ANTINOMIES DE KANT
Les sceptiques mystiques et les traditionalistes, en attaquant la raison, ont au moins l'excuse de vouloir la remplacer par la foi ; mais que penser des philosophes qui veulent détruire la raison, qui se plaisent à amonceler des ruines et à faire dans l'âme humaine une nuit éternelle dont les ténèbres ne seront jamais dissipées, ni par la douce Aurore de l'intelligence, ni par l'éclatant Soleil de la foi ? Avouons-le en toute sincérité, nous croyons qu'une réfutation en règle fait trop
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d'honneur à des hommes qui prétendent douter de leur existence, de l'existence du monde et de la vérité des axiomes ; qui récusent tout témoignage, celui des sens comme celui de la raison, celui de l'évidence intrinsèque comme celui de l'autorité. Il faut s'y résoudre cependant, car, avec leur scepticisme absurde, ils prennent des airs de supériorité hautaine, comme si la répudiation du bon sens était une preuve de force intellectuelle. Nous le ferons rapidement et nous renvoyons le lecteur aux importants travaux qui traitent la question dans tous ses détails (^).
Rappelons d'abord les judicieuses remarques d'un contemporain (').
(( Le scepticisme dirige contre la valeur des « connaissances humaines certaines objections (( générales dont nous allons nous occuper. )>
l*' La diversité des opinions.
Réponse. Au lieu de l'exagérer, il faut la réduire à ses proportions exactes. Qu'est-ce qui varie ? Les principes ? Non, mais leurs applications. Ces variations s'expliquent, soit par la complexité des questions, soit par les intérêts,
(1) Voir Sanseverino, t. i, c. x. — Kleutgeti, t. i, dissertation 3. — Balmès, Philosophie fondamentale, t. I, 1. I. — Et plus récemment encore L. Robert : « De la Certitude et des Formes récentes du scepticisme, » Pp. c. x.
(2) M. L. Robert.
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les passions et les circonstances. Mais sur les principes, tout le monde est d'accord.
Ces observations sont parfaitement justes. Les sentiments varient sur les applications des principes d'après les intérêts, les passions, etc., mais tout le monde accepte les principes. Ainsi, tout le monde reconnaît (nous parlons de ceux qui raisonnent) que le mal et le bien sont deux choses distinctes, qu'il faut éviter l'un et faire l'autre ; toutefois, dans l'application de ce principe, on varie, d'après l'éducation, les intérêts et les circonstances ; mais jamais, à moins d'abdiquer la raison, on n'avouera qu'un acte héroïque doit être rangé sur la même ligne qu'une action criminelle. Même ceux qui, en théorie, soutiennent l'identité du bien et du mal, n'oseront dire que trahir son pays ne mérite pas plus la louange ou le blâme que de mourir pour lui.
2'^ La diversité des systèmes.
Réponse. Cette objection, qui est un corollaire de la première, suscite la même réponse. Les systèmes varient sur les problèmes qui réclament une démonstration, oui, mais sur les vérités qui s'imposent fatalement à l'intelligence, il y a unité parfaite. Ainsi les questions relatives à l'union de l'âme et du corps, à l'origine des idées, à l'existence et à la nature de Dieu, à la spiritualité de l'àme, divisent encore les écoles ; mais
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aucun des philosophes digne de ce nom, ne contestera la vérité de ces propositions : le tout est plus grand que sa partie, deux et deux font quatre, il est impossible qu'une même chose soit et ne soit pas, etc. Il n'en est pas de même pour les thèses qui ont besoin d'être démontrées, car l'intelligence humaine est libre de repousser les preuves, quelque fortes qu'elles soient. Les préjugés et l'esprit de S3^stème font fléchir la rectitude du jugement ; au lieu de se laisser convaincre, on cherche le côté faible d'une démonstration qui renverse des théories préconçues ou qui met à néant les dires d'un auteur favori. Mais quand, sans parti pris, on étudie sérieusement les questions controversées, quand on a pesé la valeur des preuves et qu'on n'a d'autre souci que la recherche de la vérité, il est facile de se ranger d'un côté, malgré les déclamations des adversaires et les sarcasmes du scepticisme.
3» Les erreurs où nous jettent nos facultés.
Réponse. Cette objection renferme une réfutation du scepticisme. Quand, en effet, on observe que telle faculté nous trompe, on se reconnaît donc capable de discerner le vrai du faux, et dès lors, on n'est plus sceptique.
D'ailleurs, qu'on le sache bien : ce n'est pas de la nature de nos facultés que viennent nos erreurs, mais du mauvais usage que nous en fai-
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so?is. On consulte les sens quand il faudrait faire appel à la raison ; on se fie à l'imagination sans contrôler les données qu'elle nous fournit ; on s'en rapporte aux sens quand ils sont mal disposés ou en dehors des conditions requises pour I leur exercice légitime : c'est donc à notre légèreté qu'il faut s'en prendre de la plupart de nos erreurs et non à nos facultés.
4" Il est impossible de tout démontrer.
Réponse. « Sans doute ; mais l'objection n'a de « valeur que si l'on sous-entend cette proposition « arbitraire : // faut tout démontrer. »
Abordons maintenant la discussion du scepticisme critique. Parmi les moyens d'arriver à la certitude, les principaux sont : la conscience, les sens et la raison. Le scepticisme critique essaye de les ruiner et il veut démontrer qu'ils sont impuissants.
1" La conscience nous atteste invinciblement notre existence et la réalité des phénomènes psychologiques dont nous sommes le sujet ; mais Kant a distingué dans la conscience l'intuition empirique et l'intuition pure ; la première k ne nous fait connaître que le moi apparent et la *' seconde nous met en face du moi réel. Souvenons-nous que l'intuition empirique , d'après Kant, est celle qui se rapporte à un objet par le
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moyen de la sensation, et que l'intuition pure est celle à laquelle rien de ce qui appartient à l'expérience ne se trouve mêlé (*). Nous avons déjà fait ressortir ce qu'il y a d'arbitraire et de faux dans cette classification si chère à Kant. Pour l'admettre, il faut accepter son idéologie (nous la discuterons bientôt) dont le principe fondamental est l'innéité de tous les concepts qui existent dans l'àme avant toute expérience.
Ils sont l'objet principal des méditations du philosophe qui se forge ainsi un système, sans s'inquiéter si la réalité répond à ces concepts, et tout ce qui s'appuie sur l'expérience, c'est-à-dire sur la base la plus solide où nous puissions asseoir nos spéculations, lui semble à peine digne de son attention. Kant avec ses concepts purs, ses abstractions, son transcendantalisme, en arrive à renverser les termes de toute philosophie ; pour lui, le réel est l'imaginaire, et l'imaginaire est le réel. Quand il nous dit que rintuition empirique ne nous fait connaître que le moi apparent, on peut se contenter de lui répondre : Nous savons à quoi nous en tenir. Ce moi apparent est pour nous le moi réel et vivant ; et votre intuition pure qui nous dévoile le moi réel pour vous, n'est, pour nous, que le résultat d'études faites sur la conscience en géné-
1) Critique de la raison pure. Esthétique transcendantale.
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rai et qui nous fait connaître la nature de 1 ame in abstracto.
Le tort de Kant est de soutenir que l'expérience ne nous fait connaître que le moi apparent. Comment ? Lorsque je me sens vivre, lorsque le feu me brûle, lorsque la soif me dévore, toutes ces expériences continuelles et de tous les moments ne m'avertiraient pas que ce qui vit, souffre, désire n'est pas une réalité ? Il n'y aurait de réel que le concept pur de vie, de souffrance, de désir, de conscience en un mot : qui ne voit que c'est absolument le contraire qui est la vérité ?
Le système que nous combattons détruit la certitude du sens intime, car, si le moi empirique n'est qu'apparent, la certitude de notre existence et de tous les phénomènes psychologiques ne sera qu'apparente comme le sujet : nous sommes une ombre qui passe et s'évanouit. Mais toutes les arguties du scepticisme critique viennent se briser contre l'affirmation irrésistible de la conscience ; Kant a beau dire que le moi empirique n'est qu'apparent, une voix plus forte que la sienne nous crie que c'est une réalité.
Les objections sont faciles à résoudre (^).
V^ objection. Nous ne connaissons pas la nature des modifications qui nous affectent. Nous ne savons pas, par exemple, si tel acte
(1) Voir Sanseverino, t. I, § 656.