CHAPITRE VII
Le Transcendant alisme
KANT ET LES CONCEPTS d priOri PURS. — LE MOI FICHTE. — l'identique DE SCHELLING. — l'idée DE HEGEL.
L'ontologisme est une doctrine fausse qui perd tous les jours du terrain et qui disparaîtra, je l'espère, avec l'étude et la propagation de la philosophiede saint Thomas; mais, nous aimons à le reconnaître, ses défenseurs sont des écrivains de premier ordre. L'éclat de leur parole et leur enthousiasme mystique sont de nature à séduire ceux qu'une philosophie saine et forte n'a pas suffisamment prémunis contre tous les entraînements de l'imagination. Si l'ontologisme nous trompe et nous égare, on lui doit au moins
354 Saint Thomas el la Philosophie Cartésienne.
cette justice : il le fait de bonne foi et d'une manière charmante. Hélas! on ne peut pas en dire autant des philosophes que nous sommes condamnés à lire après Malebranche. Ici, un langage à peine humain traduit dans des foimiules sauvages, une philosophie nuageuse, qui est un outrage au bon sens et qui atteint la limite la plus extrême des aberrations humaines. Que le lecteur s'arme donc de courage, s'il veut ouvrir avec nous les livres de Kant, de Fichte, de Schelling et de Hegel.
Leurs systèmes sont désignés sous le nom général de Transcendantalisme, parce que ces ^hWoso'phts ^passant par^dessîis toute expérience (( ont prétendu démontrer l'origine de la connais- « sance humaine à j;rzon, c'est-à-dire par l'ana- « lyse même du fait de la connaissance^ toute « espèce d'expérience étant mise de côté(^). »
Jamais on ne donnera une explication satisfaisante de la connaissance humaine, jamais on n'assignera sa véritable origine si l'on ne tient compte d'abord des trois éléments qui la constituent : le sujet connaissant, l'objet connu, l'union de l'objet et du sujet. Mais cela ne suffit pas, il faut, en outre, prendre le sujet tel qu'il est en réalité. Les partisans des idées innées et
(l) Sanseverino : Éléments de Philosophie chrétienne, t. I, page 593.
Le Transcendantalisme. 355
les ontologistes manquent à cette première condition en supposant, les uns que le sujet est créé avec des notions toutes faites, les autres en disant qu'il est un rayon direct et immédiat de la lumière de Dieu. Il est nécessaire aussi de faire à l'objet sa part légitime. Quand nous connaissons, nous connaissons évidemment quelque chose. Ce quelque chose nous est oftert comme objet de connaissance : il n'est pas un produit de notre pensée; nous ne le créons pas; il ne dépend pas de nous quant à son existence. C'est pour avoir méconnu cette seconde condition que les philosophes allemands sont tombés dans les erreurs que nous allons signaler.
Selon notre constante habitude, nous citerons fidèlement les paroles de nos adversaires^ afin que l'on ne puisse pas nous accuser de leur prêter des absurdités.
Kant est bien obligé de faire à l'objet sa part légitime dans le phénomène de la connaissance; mais, à mesure qu'il avance dans sa critique, il la diminue tellement, qu'elle finit par disparaître pour faire place à des formes innées qui créent Tobjet et la science totale.
« Nul doute, dit-il (i), que toutes nos connais- « sances ne commencent par l'expérience; en
(1) (Critique de lu Raison pure, introduction. Traduction de M. Tissot.
356 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« effet, par quoi la faculté de connaître seraitce elle portée à s'exercer sinon par des objets qui c( affectent nos sens et qui, d'un côté, occasionce nent par eux-mêmes des représentations, en ce même temps que, de l'autre, ils excitent Factice vite intellectuelle à comparer ces objets, à les ce unir ou à les séparer et à mettre ainsi en ce œuvre la matière grossière des impressions ce extérieures pour en composer la connaissance ce des choses, connaissance que nous appelons ce expérience? Aucune de nos connaissances ne ce précède donc en nous l'expérience; toutes ce commencent avec elle. »
Kant reconnt^ît donc ouvertement la nécessité d'un objet pour exercer la faculté de connaître et pour l'exciter par des représentations : que pouvons-nous connaître, en effet, si un objet ne vient pas déterminer notre faculté?
Malgré ces déclarations si formelles et si nettes, Kant ne tarde pas à s'éloigner du droit sentier et, dès les lignes suivantes, il contredit ses premières assertions.
ce Quoique toutes nos connaissances commence cent avec l'expérience, elles n'en procèdent pas ce toutes, car il se peut que la connaissance ce même qui nous vient de l'expérience soit un ce composé de ce que nous recevons dans les ce sensations, et de ce que produit d'elle-même ce notre propre faculté de connaître (simplement
Le Transcendantalisme. 357
« provoquée par des impressions sensibles), a quoique nous ne puissions distinguer ce der- « nier élément du premier, tant qu'une longue « expérience ne nous y a pas rendus attentifs et « ne nous a pas appris cette distinction. »
Dans le membre de phrase que nous avons souligné, Kant commence a laisser entrevoir la clef de voûte de son système sur la connaissance humaine. Il la réduit, nous le verrons tout à rheure, à la seule énergie du sujet, abstraction faite de l'objet; voilà pourquoi il parle déjà de ce que la faculté produit d'elle-même. Il reconnaît, il est vrai, qu'elle est provoquée par les impressions sensibles; mais on peut lui demander d'où viennent ces impressions sensibles, si ce n'est de l'objet perçu par les sens? Non seulement il ne répond pas à cette question si naturelle, mais il s'éloigne de plus enplus de son point de départ, et, après avoir affirmé que toutes nos connaissances commencent par l'expérience et supposent un objet, il admet une connaissance indépendante de l'expérience et même des impressions sensibles.
« C'est donc pour le moins, dit-il, une ques- « tion qui, demande à être examinée de près et « qui ne peut se résoudre au premier coup d'œil, « que celle de savoir s'il y a une connaissance « indépendante de l'expérience et même de (( toute impression des sens. On appelle cette
358 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« sorte de connaissances des connaissances à « priori et on les distingue des connaissances « empiriqVes, qui ont leur source à posteriori^ « c'est-à-dire dans l'expérience. )>
Kant se demande donc s'il peut y avoir des connaissances indépendantes de l'expérience et des sens, et, tout en avouant que ce problème ne peut se résoudre du premier coup d'œil, il déclare cependant sans hésiter que de telles connaissances existent, et il les appelle à priori. Avant de donner cette solution si brusque à une question qu'il reconnaît difficile, il aurait dû l'étudier de plus près et n'appuyer sa thèse que sur de bonnes preuves. Il pense sans doute que son affirmation doit nous suffire.
Il divise ensuite les connaissances à priori en deux classes : les unes, que nous n'obtenons pas par une expérience directe, il est vrai, mais qui s'appuient sur un principe puisé dans l'expérience; les autres, qui sont absolument indépendantes, non plus seulement de telle ou telle expérience particulière, mais de toute conception empirique, et il les appelle connaissances à priori pinces.
Il donne' deux règles pour distinguer une connaissance expérimentale d'une connaissance à priori pure (•).
(1) Lûc. cit., g 2.
Le Transceiidanlalisme. 359
i"" Toute proposition nécessaire est à priori et si elle n'est nullement dérivée, elle est absolument à priori.
2" Toute proposition d'une universalité rigoureuse est à priori, car l'expérience est incapable de la fournir.
Est-il bien vrai qu'un jugement, qu'une proposition présentant ces deux caractères soient à priori dans le sens de Kant? Non, car l'expérience peut fournir des propositions nécessaires et universelles. Si, en effet, je divise un tout en ses parties, cette expérience m'aidera à formuler cette proposition nécessaire et universelle : la partie est plus petite que le tout. Elle n'est donc pas à priori comme le soutient le philosophe allemand. Kant a beau dire que l'universalité empirique n'a qu'une valeur relative et essayer de diminuer la valeur de l'induction, l'exemple que nous venons de citer prouve que l'expérience peut donner une universalité absolue, car il est absolument vrai que la partie est plus petite que le tout.
Kant met au nombre des connaissances à priori pures les questions les plus importantes de la Métaphysique : Dieu, la liberté et l'immortalité de l'âme.
« Une chose encore plus importante que tout « ce qui précède, dit-il ('), c'est que certaines
(1) Loc. cit., g 3.
360 Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.
« connaissances sortent complètement du champ « de toute expérience possible et semblent, par « le moyen de concepts qui n'ont nulle part un (( objet sensible correspondant, étendre l'en- « ceinte de nos jugements au delà des limites de « l'expérience.
« Et c'est précisément dans ces dernières a connaissances, qui s'élèvent au-dessus du a monde sensible, où l'expérience ne peut ni « guider ni rectifier le jugement, que se font les <( investigations de notre raison, investigations « qui nous paraissent bien préférables et leur u but bien supérieur à tout ce que l'entendement « peut apprendre dans le champ des phéno- « mènes... Ces inévitables questions de la raison « pure sont : Dieu, la liberté, Timmortalité. La « science dont le but et tous les procédés tendent « à la solution de toutes ces questions s'appelle « Métaphysique. »
Ainsi donc, d'après Kant, les notions de Dieu, de la liberté, de l'immortalité sont des connaissances à priori pures, pour l'étude desquelles l'expérience est inutile et impuisante.
Cette thèse ne diffère que par la forme du système des idées innées , car si nous avons toutes ces notions avant toute expérience, c'est qu'elles sont nées avec nous. Mais est-il vrai que l'expérience n'entre pour rien dans la formation de ces conceptions? Non. C'est, en effet, et
Le Transcendantalisme. 361
nous l'avons dcmontré, par l'expérience que nous avons des choses sensibles que nous nous élevons à l'idée de Dieu; nous expérimentons en nous-mêmes notre propre liberté, car nous nous sentons libres de faire telle ou telle chose, et c'est par l'étude expérimentale de la nature de notre àme que nous concluons son immortalité.
Si Kant entend le mot expérience dans un sens vulgaire et grossier, comme s'il n'}^ avait d'expériences que celles de chimie ou de physique, nous lui accordons volontiers qu'elles sont un procédé impuissant pour résoudre les problèmes dont nous parlons; mais, en métaphysique, expérience a un sens beaucoup plus étendu et doit se prendre pour toute opération où la sensation entre comme élément ou comme cause partielle. Or, dans ce sens, toutes nos connaissances ont quelque chose d'empirique; par conséquent, les notions à priori pures de Kant ne sont que de vains fantômes.
« Quand une fois les barrières de l'expérience « sont franchies, dit-il, on est bien sûr de n'être « plus contredit par elle. »
C'est clair, et il ne faut pas être très fort pour l'avoir trouvé. Mais il est bon, en philosophie comme en toute chose, de contrôler la théorie par l'expérience, car l'expérience redresse souvent des théories conçues à priori, et si elle les