II
350 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
réalité interposée, ne sont donc pas concluantes, examinons les preuves de raison.
On n'en fournit qu'une : Tunité subjective de la vérité. « Nos idées sont multiples, il est vrai; (( (page 389), mais leur multiplicité n'est pas « une preuve que la vérité soit elle-même divisée « et multiple. »
Remarquons que l'on passe, sans nous en avertir, de la vérité subjective à la. vérité objective, car lorsqu'on dit ?ios idées, il s'agit évidemment de la première; quand on dit la vérité ellemêmey on semble faire allusion à la seconde. La suite nous fait croire qu'on ne parle que de la vérité subjective.
« La faiblesse seule de nos intelligences opère « en elle ce déchirement et cette division. Plus « j'étudie la pensée, plus je reconnais une unité « profonde dans cette multiplicité apparente... « la multiplicité des figures est comprise dans « l'idée une d'étendue, l'infinité des nombres « n'est que la fécondité de l'unité... w
Nous croyons, au contraire, que l'unité n'est qu'apparente, et que la multiplicité est fort réelle. J'ai l'idée d'étendue une, soit, mais ce n'est qu'une idée vague etindétê^minée, car lorsque je veux la préciser et la déterminer dans telle ou telle figure, la différence m'apparaît telle que deux figures, le cercle et le carré, par exemple, sont irréductibles. L'idée que j'ai du carré n'est
De rOntologisme. 351
et ne peut pas être l'idée du cercle et la différence est si profonde, que l'idée vague d'étendue ne suffit pas pour combler l'abîme qui les sépare. Il en est de même des nombres. Ils sont un si je ne considère que le nombre en général; mais si je localise cette idée dans les unités, alors les différences m'apparaissent et je ne puis pas dire, par exemple, que l'idée de 5 est une avec l'idée de 4. Ce serait affirmer que le tout est égal à la partie.
Ainsi donc, dans mes idées, c'est l'unité qui est apparente et c'est la multiplicité qui est réelle : j'en conclus que mes idées sont produites par une autre lumière que par celle du Verbe de Dieu en qui l'unité est absolue. Dieu n'a qu'un Verbe parce que ce Verbe est infini et incréé; nous en avons plusieurs parce qu'ils sont finis et créés. Il y a donc entre la lumière de nos âmes et le Verbe de Dieu la distance qui sépare la terre du ciel, le créé de l'incréé, le fini de l'infini, l'homme de Dieu. Mais les ontologistes sont si éloignés d'accepter cette doctrine, qu'ils vont jusqu'à enseigner « une sorte d'incar- (( nation naturelle universelle QtperpétiieliL%<\m est (( l'union du Verbe à la chair en chacun de nous « (page43G). » Ils se hâtent, il est vrai, de remarquer la grande différence qui sépare cette union du Verbe avec celle qu'il accomplit dans le mystère de l'incarnation ; cette incarnation
352 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
naturelle n'en est toutefois pas moins étrange et inacceptable en philosophie.
Quant à Tillumination directe et immédiate de l'intelligence humaine par l'intelligence divine, de telle sorte que la lumière qui nous éclaire est la lumière môme de Dieu, nous avons démontré déjà la fausseté de cette thèse si chère à tous les ontologistes (') .
(1) Livre IV, ch. i.