SUR CES DIVERS SYSTEMES
Si la théorie scolastique donne une solution satisfaisante au problème de l'origine des idées, il sera parfaitement inutile d'en chercher une autre ; or, avec la sensation et l'abstraction, il n'est pas une seule idée dont on ne puisse assigner l'origine : c'est ce que nous avons démontré au chapitre premier de ce livre. L'hypothèse des idées innées est donc inutile, d'abord ; j'ajoute qu'elle est fausse, car, si toutes les idées sont acquises, aucune n'est innée.
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Examinons les preuves sur lesquelles les partisans des idées innées essayent d'appuyer leur h3'pothèse.
D'après Platon, les idées ne sont que le souvenir d'une science acquise dans une vie antérieure (') : ce qu'on nomme chercher et apprendre n'est absolument que se ressouvenir, dit-il, dans le Me//o;z et dans le Phèdre: «Le propre « de l'homme est de comprendre le général, (c c'est-à-dire ce qui, dans la diversité des sen- (( sations, peut être compris sous une unité « rationnelle. Or c'est là le ressouvenir de ce (( que notre âme a vu dans son voyage à la suite « de Dieu. »
La thèse de Platon est , de tous points , inacceptable. Elle suppose d'abord que, dans l'état présent, l'àme est impuissante à former une idée générale, ce qui est faux, car, avec l'abstraction, elle le peut parfaitement. Elle repose ensuite sur Thypothèse tout à fait gratuite de la préexistence des âmes, car, enfin, personne ne se souvient d'avoir existé dans un autre monde, on ne perd pas souvenance d'une vie tout entière. Si nous avons oublié et notre science et notre vie tout entière , comment pouvons-nous affirmer l'une et l'autre? Qui ne
(l) Voir la Répubhque, 1. X; les Lois, 1. X, surtout le Phédon, Phèdre, le Ménon et le Parménide.
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récuserait pas le témoignage d'un homme attestant un fait qu'il déclare avoir oublié ? Le témoignage serait nul. Nous en disons autant du système de Platon {^).
Il est difficile de savoir quelle a été, sur cette question fondamentale, l'opinion de Descartes : sa pensée flotte indécise et elle va d'une extrémité à l'autre. Tantôt il semble n'admettre que l'innéité des facultés, plus loin il croit à Tinnéité de la science totale, parfois il n'accorde ce privilège qu'à une idée seule, de sorte que, sans le calomnier, on peut affirmer qu'il n'a pas su à quoi s'en tenir.
D'abord, il accuse les partisans de l'axiome : Nihîl est intellectu... de confondre l'imagination avec l'intelligence et il en fait ainsi des sensualistes : voici comment il s'exprime :
« Ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se « persuadent qu'il y a de la difficulté à le « connaître (Dieu) et même aussi à connaître (( ce que c'est que leur âme , c'est qu'ils n'é- (( lèvent jamais leur esprit au delà des choses (( sensibles, et qu'ils sont tellement accoutumés (( à ne rien considérer qu'en l'imaginant, qui
(1) Nous avons dit ailleurs que, d'après Platon, le corps est à la fois la cause de la perte et de l'acquisition de la science.
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« est une façon de penser particulière pour les « choses matérielles, que tout ce qui n'est pas (( imaginable leur semble n'être pas intelligible. « Ce qui est assez manifeste de ce que même les « philosophes tiennent pour maxime, dans les « écoles, qu'il n'}^ a rien dans l'entendement « qui n'ait été premièrement dans les sens, où « toutes les fois il est certain que les idées de « Dieu et de l'âme n'ont jamais été ; et il me (( semble que ceux qui veulent user de leur ima- (( gination pour les comprendre font tout de (( même que, si pour ouïr les sons ou sentir les (( odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux : (( sinon, qu'il y a encore cette différence, que le « sens de la vue ne nous assure pas moins de la « vérité de ces objets que font ceux de l'odorat « et de l'ouïe ; au lieu que ni notre imagination « ni nos sens ne nous sauraient jamais assurer (( d'aucune chose, si notre entendement n'in- « tervient (^). »
Descartes blâme ceux qui se figurent qu'il y a de la difficulté à connaître Dieu et l'âme. Mais si ces connaissances sont si faciles, pourquoi donc a-t-il employé toute la vigueur de son génie à prouver l'existence de Dieu et la nature de l'âme ? S'il n'}^ a pas de difficulté, il pourrait se contenter de dire : regardez votre âme, c'est
(Ij Discours sur la Méthode, p. 163-64, édit. Cousin.
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un livre ouvert, il suffit d'y jeter les yeux pour y lire sa spiritualité et l'existence de Dieu. Il sentait bien que cette méthode ne conduirait pas à de beaux résultats, voilà pourquoi il en a choisi une autre, avouant, par cela même, la difficulté qu'il y a à connaître Dieu et l'âme.
Il ajoute que cette prétendue difficulté vient de ce qu'on est accoutumé à ne rien considérer qu'en l'imaginant, qui est une façon de penser particulière pour les choses matérielles. Nous répondons qu'imaginer n'est en rien ulie façon de penser, qu'il s'agisse des choses matérielles ou des choses purement intelligibles. L'imagination accompagne toujours la pensée, mais on doit se garder de la confondre avec elle. Elle accompagne la pensée, dans ce sens, qu'il nous est impossible de penser sans images, et que, bon gré, mal gré, notre idée apparaît toujours incarnée dans une image. Que nous pensions à Dieu, à l'ange ou à l'àme, l'imagination réclame toujours ses droits ; et les substances les plus spirituelles se présentent toujours à notre pensée sous une forme sensible, quand ce ne serait que celle des mots qui les expriment. Dans ce sens. Descartes était, comme tous les autres, accoutumé à ne rien considérer qu'en l'imaginant, car c'est une condition nécessaire, une loi inévitable de l'intelligence humaine. Cependant
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rimagination n'est pas la pensée : l'imagination, en effet, est une faculté sensible, la pensée est spirituelle ; Timagination ne nous donne que la représentation d'un objet particulier, sensible, la pensée fait abstraction des circonstances individuantes pour former la notion , non plus de tel objet en particulier, de tel arbre, par exemple, mais de l'arbre en général. Mais, même alors, après le travail d'abstraction, les deux éléments qui constituent notre nature, l'élément sensible et l'élément intellectuel se retrouvent avec leurs caractères distinctifs : l'élément intellectuel, par l'idée d'arbre en général, l'élément sensible, par la nécessité où nous sommes de concevoir cette idée abstraite sous la forme d'un objet ayant des feuilles, un tronc et des racines. Par conséquent, ce ne sont pas seulement ceux qui blâment Descartes qui sont accoutumés à penser en imaginant, c'est tout le monde, dans le sens que nous venons d'expliquer.
Descartes ajoute que ce sont ceux qui ont pour maxiiTie qu'il n'3^ a rien dans l'entendement qui n'ait été dans les sens, où toutefois il est certain que les idées de Dieu et de l'àme n'ont jamais été.
Encore une fois, qui donc ose soutenir que les idées sont dans les sens ? Contre qui se bat Descartes? Si c'est contre les scolastiques, nous
lui ferons observer qu'il leur prête gratuitement une erreur grossière dans laquelle ils ne sont jamais tombés. Les idées ne sont, et ne peuvent être, que dans l'intelligence ; l'intelligence seule est le siège des idées ; seulement, pour les former, l'inteHigence a besoin du secours des sens qui lui en fournissent les matériaux. Mais faire dire aux scolastiques que les idées sont dans les sens, parce qu'ils reconnaissent qu'ils sont indispensables, c'est dire,parexemple, que l'architecte est dans les pierres de l'édifice parce que, sans ces matériaux, l'architecte eût été dans l'impossibilité de bâtir. Lorsque Descartes se moque de ceux qui veulent se servir de leur imagination pour comprendre Dieu et l'âme et qu'il les compare à un homme qui voudrait se servir de ses yeux pour sentir les odeurs, il commet une inexactitude qui n'est pas permise en philosophie. Pour comprendre, en effet, il faut deux choses : l'imagination et l'intelligence ; elles sont distinctes, mais, nous l'avons vu, l'une ne va pas sans l'autre, et il faut, de toute nécessité, se servir de l'imagination pour arriver à Tacte intellectuel. Descartes aurait raison, et sa comparaison serajt juste, si nous n'admettions que l'imagination.
La doctrine de Descartes sur l'origine des idées est loin d'avoir la précision et la clarté
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que réclame cet important problème de psychologie.
Il divise toutes les idées en trois classes : (( les unes, dit-il (i), me semblent être nées (( avec moi, les autres être étrangères et venir « du dehors, et les autres, être faites et inventées (c par moi )>.
Quelles sont pour Descartes les idées nées avec nous ? Il dit formellement dans le passage même que nous citons : « que j'ai la faculté « de concevoir ce que c'est qu'on nomme en « général une chose ou une vérité, ou une « pensée, il me semble que je ne tiens point « cela d'ailleurs de ma nature propre ». Il n'y a donc (si l'on s'en raoporte à ces paroles) que la faculté d'acquérir des idées qui soit née avec nous. Mais alors pourquoi Descartes dit-il à la ligne précédente qu'il y a des idées nées avec nous ? De deux choses l'une, nous avons, ou la faculté nue, ou la faculté avec les idées ; or on aura beau étudier les textes de Descartes, on ne saura jamais à laquelle de ces deux opinions il s'est arrêté.
Voici, par exemple, comment il s'exprime en répondant aux objections : « Lorsque je dis <( que quelque idée est née avec nous, ou qu'elle (' est naturellement empreinte dans nos âmes,
(1) IIP Médit., p. 2(38, édit. Cousin.
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« je n'entends pas qu'elle se présente toujours « à notre pensée , car ainsi il n'y en aurait « aucune ; mais j'entends seulement que nous « avons en nous-même la faculté de la pro- « duire (^). » Voilà qui est très clair, il est impossible de se méprendre sur l'opinion de Descartes : quand il parle d'idée innée, il entend seulement la faculté de les produire. Nous sommes complètement de son avis et de l'avis des Cartésiens qui interprètent ainsi la pensée du maître : « Il est certain, dit M. Cousin, (c que l'entendement de tous les hommes est « gros en quelque sorte de jugements naturels, « et que l'on peut dire innés, en ce sens qu'ils « sont le développement primitif, universel et « nécessaire de l'entendement humain, lequel est « inné à lui-même et égal à lui-même dans tous « les hommes. C'est le sens reconnu et aujour- « d'hui incontesté de la théorie cartésienne des <( idées innées ("-). »
C'est fort bien ; mais nous ferons remarquer, d'abord : qu'il ne faut pas parler d'idées innées quand on ne les admet pas et que l'on ne reconnaît que la faculté, et, en second lieu, que si quelques paroles de Descartes autorisent l'interprétation aujourd'hui 7^econnue et incontestée, il
(1) Réponse <à la X° objection, p. 493, édit. Cousin.
(2) Philosophie de Locke, X" leçon à la fin.
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y a une foule de passages qui la contredisent. Qu'on en juge. Malgré sa déclaration professée dans la réponse à la X' objection, Descartes admet positivement l'innéité de l'idée de Dieu.
(( L'existence de Dieu est très évidemment « démontrée, dit-il. Il me reste seulement à « examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée : (' car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais (( elle ne s'est offerte à moi contre mon attente, (( ainsi que font d'ordinaire les idées des choses (( sensibles, lorsque ces choses se présentent ou « sem.blent se présenter aux organes extérieurs « des sens ; elle n'est pas aussi une pure produc- « tion ou fiction de mon esprit, car il n'est pas (( en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y ajouter « aucune chose ; et, par conséquent, il ne reste « plus autre chose à dire, sinon que cette idée (( est produite apcc moi, dès lors que f ai été créé, (( ainsi que l'idée de moi-même (*). »
Peut-on professer d'une manière plus claire, plus formelle, Tinnéité de l'idée de Dieu ? Quand donc Descartes, pressé par les objections, avoue qu'il n'y a d'innée que la faculté d'acquérir des idées, celle de Dieu comme les autres, il se contredit évidem.ment et il sape la principale base de sa philosophie.
Descartes enseigne non seulement Tinnéité de
(1) III^ Méditation, p. 289.
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ridée de Dieu, mais il va plus loin et il affirme que la connaissance de tous les attributs divins est innée.
« Nous recevons encore cet avantage, dit-il (^), « en prouvant de cette sorte (par l'idée que « nous en avons) l'existence de Dieu, que nous « connaissons par le même moyen ce qu'il est, « autant que le permet la faiblesse de notre « nature. Car, faisant réflexion sur Tidée que « nous avons naturellement de lui, nous voyons « qu'il est éternel, tout connaissant, tout puis- (( sant, source de toute bonté et vérité, créateur « de toutes choses, et qu'enfin il a en soi tout « ce en quoi nous pouvons reconnaître quelque (c perfection infinie, ou bien qu'il n'est borné « d'aucune imperfection. »
Il n'y a donc pas jusqu'à l'idée de la création qui ne soit innée. Elle l'est si peu, que le mystère de la création, dans le temps, est presque aussi impénétrable que celui de la Trinité (-). On peut prouver, il est vrai, que la créature vient de Dieu par création , car tout ce qui est participé tient l'être de ce qui estpar essence (3) : mais, loin que cette vérité soit innée, c'est une conclusion péniblement déduite de raison-
(1) Les Principes de hi Philosophie, I p., g 22.
(2) I p., q. XLVI, a. II.
(3) Ibid., q. XLiv, a. i.
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nements métaphysiques. Mais cela ne suffit point pour concevoir dans sa pureté le dogme de la création ; il faut prouver, en outre, que la création a été faite dans le temps. Or, si l'on peut démontrer que la création n'est pas nécessairement éternelle (^), cependant les arguments allégués pour prouver que, de fait, la création date du temps ne sont pas concluants, et nous sommes obligés de recourir à la foi pour avoir une idée juste et vraie du Dieu Créateur {^). Descartes ne se doutait donc pas des difficultés qu'il soulevait lorsqu'il disait que l'idée du Dieu Créateur est innée.
Ce n'est pas tout : « Il y a, dit encore Descartes, (( des notions d'elles-mêmes si claires, qu'on « les obscurcit en les voulant définir à la façon (( de l'École, et qu'elles ne s'acquièrent point par (( l'étude, maïs naissent avec nous (•'). )> Quelles sont ces notions si claires qui naissent avec nous et qu'on obscurcit en voulant les définir ? Descartes avoue qu'il n'a pas jugé qu'on en dût faire aucun dénombrement (ibid.). La chose cependant en valait la peine, et Descartes n'eût pas dû esquiver une nomenclature aussi importante.
S'il n'a pas jugé à propos de nous dire dans
(i) Contra Gentes, 1. II, c. xxxi.
(2) Ibid., 1. II, c. xxxvni.
(3) Les Principes de la Pliilosophie, 1 p., § 10.
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les Principes de la philosophie quelles sont ces notions qui naissent avec nous, il le laisse soupçonner dans ses Méditations, où il n'est pas fort éloigné de l'opinion de Leibnitz, disant que toutes les données rationnelles sont innées. Voici ses paroles : a Je trouve en moi deux idées (( du soleil toutes diverses : l'une tire son origine « des sens et doit être placée dans le genre de » celles que j'ai dites ci-dessus, venir du dehors, « par laquelle il me paraît extrêmement petit ; « l'autre est prise des raisons de l'astronomie, « c'est-à-dire de certaines raisons 7iées avec « moi{^).)) Les notions astronomiques sont donc nées avec nous. Si Descartes veut dire que nous avons la faculté de les produire, à la bonne heure ; mais non, il affirme positivement qu'elles naissent toutes faites avec nous. Dans ce cas, notre prochaine argumentation contre Leibnitz. prétendant que les notions de l'arithmétique et de la géométrie sont innées, concluera aussi contre Descartes soutenant l'innéité de l'astronomie.
Dans plusieurs de ses lettres , Descartes soutient l'innéité de la faculté seule. Nous remarquons 1° que cette assertion contredit les passages qoi'on vient de lire; 2° que l'explication qu'il donne dans les mêmes lettres est étrangement embarrassée : « La nature a mis
(l) IIP Méditation, p. 271.