Homme de lettres, né à Paris, en
3. Cette lettre a paru dans V Événement du 7 octobre 18S5, précédée des lif;nes suivantes :
"• Le Jeune auteur de Liidine, si iiiallrait('' par MmeAdauj. a reçu
LES DEUX DERNIERS VOLUMES DE .( I,A REVULLTKlN » 167
1110 liasai'de donc à vous répondre; un écrivain biave comme vous l'êtes ne souhaite pas les politesses banales. Sur le fond, je suis en partie de votre avis. Les demidétraqués, les domi-iinhéciles, les dcmi-pervertis sont un objet d'étude intéressant et instructif. En histoire naturelle, les animaux inféi'ieurs sont reconnus niainten.int comme les plus impoi'tants ; vous avez lu les recherches de Darwin sur les polypiers et sur les vers de terre. Les parasites, la vermine, les microbes de toute espèce ont un rôle de premier ordre dans le monde social comme dans le monde physiologique, et l'observateur de la nature humaine a, comme; le naturaliste, les plus fortes raisons pour les décrii'e.
.le crois même qu'aujourd'hui, en France du moins, ces raisons sont lout;'i fait décisives ;prol)abl('ment avant la (in du siècle, M. lloniais, M. .loseph IMudhonnne seront les rois incontestés et absolus de noire pays. C'est poui(juoi notre ami Goncourt a très bien l'ait de nous monli'er .lupillon et son successeur le peintre d'enseignes, liestc à savoir si ces personnages, si importants dans la science, doivent et peuvent occuper la même place dans l'art. Je ne le crois pas. Vous me dites (jue vous avez lu ma Philosophie de l'Art; permettez-moi de vous prier de relire V Idéal dans l'Art (sur le degré d'importance et sur le degré de bienfaisance des caractères).
do M. Taille iino curieuse lettre que nous ikhis ('.lisons un plaisir de publier, l'ne lettre de M. Taiiie est toujours une bonne fortune, mais celle-ci contient des enseignements particuliers. Il est bien entendu que cette publication n'enlève rien au récent article de noire cdllaborateur George Duval. »
168 CORHESPONDANCE
Vous y trouverez les motifs de mon opinion. — A mon sens, l'art et la science sont deux ordres différents ; (juand, par les procédés du roman, vous créez un personnage, c'est un personnage composé, inventé; ce n'est jamais le personnage réel, existant, le vrai document scientifique; comme document scientifique, le vôtre n'.i qu'une valeur douteuse et secondaire. Donnez-moi à sa place deslettres authentiques, un journal intime et daté, des interrogatoires de tribunal, et, à chaque citation caractéristique, ajoutez votre commentaire. A cet égai'd, le meilleur exemple a été fourni par Carlyle, Oliver Cromivell's Lellers and Speeches; il date, restitue avec un scrupule admirable les moindres billets, paroles, écrits et discours de son personnage ; puis, en caractère d'imprimerie dune autre espèce, il ajoute ses réflexions, et son style, très pittoresque, très psychologique, a des analogies avec celui de MM. de Concourt et avec le vôtre. — Si, au lieu d'un grand homme puritain, vous voulez décrire de la même façon un individu moyen, ou même un avorté, un détraqué (pielconque, le document indispensable ne vous man(|uerapas : Leureten a publié plusieurs dans ses Fraf/ments Psychologiques. Alors, je suivrai avec un vif intérêt votre commentaire, car il portera sur des faits qui ont eu lieu, sur des paroles qui ont été prononcées. Peu m'importera la laideur ou la platitude du sujet ; on n'a pas de répugnances, on ne sent pas les mauvaises odeurs dans une salle de dissection, car on est payé par la vue directe, incontestable de la réalité positive. Dans le roman, je subis gratuitement les mau-
LES DEUX DERNIEKS VULUMES UE « LA ULVOLUIIUN .. lOl) vaises odeurs, et, en somme ce qui m'en resle, c'est un renseignement sur rérriviiin.
Pour ce qui est de la l'orme, je sens, je goûte toutes vos recherches et trouvailles de style. Quoique d'une autre école, je comprends la vôtre ; je tâche de faire ahstraction de mes prél'éiences, je vois chez vous un systèmecomplet et cohérent. C'est une musique nouvelle, à une octave plus haute, avec des iulervftlles diUércnls. adaptée à une sensihilité très particulière, iné|)uisiil)l(' en effets aigus et forts, éveillant à chaque instant des demi-visions hrusques, provoquant des tensions extrêmes et prolongées de l'àme, de l'esprit et des nerfs, href assez analogue, selon moi, à la musique des Hongrois et des Tsiganes.
Bien entendu, on ne peu! pasconlester un système de musique; tout dépend de son adaptation aux oreilles qui l'écoutent. Écrire, c'est pêcher un à un dans un pol d'encre de petits caractères noirs, et, au moyen de ces caractères alignés, faire passer des idées et des émotions dans l'âme du Recteur. Par conséquent, l'essentiel est de savoir (juel sera le lecteur. Ur, selon moi, le lecteur moderne est un homme à peu près cultivé et intelligent, connue nous en connaisstms heaucoup : ingénieur, avoué, professeur, officier, pi'opriétaire, rentier, étudiant, jeune architecte ou peintre, fort occupé de ses plaisirs et de ses affaires, n'ayant à nous donner qu'un minimum d'attention et de loisir. Tâchons donc qu'il nous comprenne aisément et à fond. Ménageons ses hahitudes d'esprit, ne lui imposons pas une contention extrême ;
songeons (jnil a dirficilement les demi-visions du peintre, les vives secouses intéiieures de l'artiste et du poète; n'exigeons pas de lui une sensibilité spéciale et une éducation spéciale. Chacune de ces deux conditions se rencontre une fois sur cent, et, partant, ces deux conditions réunies se rencontrent une fois sur dix mille. C'est beaucoup réduire son public présent et surtout son public futur. Mon opinon est qu'un écrivain français doit en écrivant se tigurei' qu'il va être lu par un étranger instruit, curieux, amateur d'idées neuves, versé dans la littérature française depuis Montaigne jusqu'à Chateauliriand, par un Suédois, par un Français du Canada, qui nest jamais venu à Pai'is et qui ne connaît que nos livres.
Veuillez, Monsieui', agréer cette discussion comme un hommage rendu à votre perspicacité d'observateur, à votre conscience d'éciivain, à votre talent d'artiste, et crovcz-moi, votre très dévoué serviteur.
A M. PAUL BOUHGET
Sur une c;irto de visite, i" iioveiiibie I.S8rt
Merci, mon cher Monsieur, je viens de relire le tout • ; c'est à relire deux fois, il y a profusion d'idées. — Mon objection permanente et capitale est toujours la même ;