TEXTES DE SAINT PAUL ET DE SAINT THOMAS
Le scepticisme de Pascal est comme le fruit naturel de cette imagination ardente et de ce fougueux génie qui méprise et écrase la raison parce qu'elle n'est pas toujours infaillible. Les natures de cette trempe restent rarement dans le juste milieu.
On s'explique leurs écarts, mais on a droit de s'étonner de rencontrer les mêmes excès chez des esprits froids et méthodiques qui érigent en système savamment combiné les railleries de
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Montaigne et les âpres colères de Pascal : nous voulons parler de Huet , le célèbre évêque d'Avranches (^).
La certitude peut avoir plusieurs causes : l'autorité ou la démonstration scientifique par exemple. Nous sommes, en effet, aussi certains de l'existence d'une ville qui s'appelle Constantinople que de cette conclusion géométrique, les rayons d'un cercle sont égaux. Or l'évêque d'Avranches conteste ces données : il n'admet que la première.
Tous les philosophes accordent, dit-il ('), qu'une démonstration tire toute sa force des principes sur lesquels elle s'appuie. S'il en est ainsi, notre croyance aux conclusions de la géométrie reposera sur la foi que nous aurons en ses principes ; or, il faut juger de la valeur et de la certitude d'un principe d'après le nombre d'adhésions qu'il recueille, de telle sorte qu'une proposition acceptée par un plus grand nombre d'hommes sera plus vraie qu'une autre reconnue comme telle par quelques-uns seulement : Qjiœ plurium demerentur fidem majoriqiie omnium
(1) Son livre De la Faiblesse de la Raison humaine^ peu lu aujourd'hui, est l'expression du scepticisme le plus absolu. Nous avons cru devoir étudier avec quelque détail les ouvrages du savant évêque, car jamais, peut-être, guerre plus acharnée n'a été faite à la raison.
v2) Préface de la Démonstration évangélique, § 3.
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admittiintur clariora ea esse et certîora fateudum est. Personne ne doute que le feu ne brûle et on aime mieux le croire que d'en faire l'expérience. Les principes de la géométrie, au contraire, ne sontconnusquedequelqueshommes intelligents ; beaucoup les nient et la plupart les ignorent complètement.
Demandez à un paysan si deux lignes droites prolongées à l'infini peuvent se rencontrer, il ne vous comprendra pas. Nous devons donc conclure que les démonstrations qui s'appuient sur des arguments moraux sont bien plus solides que toutes les déductions géométriques.
Le principe de Huet est faux. Ce n'est pas le nombre plus ou moins grand de ceux qui adhèrent aune proposition qui en constituelavéritéet la certitude. Si celaétait, je devrais être moins certain de mon existence que decelle de l'Amérique, car je suis connu de très peu de monde, tandis que tous les hommes sont convaincus de l'existence de l'Amérique. Non, ce qui engendre la certitude, c'est tantôt l'autorité, tantôt l'expérience personnelle. Cette dernière, quoique d'un autre genre, n'est pas moins absolue que la première, et quand même il n'}^ aurait qu'un seul homme qui m'eût démontré que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, je n'en serais pas moins certain que de toute autre vérité morale.
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Huet s'efforce ensuite de démontrer que les bases de la géométrie ne sont pas solides (i). Il raconte les discussions des géomètres sur le nombre et la valeur des axiomes et des postidata, et il conclut en disant : ces disputes auraientelles lieu si les principes de la géométrie étaient aussi certains que cette proposition : « le feu est chaud ? »
Que quelques géomètres aient réclamé comme postulata ce que d'autres ont considéré comme des théorèmes, que les uns aient essayé de démontrer ce qui pour les autres était des axiomes, soit: ces discussions n'infirment pas la valeur des principes de la géométrie.
De cet axiom.e : deux surfaces superposées qui s'adaptent parfaitement sont égales, on a déduit la démonstration de la quatrième proposition du premier livre d'Euclide; or, dit Huet, les plus célèbres géomètres ne l'acceptent pas, ils repoussent, par conséquent, toutes les conclusions qui en découlent. Comme elles sont fort nombreuses, la géométrie tout entière se trouve renversée : Siint auteyn quamplurimœ^ totamque geometriam vitiiim hoc inficit Ç-).
(1) Démonstration évangélique, axiome iv, § 2.
(2) L'axiome en question est, en effet, la base de la démonstration de la 4« proposition du P'" livre d'Euclide, et il a l'importance que lui assigne Huet ; le contester, c'est nier que deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles. Les deux surfaces, en effet, couvriront une égale partie de l'espace ; par conséquent, elles sont égales.
Que les géomètres acceptent ou repoussent l'axiome en question, c'est une vérité qui tombe sous les sens que deux superficies qui s'adaptent sont égales ; toutes les conclusions qu'on en déduira logiquement seront donc parfaitement légitimes.
Huet fait l'éloge de Carnéade , qiio nemo prœclm^ius de philosophia meritus 5zï, qui a nié que deux quantités égales à une troisième fussent égales entre elles, et il rappelle, sans les condamner, les philosophes qui ont soutenu que le tout n'est pas plus grand que sa partie.
Nous répétons ici ce que nous avons dit à propos de Montaigne : la philosophie n'est pas responsable des excentricités des hommes qui n'ont de philosophe que le nom : quand on veut juger de la valeur d'une science, il ne faut pas ptrendre pour exemple ceux qui l'ont répudiée ; quand on veut se faire une idée de la beauté humaine, va-t-on contempler un corps difforme ?
Dans l'ouvrage qui a pour titre Quœstiones Alnetanœ, Huet continue son combat acharné contre la raison. 11 commence par lui rendre hommage, mais c'est pour mieux l'accabler: nous résumons fidèlement son argumentation.
Il est temps, dit-il ('), de donner à la raison les louanges qu'elle mérite. Elle est, en effet, une lueur qui descend du Père des lumières qui a
(1) '^utestiones Ahietanœ, c. i, ^ 1 et seq.
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laissé tomber dans l'àme ce rayon sans lequel rhomme ne diffère pas des animaux. Il ne faut pas en repousser l'usage dans les choses de la foi, pas plus qu'il ne faut abdiquer notre dignité d'homme en devenant chrétien.
Voilà de très sages paroles, mais^il est difficile de les accorder avec ce qui suit :
La raison a donc sa lumière, mais c'est une lumière trompeuse et néfaste qui fait la nuit dans l'âme si on ne la retient pas dans ses justes limites ; elle est très utile, au contraire, et peut préparer à la foi quand on se sert avec prudence des préceptes d'une philosophie circonspecte. De même qu'on remplace la lumière du soleil par des flambeaux, de même la raison qui n'a pas une vue claire, ferme et constante d'une vérité, nous prête cependant quelques vagues lueurs à l'aide desquelles nous voyons ou du moins nous croyons voir la route qui conduit à la vérité.
La connaissance, toujours en raison directe de la pureté de lumière qui éclaire (^ les objets, sera claire si la lumière est vive, elle sera douteuse si la lumière est incertaine : la raison nous donnera donc la certitude si elle est ferme, le doute si elle est chancelante. Malheureusement la raison ne voit jamais qu'à travers des nuages.
(1) Nous ne traduisons pas littéralement : nous ne rendons que la pensée de l'auteur.
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C'est d'après ce mélange de lumière etd'obscurité qu'on peut diviser lesphilosophes en trois classes : celle des Dogmatiques qui, ne considérant que la partie lumineuse de la raison, ont conclu à la certitude ; celle des Socratiques qui, frappés de ses obscurités, ont dit qu'on ne pouvait être certain de rien ; celle des P3'rrhoniens qui pensent avec les Socratiques qu'on ne peut rien savoir, et qui en outre, voyant que c'est la raison qui affirme cette conclusion et que la raison à son tour est une lumière flottante, croient qu'on ne peut pas même être certain de son doute. Pour nous, nous reconnaissons avec les Dogmatiques, la lumière de la raison ; avec les Socratiques, nous nions toute certitude parfaite et absolue ; avec les Sceptiques, nous avouons que nous ne sommes pas certains même de ce doute.
Ilya, en effet, trois genres de certitudes : celle de la vision béatifique, celle de la foi, celle de la raison. Si on compare les deux dernières, on constate facilement l'immense supériorité de la certitude produite par la foi sur la certitude rationnelle (i). Si on compare ensuite les divers degrés de la certitude rationnelle, on remarque que le point le plus élevé est la certitude géométrique ; mais, comme il y a plus haut une certi-
(l) Huet ne tient pas compte de la distinction faite par saint Thomas entre la certitude objective et la. certitude ub jectivc.
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tude plus noble, plus ferme, plus sublime, celle de la foi, il faut conclure qu'il manque quelque chose à la certitude rationnelle, et que dès lors elle ne peut être qu une probabilité. La certitude humaine la plus solide n'est, par conséquent, que la probabilité.
Semblable à un homme qui, voyageant dans des pa3^s inconnus, est obligé de prendre un guide, la raison, reconnaissant sa faiblesse et son impuissance, doit choisir un maître dont elle -écoutera, sans hésiter, toutes les leçons. Suivons donc les philosophes qui font profession de scepticisme, tant qu'ils reconnaissent l'infirmité de la raison ; mais quand ils s'obstinent et désespèrent de trouver une issue, ne perdons pas notre temps avec eux dans un labeur inutile, et sans hésiter prenons une autre voie éclairée d'une lumière qui ne trompe jamais.
Tel est en substance le premier chapitre des Quœstiones Alnetanœ.
Huet nie donc la possibilité d'arriver à la certitude, puisque pour lui la certitude humaine la plus complète n'est que la probabilité. Or une chose probable et pouvant être vraie ou fausse n'est pas sûre ; donc au fond il détruit toute certitude, même celle de la géométrie.
La conscience, la raison et le bon sens repoussent cette conclusion et dédaignent ces sophismes.
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Nous sommes certains de notre existence, nous sommes certains que le tout est plus grand que la partie ; nous sommes certains que les phénomènes dont nous sommes le théâtre ne sont pas une illusion. S'il faut en appeler à la foi, elle est muette sur toutes ces questions. Où est le texte de l'Écriture ou le canon d'un concile qui fait mention de mon existence ? Doisje donc attendre qu'un concile général se réunisse et décide que j'existe, pour être certain d'un fait qui jusqu'ici n'est que probable ? La fausseté de cette assertion est palpable.
La certitude humaine n'est qu'une probabilité, dit Huet, parce qu'au-dessus d'elle il y a une certitude plus haute, celle de la foi. Nous répondons avec saint Thomas que la certitude surnaturelle est plus élevée dans sa cause, mais non dans le degré d'adhésion de l'intelligence (^). Je crois fermement que Dieu est Un en substance et Trine en Personnes, car c'est Dieu lui-même qui me l'a révélé ; mais ma croyance ne diminue en rien la force de cette proposition qui s'impose : le tout est plus grand que sa partie. J'accepte ce principe nécessairement, parce qu'il est en proportion nécessaire avec mon intelligence, tandis que je suis libre à l'égard des vérités révélées et, de fait, il y a malheureusement beaucoup d'hommes qui les repoussent.
(1) IP II*, q. IV, a. 8.
L'argumentation de Huet n'est donc qu'un sophisme. Soutenir que la certitude humaine n'est que probabilité, parce qu'il y a une certitude plus haute, c'est dire que l'animal n'est pas doué d'une véritable vie, parce qu'il y a au-dessus de lui une vie supérieure : celle de l'homme ; que celle-ci, à son tour, n'est pas réelle, parce qu'il en existe une plus parfaite : celle de l'ange.
Tandis qu'il composait son ouvrage Qiiœstiones Alnetanœ, Huet, peu satisfait sans doute de ses attaques contre la raison, gardait en manuscrit un traité plus complet : De la faiblesse de l'esprit humain et dans lequel il professe ouvertement le scepticisme le plus radical.
Nous en donnons une rapide analyse, non pas tant pour le livre lui-même qu'on ne lit plus guère, qu'à cause des développements dont il nous fournit le thème et qui nous permettent de traiter en détails diverses questions relatives à la certitude.
Huet divise son livre en trois parties :
1° L^esprit humain ne peut connaître la vérité par le secours de la raison avec une entière et parfaite certitude.
2° Il faut donc chercher une voie plus sûre.
3" Réponse aux objections.
l*^ La première partie comprend xv chapitres. Dans le premier chapitre, après avoir défini la
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philosophie, rentendement, Tidée, la pensée, la raison et la vérité, Huet revient à la thèse des Qîiœstiones Alnetanœ : La certitude humaine n'est que probabilité, car il y a au-dessus d'elle une certitude plus parfaite. Nous avons vu ce qu'il faut penser de cette assertion.
Les chapitres suivants jusqu'au xiv® inclusivement sont tous consacrés à prouver la faiblesse incurable de l'esprit humain, et le xv* tire la conclusion, qui est le pur scepticisme.
Examinons la valeur des preuves développées par l'évêque d'Avranches. La première est tirée des textes de l'Écriture et des Pères ; mais, comme on va le voir, ces textes ne condamnent que la science téméraire, la fausse sagesse, l'orgueil et les écarts de la raison humaine.
Huet cite ces paroles de saint Paul : « Il est écrit, je perdrai la sagesse des sages et la prudence des prudents. Où est le sage, où est le docteur de la loi , où est cet homme studieux des choses de ce siècle? Car parce que dans la sagesse de Dieu le monde n'a pas connu Dieu par la sagesse (par la raison), il a plu à Dieu de sauver les fidèles par la folie de la prédication ('). »
L'apôtre saint Paul , dit saint Thomas (-), veut simplement rabaisser l'orgueil de la raison qui pervertit les dogmes de la foi, et il dédaigne
(1) I Cor., I, 19 et seq.
(2) In I Cor., lect. IIL
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dans la prédication de l'Evangile les vains ornements de la sagesse mondaine. Pourquoi donc, continue saint Thomas, les docteurs de l'Eglise ont-ils eu recours à la force des raisonnements et aux séductions du langage, au point qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de leur science des Ecritures, ou de leur connaissance de la philosophie ? C'est que, dit-il, autre chose est se fier uniquement dans l'exposition de la doctrine révélée à la puissance de la science humaine, autre chose est s'en servir pour la défense de la foi en repoussant ^out ce qui peut la corrompre. Quand l'Apologiste trouve chez les philosophes des armes bien trempées, loin d'en avoir peur, il doit s'en saisir pour combattre le bon combat. Elles ne sont pas, il est vrai, assez puissantes pour faire pénétrer la foi, c'est un triomphe qui est réservé à Dieu seul et à la croix du Christ ; mais elles peuvent préparer les voies et déblayer le terrain où Dieu élèvera l'édifice de la croyance surnaturelle. Quand saint Paul dit que Dieu confondra la sagesse des sages et la prudence des prudents, il ne s'agit pas de la sagesse et de la prudence en elles-mêmes, car elles sont des dons de Dieu, mais de la sagesse de ceux qui se croient sages, de la prudence de ceux qui se croient prudents et qui s'imaginent avec leur sagesse et leur prudence forcer les portes du temple dont Dieu seul tient les clefs.
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C'est dans cet esprit qu'il faut interpréter tout ce passage de saint Paul et ne pas oublier qu'il avait en vue de prouver aux Gentils que leur sagesse n'était pas en elle-même capable de les conduire à la foi, don gratuit de Dieu qui nous a été mérité, non par les philosophes, mais par Jésus-Christ mort sur la croix.
Les mêmes remarques doivent être appliquées à cet autre texte de saint Paul, cité par l'évêque d'Avranches : « Prenez garde que personne ne vous trompe par le moyen de la philosophie, et de cette vaine tromperie suivant la tradition des hommes et les éléments de ce monde, et non suivant Jésus-Christ (^). »
On est séduit par la science humaine de deux manières, dit saint Thomas ("-), ou par ses principes réels ou par ses sophismes. On est trompé par ses principes quand on veut mesurer les choses de la foi avec la raison pour seul guide. La foi, en effet, n'étant pas sur le même plan quela raison, on ne peut pas apprécier celle-là d'après les lumières de celle-ci.
On est trompé par les sophismes lorsqu'on prend une apparence pour une réalité ; ce qui arrive toutes les fois qu'on accepte avec trop de facilité, sur la seule autorité d'un philosophe par
(1) Coloss., c. II, 8.
(2) In Coloss., c. II, lect. II.
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exemple , une proposition ingénieusement présentée, mais fausse, ou bien qui a besoin de démonstration.
Nous ne devons pas pour cela, ajoute saint Thomas, répudier les traditions et les raisons des hommes; mais il nous faut faire un choix : c'est la conduite que nous dicte la plus vulgaire prudence.
Huet termine son chapitre en disant : a Saint « Thomas, ce célèbre dictateur de l'Ecole, a «prononcé que nos esprits sont si étroitement « enchaînés par les sens, qu'ils ne peuvent coîn- « prendre parfaitement les choses, que leur im- « bécilité est si grande que, s'ils veulent juger « des choses qui sont certaines par elles-mêmes, (( elles deviendront incertaines. ))
L'évêque d'Avranches, qui d'ordinaire a grand soin d'indiquer les ouvrages des auteurs qu'il cite, oublie ici de nous dire dans quel livre de saint Thomas il a lu le passage ci-dessus. Or saint Thomas dit positivement que la vérité est dans les sens {}). Elle y est sans doute d'une manière moins parfaite que dans l'intelligence, ainsi que nous l'avons expliqué déjà ; mais, dans leur acte propre, et quand ils ne sont empêchés ni par l'organe ni par le milieu, la perception des sens est toujours claire. Si un objet est à ma portée, je le vois tel qu'il est ; mais
(1) De Verit., q. I, a. ix et xi in fine.
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comme ma vue a des limites, je sais, par expérience, quels sont les cas où je dois rectifier les données des sens. Ils ne me trompent pas lorsqu'ils m'affirment l'existence d'un objet qui est sous mes yeux, et toutes les fois que, sur leur témoignage, je suis induit en erreur, c'est la faute d'un jugement précipité. Après avoir essayé d'établir sa thèse par Tautorité de l'Ecriture, des Pères et des Docteurs, Huet envisage la question au point de vue philosophique (^) et s'eftbrce de démontrer qu'il nous est impossible de connaître avec certitude qu'un objet extérieur répond exactement à son idée subjective, parce que la fidélité de l'image, du milieu, des sens, du cerveau, de l'esprit est douteuse.
« La vérité, dit-il, est la convenance de l'objet (( extérieur avec le jugement qu'en forme notre « entendement; » or, rien ne peut nous garantir la fidélité de cette convenance.
L'image d'abord : qui est-ce qui osera direque l'image est la ressemblance de l'objet, car je ne puis pas les comparer, puisque l'un et l'autre sont hors de mon entendement,
Huet se trompe : l'image n'est pas hors de mon entendement, elle lui est même tellement unie, qu'elle forme avec lui un seul et unique principe de connaissance. Si, en effet, l'image était hors de l'intelligence,' nous ne verrions
(1) Ch. III.
rien; or nous voyons les objets, ce qui ne peut s'expliquer que par la présence de l'image dans l'intelligence.
Il se sert ensuite d'un véritable sophisme pour prouver que l'image n'a pas la ressemblance de l'objet : l'objet, dit-il, un arbre, par exemple, est visible, solide, matériel ; l'image ne peut avoir ces caractères, donc elle ne lui ressemble en rien.
Il faudrait donc, d'après Huet, que Tarbre fût dans l'intelligence, tel qu'il est en réalité, avec ses racines, ses branches, son tronc et ses feuilles; mais alors, ce ne serait plus une image, ce serait l'arbre lui-même qui serait dans l'intelligence, ce qui est impossible. Omne qiiod recipitiir ad modiim recipientis recipitiir ; l'intelligence, qui est le réceptacle, reçoit tous les objets selon son mode d'être : étant spirituelle, elle les reçoit d'une manière immatérielle. Mais inférer de là que l'image n'a pas la ressemblance de l'objet, c'est dire qu'un portrait d'une exactitude parfaite n'est pas Timage de l'original, parce que le portrait est une toile coloriée, tandis que l'original est un homme en chair et en os. Malgré cette différence, qui de nous en voyant le portrait d'un homme dont les traits nous sont familiers ne dise aussitôt : Voilà un tel. Il en est de même des species.
Quand je rencontre un homme connu, j'ai
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beau savoir que son image n'a pas dans mon intelligence, les mêmes caractères de l'objet à parte rei, rien ne me fera douter que c'est bien lui que je vois, et non un autre. Ceux qui n'ont pas étudié la théorie des images intellectuelles (c'est l'immense majorité) en douteront moins encore (^).
Dans le 4e chapitre, qui contient la 3^ preuve de la faiblesse de l'entendement humain, Huet veut démontrer que nous ne connaissons pas la nature des choses avec une entière certitude. Pour les connaître, en effet, il faudrait avoir une vue claire du genre et de la différence propre ; or ces deux choses nous échappent totalement, nous ne pouvons donc rien connaître d'une manière certaine. Huet nous cite un exemple à l'appui de son affirmation : « Demandez aux pro- « fesseurs de philosophie, dit-il, ce que c'est que (c l'homme, ils vous diront que c'est un animal « raisonnable. Voilà le genre et la différence. Or « le genre doit être commun également aux « espèces qui sont comprises sous ce genre. « L'homme doit donc être animal de la même
(1) C'est dans ce chapitre que l'évcque d'Avranches donne une fausse idée des espèces intellectuelles, en disant qu'elles sont des émanations de l'objet. Ce n'est pas le système des scolastiques : d'après eux, les espèces ne sont que des images. Il n'y a pas dans l'espèce intellectuelle un seul atome de l'objet, pas plus qu'il n'y a dans un portrait une seule molécule du type.
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« manière que le cheval est animal ; car si (c rhomme est animal d'une autre manière que « le cheval, il y aura de la différence dans le (( genre même comme genre, et partant il ne (( sera point genre. Or, comment saurez-vous (( que l'homme et le cheval sont également ani- « maux, si .vous ne connaissez pas leur nature « et même si vous ne connaissez pas parfaitement « ce que c'est qu'animal, et c'est ce qui n'est pas « moins incertain. »
De deux choses l'une : la diificulté de Huet porte sur le mot ou sur la chose. Si l'on entend par animal un être qui marche sur quatre pattes, qui a une crinière et une queue, il est évident que l'homme n'est pas animal comme le cheval. Mais si l'on ne considère que la chose et si l'on appelle animal tout ce qui vit, respire, sent, se meut, se reproduit, etc., il est certain que l'homme est animal au même titre que le cheval, c'est ce qui constitue le genre. Mais l'homme a de plus que le cheval une prérogative qui lui est propre, la raison; c'est ce qui constitue la différence ; d'oia il suit que la définition : l'homme est un animal raisonnable, est parfaitement juste.
Huet la conteste parce que, dit-il, nous ne
savons pas « si Thomme et le cheval sentent
« également, si le sentiment de l'homme est
« entièrement égal au sentiment du cheval. »
Ce n'est encore qu'une chicane de mots. Quand
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même, en effet, les sensations du cheval ne seraient pas exactement semblables à celles de l'homme, on n'en pourrait pas moins conclure que l'homme et le cheval sont compris dans le genre animalité, du moment où l'on est d'accord sur ce qui le constitue. Or l'homme et le cheval sentent, vivent, et ont, en un mot, tous les caractères que Ton reconnaît à l'animal ; pourquoi alors ne pas dire que l'homme et le cheval appartiennent au même genre et que la différence spécifique est la raison ? Si le principe de Huet était vrai, il faudrait aller plus loin et avouer que nous ignorons si bien la nature de l'homme et celle del'animal, que nous ne savons pas si l'homme est privé de raison, tandis que peut-être les animaux en sont doués.
L'évêque d'Avranches va jusque-là, et dans sa guerre insensée contre la raison, il l'enlève à l'homme pour la donner à l'animal : « C'est cela « même qui est en question dans notre présente « recherche, dit-il, savoir si l'hommie est doué de « raison, et s'il peut raisonner. Puisque nous (( ne sommes pas assurés qu'il puisse raisonner, « nous ne sommes pas assurés qu'il soit un « animal raisonnable, ni que la raison soit sa « différence. Supposons néanmoins qu'il soit « raisonnable, sommes-nous assurés qu'il soit le « seul de tous les animaux qui soit raisonnable?»
Comme Montaigne, Huet veut donc combler
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l'abîme qui sépare l'homme des animaux et effacer sur notre front le reflet des paroles divines : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance.
Non, la question n'est pas de savoir si nous ne sommes pas raisonnables ou si nous sommes intelligents, si nous ne sommes que des animaux ou si nous sommes des hommes, le seul problème que puisse se poser une philosophie vraie est celui de l'étendue ou de la limite de l'entendement ; mais essayer de la détruire sous le prétexte d'assigner ses bornes et de constater sa faiblesse, c'est une entreprise téméraire et impie, c'est une injure que repoussent avec une indignation égale la raison et la foi.
Une autre preuve de l'incertitude irrémédiable de nos connaissances, c'est que, selon Huet, les causes des objets sont infinies (i) (ch. vn).
« A toutes ces preuves, dit-il, il faut encore « ajouter celle-ci, que toutes les choses de ce (c monde sont liées entre elles dételle sorte, qu'on « ne peut en concevoir aucune sans en conce- « voir une autre ; ni cette autre sans une troisiè- « me ; ni cette troisième sans une quatrième, « jusqu'à ce que, portant notre esprit de l'une eu
(î) Pour ne pas nous perdre dans des détails inutiles, nous no réfuterons que les chapitres où Huet propose des objections discutables, cari! en est quelques-uns qui ne contiennent que des difficultés peu sérieuses.