‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienneChapitre 28 sur 33 · II · texte numérisé non relu

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sans sourciller ; ils pensent même qu'on n'en dit pas assez : « Chez les autres nations ( c'est « Hegel qui parle), on cultive toujours la philo- « Sophie , ou , pour mieux dire , on y trouve « toujours son nom. Mais si le nom subsiste, le « sens etla chose ont changé ou disparu, de façon « qu'elle n'y est plus qu'à l'état de souvenir ou « de pressentiment. C'est en Allemagne que (^ cette science s'est réfugiée et qu'elle vit. C'est « à nous qu'a été confiée la garde de cette lumière (( divine Q. w

On n'est pas plus modeste. C'est donc en Allemagne qu'il y a non seulement le plus grand philosophe dont puisse s'honorer l'humanité, mais encore, c'est aux Allemands seuls qu'a été confiée la garde de la philosophie. Partout ailleurs la lumière divine s'est éteinte, et elle brille dans tout son éclat de l'autre côté du Rhin. Ceux de nos lecteurs qui ont eu la patience de parcourir notre rapide esquisse de Kant, de Fichte et de Schclling, seront probablement d'un autre avis. Mais peut-être que Hegel nous prépare des révélations inattendues ; il va peut-être faire jaillir de cette divine lumière , quenous gardent les Allemands, des ra3^ons si éblouissants qu'ils obscurciront l'auréole d'Aristote et de Platon : c'est ce que nous allons examiner.

(l) Discours prononcé à Berlin par Hegel, le 22 oct. 1818, à l'ouverture de son cours.

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Le P. Gratry a fait, dans sa logique, une excellente étude des monstruosités de Hegel ; nous pourrions y renvoyer le lecteur ; il est bon, cependant, comme le dit le célèbre oratorien, de descendre « vers les mystères de la mort et de « décomposition intellectuelles (^) )>.

Le principe fondamental de Hegel est l'identité des non identiques , c'est-à-dire l'identité des choses les plus opposées : ainsi, par exemple, l'être et le néant, le bien et le mal, le oui et le non, seront absolument semblables.

« Le non être, dit-il (^), en tant qu'il est ce (( moment immédiat (la conception primordiale) (( égal à soi-même, est, de son côté, la même « chose que l'être. Par conséquent, la vérité de « l'être ainsi que du non être est dans leur unité. « Cette unité est le devenir.

(( La proposition : l'être et le non être ne font « qu'un, est, pour la représentation et l'enten- « dément, une proposition si paradoxale qu'ils (( ne croient pas probablement qu'on la prenne « au sérieux. Il faut dire, en effet, que c'est là la « tâche la plus difficile qui s'impose à la pensée, u parla raison que l'être et le non être constituent « l'opposition dans sa forme absolument immé- (( diate, ce qui fait croire qu'il n'y a pas dans

(1) P. Gratry. Logique, t. l, 5« édit., p. 273.

(2) Logique, I p., § LXXXVIIL

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« l'un d'eux une détermination qui contienne son « rapport avec l'autre. «

Hegel avoue donc qu'il faut une forte dose de bonne volonté pour accepter sur parole que l'être et le non être ne font qu'un dans le devenir. Qu'est-ce que le devenir ? Si le devenir est la possibilité d'être et que le non être devienne, comme parle Hegel , passe ; mais que l'être deinenne, c'est-à-dire ne soit pas encore^ voilà la tâche la plus difficile que l'on puisse imposer à la pensée.

Hegel va nous tirer d'embarras :

« Ce n'est pas faire preuve de beaucoup d'esc( prit que de tourner en ridicule la proposition : « l'être et le non être sont une seule et même chose, (( en alléguant des conséquences absurdes qu'on « dérive arbitrairement de cette proposition. Si « l'être, dit-on, et le non être sont identiques, « ma maison, mon bien, respirer l'air, cette ville, « le soleil, le droit, l'esprit. Dieu, sont et ne sont a pas , et il m'est indifférent qu'ils soient ou « qu'ils ne soient pas. Mais d'abord, dans ces « exemples, on commence par substituer à l'être « et au non être purs et abstraits, des fins par- « ticulières et des choses qui ont une utiHté pour a moi. Dans le fait, la philosophie est précisé- « ment cette science qui doit affranchir Thomme (( de fins et de vues particulières, et le placer a dans un état d'indifférence telle, que ce soit une

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« seule et même chose pour lui que ces fins et « ces vues soient ou ne soient pas. »

Que je respire à pleins poumons ou que l'on m'étrangle, que je sois esprit ou bloc de marbre, que le bien soit le mal, que Dieu existe ou n'existe pas, tout cela est parfaitement indifférent au philosophe, puisque la philosophie a précisément pour but de l'affranchir de ces soucis vulgaires. Si c'est là la lumière divine dont la Providence a confié la garde aux Allemands, je comprends qu'ils en soient très fiers. Quant à ceux qui ne saisissent pas très bien la profondeur de ces conceptions, Hegel va leur rappeler leur infériorité intellectuelle et leur apprendre que tout le monde n'est pas capable de contempler la lumière divine.

a Si l'impuissance de saisir la notion, dit-il, « vient de ce qu'on n'a pas l'habitude de se c( mouvoir dans la pensée abstraite, dans la (( pensée pure de tout mélange sensible, et de « saisir les propositions spéculatives, tout ce « qu'on pourra dire à cet égard, c'est que la « connaissance philosophique est tout à fait « différente de la façon de connaître à laquelle (( on est habitXié dans la vie ordinaire. »

Voilà pourquoi ceux qui se contentent de comprendre comme on comprend dans la vie ordinaire, c'est-à-dire comme tout le monde, ne voient pas très clairement que l'être et le

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non être ne font qu'un. Ce qu'ils comprendront encore moins peut-être, c'est l'évolution de l'être non être vers Texistence. Elle se fait en trois mouvements : le devenir, le commencement, l'existence. L'existence repose sur des bases bien fragiles, car lorsqu'il arrive, l'être non être disparaît.

(( Dans le devenir l'être, en tant qu'il ne fait « qu'un avec le non être, et le non être en tant « qu'il ne fait qu'un avec l'être, ne font que « disparaître. Par la contradiction qu'il renferme (( le devenir va aboutir à l'unité oii l'être et le « non être se trouvent absorbés. Son résultat a est, par conséquent, l'existence ('). »

« Le résultat de ce processus n'est point le (( non être vide, mais l'être identique avec la « négation, ce que nous appelons existence, et (( cela parce que le devenir y est devenu. »

II est facile de pressentir les folles conséquences que Hegel va déduire de ces principes absurdes, mais n'oublions pas que nous traitons del'origine des idées et que nous n'avons à l'interroger que sur ce point. Or une idée suppose un sujet et un objet, et Hegel nous expose son système dans la oe partie de sa logique où il XVdihtdela notion.

Il divise la science de la notion en :

1" Science de la notion subjective ou formelle.

(1). Opuscit., 1 79,

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2*^ En science de la notion déterminée en vue de l'existence immédiate, c'est-à-dire science de l'objectivité.

3o En science de l'idée du sujet-objet, de l'unité de la notion et de l'objectivité, ou de la vérité absolue.

lo Qu'est-ce que la notion subjective pour Hegel ? Elle est « le troisième terme qui se « produit à la suite de TEtre et de l'Essence, de (( l'élément immédiat et de l'élément réfléchi. « L'Etre et l'Essence constituent,par conséquent, (( les moments de son devenir, dont elle est « cependant le principe et la vérité en ce qu'elle (( est l'identité où ils sont absorbés et contenus.»

La notion est donc à la fois le principe et la conséquence de l'Etre et de l'Essence. Elle en est le principe puisqu'elle est le lien qui les réunit ; elle en est la conséquence puisqu'elle en est le troisième terme et que l'Etre et TEssence sont le devenir de la notion. A^oilàqui est très clair.

Les moments de la notion sont : l'universel, le particulier, l'individuel ; mais lors même qu'elle a passé ces trois moments, elle n'est pas encore l'idée. Ces trois moments ne sont qu'un, mais la réflexion les tient séparés par une opération qui csl le jugement. On voit ici poindre de suite le système de l'identité absolue de toutes choses.

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Hegel remarque plusieurs sortes de jugements : jugement immédiat, jugement positif, jugement négatif, jugement identique, jugement infini, etc. Il donne un curieux exemple de ce dernier : L'esprit n'est pas l'éléphant, le loup « n'est pas l'assiette. Ces propositions sont (( justes mais absurdes, tout comme Tesprit est <( l'esprit, le loup est le loup. )>

Il y a donc des propositions qui sont justes, mais absurdes, et il est aussi absurde de dire : l'esprit n'est pas l'éléphant que de dire l'esprit est l'esprit. Ce n'est là qu'une des mille applications du principe de l'identitité des contraires: tout est également vrai ou fau x, juste ou absurde pour un homme qui admet que l'être est le non être.

Quand la notion et le jugement sont unis, ils forment le syllogisme.

On ne voit pas trop quelle opinion Hegel avait du syllogisme, car, d'une part, il dit que le syllogisme en use avec la raison d'une façon fort peu rationnelle et, d'autre part, il conclut : « par conséquent le syllogisme est le fondement <( essentiel de toute vérité » . C'est toujours le même système de l'être néant.

Examinons maintenant la science de l'objectivité.

2° L'objet? Il n'y en a pas pour Hegel, ou plutôt l'objet est la monade d'abord, puis Dieu, puis

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nous et ce qu'il y a de plus intime en nous, la notion qui s'élève jusqu'à l'idée. Voilà le résumé de la science de l'objectivité selon Hegel.

« La définition : l'absolu est l'objet, dit-il (^), « est contenue de la façon la plus expresse dans (( la monade de Leibnitz qui est un objet, mais « un objet doué de la faculté de représenter u Tunivers. Dans son unité simple, la différence « n'est qu'une différence idéale, et qui ne sub- <( siste point. Rien ne vient du dehors dans la u monade, qui est en elle-même la notion entière, (c et qui ne se distingue que par un développe- (( ment plus ou moins grand. ))

L'objet est donc d'abord la monade, qui est l'absolu. Nous allons voir maintenant la monade devenir Dieu, Dieu absorbé par l'homme et l'homme, à son tour, créant Dieu au moyen de la notion.

« Lorsqu'on se représente l'absolu, Dieu, u comme objet, et qu'on s'arrête à ce point de « vue, sur lequel Fichte surtout a, dans ces (( derniers temps, appelé l'attention, on a le c( point de vue de la superstition et de la frayeur (( servile )>.

C'est donc de la superstition que de considérer Dieu comme objet, c'est-à-dire comme existant réellement à parte rei. Pour nous en affranchir, Hegel nous absorbe en Dieu.

(I) Logique, t. II : robjet, g 194.

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(( En tant qu'objet absolu, Dieu n'est pas une « puissance impénétrable et hostile au sujet, « car il contient bien plutôt la subjectivité (( comme un moment essentiel de sa nature. « C'est là ce qu'exprime la religion chrétienne « lorsqu'elle dit « que Dieu veut que tous les (( hommes soient sauvés et qu'ils soient heureux. (( Pour que tous les hommes soient sauvés et « qu'ils soient heureux, il faut qu'ils s'élèvent (( à la conscience de leur unité avec Dieu, et que (c Dieu cesse d'être pour eux un simple objet, (( et partant un objet de terreur. »

Le secret de rendre tous les hommes heureux et de les sauver tous est donc d'en faire une seule et même chose avec Dieu. Le moyen, en effet, est infaillible, il y a seulement quelque difficulté. Dieu lui-même l'a vaincue, d'après Hegel, en faisant homme son Fils qui n'est qu'un avec lui : d'où il suit (toujours selon Hegel) que « la religion chrétienne nous enseigne (( par là que l'opposition de la subjectivité et de « l'objectivité a été virtuellement vaincue, et (( que notre tâche consiste à travailler à cette (( délivrance en renonçant à notre subjectivité « immédiate (en dépouillant le vieil Adam) et à « reconnaître Dieu comme principe vrai et essence tiel de notre moi. y)

Nous sommes donc absorbés en Dieu, et, à

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notre tour, pour prendre notre revanche, nous absorbons Dieu en nous.

« La tache de hi science consiste à faire que « ce monde objectif ne nous soit pas étranger, (( ou, comme on dit, que nous nous retrouvions (c en lui, ce qui signifie aussi qu'elle consiste à « ramener le monde objectif à la notion, c'est- « à-dire à ce qu'il y a de plus intime en nous. »

Voilà donc Dieu ramené en nous au moyen de la notion ; mais la puissance de la notion ne s'arrête pas là, elle tire Dieu du sujet pour en faire l'objet, c'est-à-dire pour lui donner une réalité.

(( La notion subjective devient objet par sa « vertu propre et sans le secours d'nn terme, « d'une matière étrangère, et l'objet à son tour « n'est pas un être fixe et immobile ; mais son « processus consiste à se reconnaître aussi « comme sujet, ce qui amène son passage à la « sphère de ridée ».

L'idée est donc la monstrueuse unité de Dieu, de l'homme et du monde, qui passent de l'un à l'autre dans un processus indéfini.

3° Mais l'idée, puisqu'elle est tout, devrait au moins être quelque chose, et cependant elle n'est rien, car « son contenu réel n'est que la « représentation d'elle-même (') ». La repré-

(1) Ibid., g 213.

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sentation de quelque chose n'est pas la chose elle-même, elle n'en est que l'image ; c'est cependant là tout le contenu réel de l'idée, d'où il suit que l'idée n'a d'autre réalité que celle que lui donne l'idée de l'idée : ce n'est pas beaucoup. C'est l'ombre de cette ombre qui, « en se partageant, est la substance une et uni- « verselle w, et rien n'existe qu'en elle et que par elle.

L'idée se développe toujours et parcourt trois degrés : 1^ la vie ; 2° la connaissance ; 3» l'absolu.

1° « L'idée immédiate est la vie... et l'être a vivant est le syllogisme dont tous les moments « sont aussi des systèmes et des syllogismes, « mais des syllogismes actifs, des processus, et « qui ne constituent qu'un seul processus dans « l'unité de l'être vivant. L'être vivant est ainsi « un processus où il s'enveloppe en lui-même « à travers trois processus. »

Le premier processus s'accomplit en trois moments : la sensibilité, Tirritabilité et la reproduction.

Le second processus est celui dans lequel l'être vivant passant dans son contraire ne fait que rentrer en lui-même ; et le troisième est celui dans lequel l'être vivant devient l'universel substantiel.

^0 Le second degré que parcourt l'idée est la

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connaissance ; car, d'après Hegel, la connaissance, en général, est la certitude de l'identité du sujet et de l'objet. A ce degré, l'activité de ridée est théorique et pratique. Mais l'idée ne trouve sa perfection et sa totalité qu'au troisième degré où elle devient l'idée absolue.

3« L'idée absolue est « l'unité de l'idée de la « vie et de l'idée de la connaissance » qui n'en sont qu'une image. L'idée est pour soi et en soi; elle est une totalité et la seule totalité ; elle est à la fois Dieu, le monde, l'homme ; et comme, d'ailleurs, elle n'a de réalité que celle que lui donne la notion, il résulte, en dernière analyse, que c'est nous qui créons le monde et Dieu. Dieu, le monde et l'homme ne sont donc qu'une immense et difforme unité qui repose sur le vide.

« On rapporte que Hegel dit un jour qu'il <( n'avait été compris que par un seul de ses (( disciples, et qu'encore celui-là l'avait mal « compris (i) ». Il n'est pas possible de s'infliger à soi-même une plus sanglante critique. Pourquoi donc parlez-vous si votre langage est inintelligible pour tout le monde ? Si vous êtes les gardiens «^de la lumière divine », pourquoi l'enveloppez-vous dans d'impénétrables nuages? Vous vous flattez étrangement et vous avez une

(1) J. Willm : Histoire de la Philosophie allemande, t. III. II. 23

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trop haute opinion de vous-même. Si vous avez excité l'admiration de ceux qui prennent l'obscurité pour la profondeur et l'extravagance pour l'audace du génie, vous n'avez inspiré que la pitié à ceux qui conservent encore le respect et l'amour de la raison et de la vérité.

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