‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 35 sur 127 · A M. AMÉDÉE LEFÈVRE PONTALIS · texte numérisé non relu

A M. AMÉDÉE LEFÈVRE PONTALIS

Paris, 20 féviier 1880 Cher Monsieur,

Je vous suis bien obligé de votre complaisance si spontanée, et je serai très heureux d'être présenté par vous à M. de Layre-. Mon cours aux Beaux-Àrts et les séances de l'Académie me prennent quatre après-midi par semaine. Voilà pourquoi je vous propose samedi, à partir de 4 heures, ou dimanche toute la journée, ou limdi toute la journée.

1. M. Aiii(''(lt'e Lofèvi-e-Pontalis, ancien di'-puto, né (>ii 18.".". lU'Ct'dé LMi 1901.

"2. Le baron de Layrc, gonilre de Morlimer-Tcinaux cl continna leur de son ouvrage.

ll>i COl'.riESPONDA.NCl';

Mil visite à M. de Lnyre n'a pas d'objet iminédint. Le volume que j'achèverai cet été ne va que jusqu'à la chute des (iiiondins, et l'ouvrage de M. Mortinier-Ternaux comprend toute l'histoire de la Terreur jusqu'à cette date. Mais, pour ce qui suit, j'aurais probablement grand profit à consulter ses notes. Je viens de vérifiei' ses volumes imprimés; ils sont excellents de tout point, (ï'est le seul historien qui soit un critique. Je le cite très souvent, et je marque en vingt endroits ma confiance en lui. Si M. de Layre m'autorisait à profiter des documents qu'il a rassemldés pour la période ultérieure, je lui en demanderais la communication l'année prochaine, et, toutes les fois que je ferais usage d'une pièce, je dirais en note qu'elle me vient de M. Mortimer- Ternaux.

Agréez, je vous prie, l'assurance de mes sentiments les plus dévoués et les plus distingués.

A M. AXGEF.O DF. GUBEHNATIS

Paris, ti mars LS.SO C-her Monsieur,

Je reçois l'article si bienveillant que vous avez écrit sur mon discours académique; vous me comblez toujours et de la façon la ]>lus délicate, car ce qut^ vous approuvez dans ce discours est juslenient ce (pie j'ai

i.Ks i»i:r\ Di:i!.\ii;i;s voi.iMr.s hk « la hkvomtion .> it>.'.

t.'lclit' (l'y iiiollr(>. Il m'a loujoiirs sembir (|iuî la iiicilioui'e Façon de louer' un lionnnc étail de laii'c le récit exact (le ses actions : les grands mots d'apparal sont une sorle de manteau pesant el doré qui cachti la personne (pi'on en alï'uble.

Je suis liilèle aux séances de l'Académie: c'esl le devoir ^\'un nouveau venu, mais ce devoir est fort as'réalde. I/Académie française est une sorle de clul) (•onip(»sé de i;ens très divers, mais très polis, (pii causent familièrement avei; une égalité parfaite: les ({uestions politiques ou religieuses si brûlantes s'attiédissent dans la grande salle où l'on fait le dictionnaire; cliacun ne présente de soi-même que ce qui est acceptable pour autrui, e( l'urbanité y est celle du dernier siècle.

Mlle llerzen' a eu la bonté de me prêter trois articles d'un journal italien qui sont le compte rendu d'une conversazione à peu près semblable; vous n'y av(>z point parlé, ce que je regrette, car vous étiez singulièrement compétent. Il s'agissait d'examiner ce qu'il convient d'enseigner dans les établissements d'instruction secondaire, s'il faut conserver au latin et au grec leiu' pré|)on(léraMce, si, au contraire, conformément aux vues d'Herbert Spencer, il est à propos de remplacer les langues mortes par les sciences pbysi([ues et naturelles, etc-

1. Fille du célèbre révolutionnaire russe; elle habitait souvent Florence, et avait été particulii'rement allectueuse et serviable envers M. el Mme Taiiie au moment de la mort de M. Iteiiuelle.

■•2. M. de (iubernatis n'a j)oinI pris part à la conversation dont

Lo premier oi-ifeur a fait une histoire très complète de la question; elle se pose chez nous, comme chez vous, et nous avons à Pai-is une société très tloi'issante et très nombreuse qui s'est formée depuis deux ans à reffel d'entreprendre cette étude. Si j'étais plus jeune et si j'avais plus de loisir, j'en serais non pas seulement un spectateur curieux mais un membre actif. Par malheur le lenips me manque. J'ai tini hier seulement mon cours à l'École des Beaux-Arts. Demain, je retourne aux Archives, et j'aspire au moment où, tranquille dans mou village de Savoie, je pourrai achever le volume commencé.

M. Renan a souffert presque tout l'hiver de son rhumatisme qui est tombé sur le bras gauche; pourtant il va assez bien pour exécuter son voyage en Angleterre; il fera quatre leçons à Londres sur l'Église romaine des premiers siècles.

Tous les miens vont passablement; pourtant ma femme est fatiguée et nous avons tous besoin de la campagne. Nous déménageons au préalable à la fin d'avril, et nous allons loger 2oO, boulevard Saint- Germain, llappelez-vous voire promesse et, si vous venez cette année en France, songez que vous nous

il est question dans la lettre de M. Taine; mais nous savons que son opinion à lui est favorable à iCnsoignement classique même au point de vue scienliliquc; en lisant liippocrate, Gaienus et Celsus, pour la médecine, les Scrij>t:)rcs de l\c Riislica pour l'agronomie, M. de Gulicriiatis s'est persuadé (jue les anciens possédaient parfaitement le langage scientilique. et (|ue ce langage était le jilus pur, le plus clair que l'on .puisse souhaiter pour divulguer la science. (Note du destinataire de la lettre.)

r,ES riKUX DRr.NIEP.S VOIJMES ItE -. I,.\ RÉVOI.rTiON ,. iC7

devez quelques journées soil à l'ai'is, soit en Savoie. Je vous prie de pi'ésenter mes respects à Mme de (Jubernatis et d(^ recevoir l'assurance de in<»s sentiments bien aiïeclueux.

A M. A. B A p. F. au'

P.'ii'is, 8 juin 18S0

Monsieur,

Je trouve à Paris, où je suis |)0ur deux ou trois jours, le livre^ que vous avez bien voulu m'envoyer. Je vous en remercie vivement, et je suis très honoré de la lettre qui raccompagne. Je l'emporte en Savoie pour l'étudier à loisir, et, puisque vous tenez à me combler, je prends la liberté de vous demander un renseignement.

Dans le désordre d'un grand déménagement à Paris et d'un autre transport à la campagne, j'ai égaré (pour un temps, je l'espère) une brochure de vous, contenant les lettres d'un commissaire envoyé de Troyes à l'armée de humouriez (septembre 179:2). L'une de ces lettres disait que les soldats approuvaient les massacres de Septembre. Ce texte est important, et je voudrais bien avoir le passage littéral dans son intégrité, Auriez-vous

1. A. Itiihoau, liistdiitMi français, iihmuIuc do l'iaslimt, mi on 187):..

'2. La Ville tious l'ancien licgiiite, Paris. 1880.

l'obligeanco de ine l'envoyer en Savoie? J'écris Septembre en ce moment, et 1res probablement j'aurai à le ciler.

J'ai Irouvé aux Archives l)eaucoup de documents sur l'Aube; grâce à votre excellent livre', ce déparlemeni est un de ceux qui me serviront de spécimens. S'il y avait cinq ou six ouvrages sendjlables, le mien deviendrai! inutile.

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma vive sympalhie et de ma haute considération.

A M. A.NDI'.E CHEVRILLON-

Juillet 1880 Mon cher enfant, non, on ne doit pas dire que l'époque pi'oduit l'écrivain: ce mot est excessif, s'il n'est pas qualifié et restreint. Par exemple, pour les écrivains du iv siècle dont tu parles, chacun est né avec son tour particulier d'esprit; Pascal était autre queRoileau; mais tous les deux ont reçu une éducation semblable, au moins dans les grands traits, différente de l'éducation qu'avaient reçue Ronsard et Montaigne, de l'éducation que recevront plus tard Voltaire et

1. Ilis/oire de Troi/es jieiirloiil la Révolution, 2 vol. iii-S". 187.'- 1871.

2. I.itlL'rateui' français, néj'i Hrost en IS(14. M. Amirt'" Clirviilloii t't;iil. par sa mèro, le neveu de M. Tainf.

LES IŒi:X IlEP.MEKS VOLUMES DE « LA FU;V(tH TION 109 Montesquieu. Si l'on veut définir un éeriv.iin, il laul taire comme les zoologistes cl les botanistes, indiquer le genre prochain et la didérence spécifique, c'est-àdire, comme le l'ait si bien Sainte-Heuvo. mai-quer le groupe auquel il appartient, en noter les ti-ails (communs, puis montrer en quoi il s'en distingue, quels sont ses caractères propres et personnels. Par exemple Pascal est de la première moitié du xvn' siè(;le; son groupe est formé par Descartes, Corneille, La Hocliefoucauld, Arnauld, Balzac même. Un autre groupe est l'orme par Boileau, Racine, Bossuet, La Fontaine. In groupe ultérieur a pour centre La Bruyère. De l'un à l'autre de ces trois groupes successifs, il y a les variations de style. Maintenant on peut envelopper ces trois groupes dans un groupe plus large qui est le xvn' siècle, et de même encore on peut mettre le xvrret le xvni'' siècle dans un groupe encore plus large, celui des esprits classiques (de Malherbe à Fonlanesj. Exactement comme en zoologie, on réunit plusieurs genres dans une famille, et plusieurs familles dans une classe. Sur cette vaste classe qui comprend tous les écrivains français, de Malherbe à Fontanes, vois le 7f livre dfi V Ancien Régime, cha[). II. Le style saccadé et lyrique des Pensées de Pascal s'explique parce que ce sont des notes non rédigées. Le style oratoire un peu pompeux de Buffon n'est pas unique au xvm<= siècle; les éloges de Thomas en sont parfois la caricature; Buffon a le style classique, c'est lui qui l'a défini le mieux (dans son discours à l'Académie), et il en a posé la règle la plus dangereuse

et la plus caraclêrisliquo, en conseillant d'employer non le mol propre, mais les termes généraux. D'autre part, la couleur, le goùl des descriptions et beaucoup d'autres traits montrent qu'il est venu ibien longtemps après Bossuet et Fénelon.

En somme, lis dans YAncien Héyinie le chapitre sur l'esprit classique, ses causes et ses caractères, et, pour définir un écrivain, cherche le groupe immédiat dont il fait partie, et les traits par lesquels il s'en distingue.

Je te serre les mains et j'embrasse ta mère en la priant de se bien soigner.

A. M. THÉOPHILE CAHX'

l'.iris. 1." ni;iis 1881

Monsieur,

Je vous remercie et je vous félicite; on ne |)ouvait choisir un meilleur sujet de tiièse-, ni le mieux traiter. Ces sortes d'analyses suivies pied à pied el sur les lieux sont la vraie psychologie critique, (lœlhe a suivi le programmejadis donné par Milton ; il a fait de sa vie un poème, et je crois que ce poème est sa plus b<'lle œuvre; quant à ses œuvres écrites, sauf la première partie du Faust, Iphigénie, et une portion des Lieder, je trouve que la part de la volonté et de l'étude est peut-èti'e trop

1. Afirëgc do l'Univorsitô, nnrioii proCossi^iir à l'Kcolo Alsacioniio.

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