‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 51 sur 127 · CUKKESl'ONUANCE · texte numérisé non relu

CUKKESl'ONUANCE

A M. A. LEHOY-BEAULIEU'

Paris, '1 janvier 1882

Monsieur et cher collègue,

Recevez mes vifs remerciements pour votre article d'hier. Par le temps qui court, un livre d'histoire philosophique n'esl guère jugé qu'au point de vue des partis, et je me félicite deux fois de l'avoir été par l'auteur de la Russie contemporaine.

Vous avez très bien vu que chez moi l'historien tient au psychologue. A mon sens, la psychologie doit jouer dans toutes les sciences morales le même rôle que la mécanique dans toutes les sciences physiques. Elle est la science abstraite et centrale dont les autres ne sont que les applications, ce qui ne veut pas dire que les autres doivent être faites déductivement, à la façon du xviu^ siècle.

Je vous remercie particulièrement de ce que vous avez dit page l'i^. Mon but n'est pas l'histoire narrative, mais l'exposé des forces qui produisent les événements. Ces forces sont les divers groupes sociaux, avec leurs besoins, leurs passions, leurs idées, etc. Partant, ce que je dois présenter, ce ne sont pas toujours les pcrson-

1. M. Anatole Lcroy-Beaulioii. nioiiihri' de l'Iiistitiit, né en 184'2.

2. I-'artielo de M. I.eroy-Bt^aniieu : Lu i)liil<)^o/>/ic hisloriiui, M. Taiiif, parn dans la llevue tlat Deux Mundea du 1"^ janvier 1882. a été reproduit dans le vohime intitulé : la Rrvolution ri le Libéralisme lluchclte et Gie .

i.ES \)V.v\ I)Ki;mi:i«s voi.imks m; « i,.\ itKvoi.nidN .■ r.o nages ou ôvénemenls connus et ci'lèbres, ce sont, les fnits généraux, les situations et sentiments des groupes, et pour cola les individus moyens, les scènes locales, les spécimens significatifs sonl mes docnmeiils pi'incipaux.

Sur un point (lin do ir»ô et 151), je vous demande la permission de no pas acce|)lei' votre criti(pio. .lo nai jamais imaginé que, do la noblesse française de ITSi), la (iOiistituante eût pu ou dû faire une aristocratie à l'anglaise. Je pense seulement, après avoir lu les vinj:t volumes des procès-verbaux des assemblées provinciales, que, dans l'aristocratie provinciale d'alors (noblesse, clergé, pai'lonientaii'O, liante bourgeoisie), il y avait des éléments précieux ponr faii'o une classe gouvernante, des admiiiisiraleurs sans traitement, des conseillers locaux du pouvoir central, et même des représentants de la province auprès du pouvoir central. Je n'ai pas précisé au delà ; à distance, cela est trop faoili^ du trop difficile.

Si j'avais le plaisir de vous rencontrt>r (un très grand plaisir), je tâcherais d'obtenir (h' vous une définition de ces fameux principes de 89, si vagues. Comme toutes les abstractions de ce genre, ils ont le sens qu'on veut leur donner ; mais si l'on cherche le sens exact dans lequel ils ont été pris par leurs promulgateurs, on trouve qu'ils se ramènent tous au dogme de la souveraineté du peuple entendu au sens de Rousseau, c'està-dire à la doctrine la plusanarchique et la plus despotique, d'une part au droit d'insuriection de l'individu

l.Mt CORRESPOND \N(;K

conti'O rÉIat le inioux gouvoi'iit- et le plus léf;itime, d'autre part au droit d'ingérence de l'État dans les portions les plus intimes de la vie privée. C'est l'inverse des idées de Locke, si sages. Nous sonnnes infectés jusqu'aux moelles de ce vieux poison : chez nous, tout manque, le respect de l'État et le respect de l'individu; nous sommes tour à tour ou à la fois socialistes et révolutionnaires ; sauf un petit groupe, aussi petit que celui de Pionnier et Malouet, il n'y a pomt de libéraux en France ; rappelez-vous ce terrible mot de Mallet du Pan : (( La liberté, chose à jamais inintelligible aux Français. » Encore une fois, merci, et croyez à mes sentiments les plus distingués, les plus sympathicjues et les plus dévoués.

A UN Ér.ÈVE DE PUl I.OSOPUIE '

P.iris. 10 j;iiivior Monsieur.

Si j'avais eu Tlionneur de vous donner un conseil pour vos études de philosophie, je vous aurais jirié de ne point lire cette année les Philosophes du XIX" siècle ni V Intelligence. Pour débuter, il ne faut étudier qu'un système, sinon l'esprit s'embrouille. Quel que soit le système, celui de Kanl, ou d'Aristole, ou de Condillac

1. CeUe leUrc a été publiée dans la Revue bleue du 12 uiai IXOi. '— Lannée où elle a été écrite est douteuse et se trouve comprise entre \'><U et 1S84.

[.i:s iiKi;\ lU'KMKds vdiiMKs IH-: « f.\ iti.voi.nidN . im ou de Stuarl Mill. pouivii (juil soit colii-rent, on a besoin de Iravail et do temps pour se l'assimiler e! le compi-endre à fond : celle assiinilati(tn sera l(^ meilleur frnil de voire année de philosophie. Suivez donc le cours de votre professeur, tâchez de bien posséder ce cours, d'en savoir toutes les parties et toutes les liaisons, pou importe (pi'on vous enseigne l'éclectisiue, ou la philosophie de saint Thomas, ou la doctrine d'Auguste Comte ; l'esstMitiel est de saisii- un ensemble, de voir les conuexions qui joignent les conséquences au\ principes. Cela fait, vous aurez pratiqué une gymnastique excellente, exercé vos facultés d'analyse, de généralisation et de déduction, et de plus vous connailrez l'une des théories considérables qui ont joué ou jouent un riMe dans le petit monde des esprits pensants. Plus tard, si votre curiosité persiste, vous étudierez les autres théories; mais le seul moyen de les pénétrer toutes, c'est de n'en apprendre qu'une à la fois.

Agréez, etc.

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