera, chrétiens, que nous « sachions goûter ce plaisir sublime, plaisir « toujours égal, toujours uniforme, qui naît non « du trouble de l'àme, mais de sa paix ; non de (( sa maladie, mais de sa santé ; non de ses pasa sions, mais de son devoir; non de la ferveur (c inquiète et toujours changeante de ses désirs, « mais de la rectitude immuable de sa cons- « ci en ce (^). »

(1) Sermon pour la Purification, 2^ point.

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