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(( l'autre, nous ayons parcouru l'infinité des « choses dont le monde est composé. Or, l'enten- « dément humain n'étant pas capable de sa nature (( de savoir tout, et ne pouvant rien savoir sans « savoir tout , il s'ensuit qu'il ne peut rien « savoir. »
Ici le sophisme est manifeste. Hé quoi ! pour connaître un objet en particulier, je vais être obligé de parcourir toute la série des causes qui l'ont produit et de jeter un coup d'œil sur la création tout entière pour savoir quels sont les liens qui le rattachent à l'ensemble? Si nous en sommes réduits là, Huet a raison, nous ne connaîtrons jamais rien ; heureusement que cette nécessité n'existe que dans son imagination.
Exemple : La plume dont je me sers est en métal. En suis-je bien siàr ? Non, d'après Huet. Je dois avant de me prononcer savoir :
1° Ce que c'est qu'un métal ;
2® En quoi celui dont ma plume est faite diffère de tous les autres ;
S"* De quelle mine il a été tiré ;
4" Comment les métaux se forment dans le sein de la terre ;
o'* Quels sont les ouvriers qui l'ont travaillé ;
Q"" Quel est l'inventeur ;
7" Par quels procédés on est arrivé à fabriquer des plumes ;
8« Quel a été l'usage des métaux depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours ;
d'^ Pourquoi les hommes ont-ils tant d'estime pour un métal qui s'appelle l'or ;
10^ Pourquoi le poète a-t-il dit: Aiiri sacra famés ;
11° Cette parole est tirée du 3' chant de l'Enéide et, à ce propos, ne pourrait-on pas se demander si Virgile n'a pas trop flatté l'amourpropre de Rome en faisant remonter son origine jusqu'aux Troyens , etc., etc., etc. On le voit, il n'}^ a pas de raison pour s'arrêter ; l'humble question que nous avons prise en commençant nous a conduits jusqu'à la guerre de Troie , nousaurionspuallerjusqu'au déluge sans aucune difficulté (1).
La série des causes est infinie, en effet, mais il n'est pas nécessaire de la parcourir pour arriver à la connaissance certaine d'un objet déterminé. Huet confond la connaissance absolue qui ne peut se trouver qu'en Dieu, avec la connaissance relative, la seule que l'on puisse exiger de l'esprit humain. Dieu ne voit pas un seul objet sans saisir, par le fait même, la série des causes et l'harmonie qui le rattache à l'ensemble ; mais inférer de là qu'aucune connaissance humaine
(1) Les exemples de lluct sont aussi bizarres que celui que nous avons choisi.
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n'est certaine, c'est dire que l'être humain n'est pas réel parce qu'il n'est pas absolu.
« Ilfautnous endurcir le front, continue Huet, (( et puisque nous avons commencé de douter, il (( faut douter à bon escient, quand les dogma- « tiques devraient s'en désespérer. Quelque (( preuve qu'ils proposent contre moi, ils se ser-
« viront pour cela d'un raisonnement Qu'on
« propose ici un raisonnement quelconque que a nos adversaires tiennent pour très certain et <( incontestable, je vais vous faire voir qu'il est (( très incertain et ne prouve rien (ch. xn). »
L'exemple choisi par Huet est un syllogisme en bonne et due forme.
Tout homme est un animal raisonnable ;
Pierre est homme ;
Donc Pierre est un animal raisonnable.
L'évêque d'Avranches voit dans ce syllogisme une pétition de principes d^abord. Toute la certitude de la proposition particulière, dit-il, dépend de la certitude de la proposition universelle, et c'est, d'après lui, ce qui constitue la pétition de principes. Il se contente de l'affirmer et n'essaye même pas de le prouver, ce qui serait assez difficile. Toutes les fois, en effet, qu'une proposition particulière est liée indissolublement à une proposition générale certaine, s'appuie sur elle et y est contenue, la conclusion qui ne fait que rendre ce lien évident est rigoureuse
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et vraie, et le raisonnement est inattaquable.
Huet conteste ensuite la certitude de la Majeure. Il invoque l'autorité de Descartes soutenant que Dieu peut changer l'essence des choses et faire qu'un homme ne soit pas un animal raisonnable, comme il peut faire que 2 et 2 n'égalent pas quatre. Nous avons vu plus haut ce qu'il faut penser de cette fausse et étrange métaphysique.
Huet consacre le plus long chapitre de son livre à la nomenclature des sceptiques (ch. xiv), et il ne craint pas de dire que, seuls, ils méritent véritablement le nom de philosophes (ch. xv).
2o Après avoir fait table rase de toute certitude, révêque d'Avranches veut « expliquer exacte- « ment quelle est la plus sûre et la plus légitime «voie de philosopher. » C'est le sujet du IP livre de son traité sur la faiblesse de l'entendement humain.
Il peut se résumer en quelques mots : Nous sommes incapables d'arriver à la certitude ; il faut donc choisir dans chaque secte ce qui nous convient (tous les grands hommes ont été éclectiques), mais sans prendre parti pour les uns ou pour les autres, s'enfermer dans ses opinions personnelles et n'avoir plus aucun souci ni de la
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philosophie ni des philosophes. Il n'y a d'ailleurs qu'une seule lumière capable de nous éclairer et de faire évanouir nos doutes, c'est la foi (^).
Huet veut appuyer sa conclusion sur la doctrine de saint Thomas ; nous lui faisons respectueusement observer qu'il a mal choisi son autorité.
Voici, en effet, la question que se pose le saint Docteur.
Est-il nécessaire de croire les vérités qui peuvent être prouvées par la raison (') ?
Saint Thomas admet donc qu'il y a des vérités qui peuvent être j[;ro//rée5 par la force naturelle de la raison et qui, par conséquent, sont certaines; il se demande seulement s'il est bon que ces vérités aient été révélées.
Il est nécessaire, dit-il, que l'homme accepte des mains de la foi, non seulement les mystères qui dépassent son intelligence, mais encore les vérités qui se démontrent rationnellement. Cette nécessité se tire des trois considérations suivantes :
1° Afin que l'homme arrive plus vite à la connaissance de la vérité divine ; la science qui traite de l'existence de Dieu et des autres
(1) Huet ne devrait pas se contenter de ne consacrer qu'un chapitre à prouver une conclusion qui est le but prnicipal de son ouvrage.
(2) IP 11^, q. II, a. 4.
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questions relatives à la divinité est, en effet, la dernière par ordre d'acquisition, car on ne s'occupe généralement de ces problèmes qu'après avoir parcouru le sentier des sciences inférieures. Si donc Dieu n'eût pas révélé les vérités divines naturelles, l'homme n'aurait connu qu'à la fin de sa vie des vérités qui cependant lui importent au plus haut point.
2*^ Afin que la connaissance de Dieu soit plus répandue. Combien d'hommes, en effet, sont incapables de se livrer aux spéculations philosophiques, soit à cause de la lourdeur de leur esprit, soit à cause de leurs occupations qui les détournent de ces études, soit à cause des nécessités matérielles de la vie qui les absorbent. Sans la révélation, tous ces hommes (et c'est la grande majorité) eussent été privés pourtoujours du bienfait de la connaissance de Dieu. Troisièmement enfin , pour fortifier la raison contre ses défaillances. La raison, en effet, chancelle souvent, surtout quand il s'agit de questions relatives à la divinité : n'avons-nous pas sous les yeux les exemples des philosophes qui, guidéspar leur raison seule, sont tombés dans de lamentables erreurs.^ 11 fallait donc qu'au-dessus de la raison, la grande voix de Dieu se fît entendre pour guider l'esprit humain dans le dédale des contradictions des philosophes et le conduire sur le roc inébranlable de la certitude.
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Telle est la thèse de saint Thomas ; on voit combien elle est éloignée du scepticisme de l'évêque d'Avranches. Le saint Docteur affirme, en effet, la possibilité d'une démonstration rationnelle pour les vérités qui sont à la portée de l'esprit humain, il veut prouver seulement que, même pour ces vérités, la révélation est nécessaire, non que la raison ne puisse y parvenir, mais parce qu'elle n'y arrive que tard, parce que tous les hommes ne sont pas également capables des recherches et de la pénétration qu'elles réclament, parce qu'enfin, les philosophes n'étant pas d'accord sur ces graves questions, Dieu devait intervenir pour terminer les débats.
3" Huet consacre la 3'' partie de son livre à la réfutation des objections que suscite son S3'stème.
La plus grave est celle qu'il expose au chapitre VII et qu'il combat au chapitre xv. Avec votre scepticisme, lui dit-on, vous ruinez non seulement la raison (^), mais encore la foi qui s'appuie sur la raison , vous diminuez singulièrement la valeur des conclusions théologiques et vous niez la force des motifs de crédibilité.
Si, en effet, la raison est absolument incapable de certitude, c'en est fait de toutes les conclusions théologiques, comme des démonstrations
(1) Comme substratum, mais non comme force démonstrative.
rationnelles de la foi et de tous les travaux des apologistes.
(( La foi, répond l'éveque d'Avranches, n'a « rien à craindre de la raison. » En soi, oui ; mais relativement à nous, non. Les objections de la raison contre la foi ne sont-elles pas, en effet, ardentes, pressées, spécieuses, et ne parviennentelles pas trop souvent à étouffer la foi ? Huet, pressé par son adversaire, est obligé de reconnaître que la raison peut, il est vrai, acquérir la certitude de l'existence de Dieu et des premiers principes ; mais, pour ne pas s'avouer vaincu, il oppose à cette certitude qu'il appelle humaine, la certitude de la foi qu'il appelle divine. C'est une déplorable défaite, car, que la foi nous donne une certitude divine et la raison une certitude humaine, personne ne le nie; mais il faudrait prouver que la certitude humaine n'est pas solide. Huet n'a d'autre argument que celui-ci : la certitude divine est supérieure à la certitude humaine, donc celle-ci n^est qu'une probabilité, ce qui revient à dire que la certitude de la foi diminue celle de la raison, et, pour peu que Ton presse cette proposition, on en arrive à conclure que la foi détruit la raison pour régner seule sur des ruines. C'est le contraire qui est vrai.
Huet fait ensuite bon marché des motifs de crédibilité : « Croyez-vous, dit-il, que des enfants « qui ont à peine l'usage de la raison, des gens
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(( barbares, grossiers et ignorants, et qui, ncan- « moins, ont reçu le don de la Foi, conçoivent {( très clairement et très fermement ces motifs de a crédibilité ? Non, sans doute ; mais la grâce de (( Dieuetla lumière intérieure vient au secours et « elle soutient Timbécilité de la nature et de la « raison. » Il cite à l'appui de sa doctrine les décrets des conciles d'Orange et de Trente , définissant que, sans la grâce, l'homme n'arrive jamais à la foi.
L'évêque d'Avranches était trop bon théologien pour ne pas voir qu'il faisait ici une méprise volontaire. Non, sans la grâce^ l'homme ne parvient pas à la foi, et lorsque les Apologistes de tous les temps développent les motifs de crédibilité, ils savent fort bien que ce ne sont pas les raisonnements humains qui donnent la foi, don gratuit de Dieu ; mais ils s'efforcent de préparer à la foi, en détruisant les préjugés, en dévoilant les harmonies de la raison et de la foi, et en démontrant que la foi est évidemment croyable.
L'évêque d'Avranches, contem.porain et ami de Bossuet, était convaincu autant que qui ce soit de l'importance des preuves rationnelles de la foi, et le peu de cas qu'il semble en faire dans son traité De la faiblesse de l'esprit humain^ ne Ta pas empêché de mettre sa vaste érudition au service de la démonstration évangêlique.