‹ Sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 80 sur 127 · AU DIRECTEUR DU JOURNAL DES DEBATS · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DU JOURNAL DES DEBATS

"» mars 1887 Cher Monsieur', Il est désagréable di' parler de soi : ce n'est pas m(»n

1. Cette lollio a été publiée dans les Débats du à mais 1887.

« I,E RKGIME MODERNE ». I.A MALADli: ET LA MOIiï '27.1 liabitutic ; pourlaiit, jiujoujd'liuict pai i'xcL'plioii,j ysuis oblige'. Plusieurs journaux friuiçyiset anglais ont publié cl conimonté une conversation que l'on m'attribue; ils me piètcnt sur la science et la littérature françaises une opinion que je n'ai pas. Je <royais qu'un écrivain ne répond cpie dos opinions qu'il écrit et signe : il parait (|ue je me suis trompé.

Dans une visite inattendue que j'ai dû recevoir ces jours-ci, on m'a présenté une liste de quarante écrivains anglais, éminents ou distingués, et l'on ma demandé s'il y avait là de quoi faire une compagnie analogue à l'Académie fiançaise ; j'ai répondu que oui. Mon intei'loculeur parut trouver cela invraisemblable; alors, en manière d'argument, je lui montrai les premiers fascicules d'un dictionnaire nouveau de la langue anglaise, œuvre admirable et colossale (|ue publie la l*]iilological Society: autour d'un pareil dictionnaire, il y a toujours une académie possible. Cela dit, je me croyais quitte; je n'imaginais pas (jue d'autres paroles, mal comprises et transcrites inexactement, pussent être, sous mon nom et sans mon assentiment, livrées au public. Me voici donc conduit à dire ce que je pense moimême, afin que l'on ne m'impute plus ce que d'autres ont daigné penser pour moi.

Sur les mérites comparatifs des savants proprement dits en France, en Allemagne et en Angleterre, je ne me permets pas d'avoir une opinion : si je voulais en avoir iMic. j'irais consulter mes amis. M. .loseph herlrand, M. Berllielol, M. Pasteur, M. (iasN.n Paris. Je trouve

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ridicule de porter un jugement là où ion n'a pas la

compétence requise.

Dans les matières où je suis moins ignorant, par exemple, en littérature et en histoire, je crois que la poésie anglaise, surtout la poésie lyrique et narrative, depuis Byron, Keats et Shelley, jusqu'à Tennyson et aux deux Browning, est en Europe la première de toutes. En revanche, nous avons en France les plus grands dramatistes vivants, M. Augier et M. Alexandre Dumas. En prose, les Français me semblent au moins les égaux des Anglais; je regarde Balzac connne le plus puissant créateur d'âmes qui ait paru depuis Shakespeare : aucun critique, dans aucune littérature, ne peut être comparé à Sainte-Beuve. Je considère la Chartreuse de Parme connne un chef-d'œuvre de psychologie littéraire, le plus grand qui ait jamais été publié dans aucune langue. Pour le style et le rendu, pour l'intensité et la perfection du coloris, Madame Bovary n'a pas d'égale. Cinq écrivains et penseurs, Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, M. Guizot et M. Renan sont à mon avis les hommes qui, depuis Montesquieu, ont le plus ajouté à la connaissance de la nature humaine et de la société humaine. En ce moment, nous sommes à la fin dune période littéraire ; pourtant, outre trois ou quatre romanciers et poètes, nous voyons croître plusieurs écrivains dont le faleiil est supérieur, entre autres des histoi'iens, M. Lavisse. M. Sorel, M. Thureau-Dangin. Sans doute, quand on se juge, on doil. au préalable, (piiller ses préjugés, faire abstraction de l'amour-proprc national ; il ne faut pas

« LE i;k(;ime modeiine ». la maladie et la mort ^ô5 so surfaire. Mnis il ne laut pas non plus se déprinier ; on peut allirmer, je crois, que, dans l'exposition universelle des littératures, la France a présenté, depuis soixante années, autant de grandes idées et autant de belles formes que les plus ilhisti'cs de ses concurrents.

A M. jui.i.s i.i:mai ikk'

Monsieur et cher collègue, je ne m'attendais pas à un article, surtout à un ai'ticle de vous dans les Débats^; personne ne m'avait prévenu. Ilecevo/., je vous prie, mes vifs remerciements, d'aboi'd pour le résumé du début; impossible d'en faiie un plus clair et plus exact.

Voici, en premier lieu, quelques remarques à l'appui des vôtres. Je me suis servi de Bourrienne et de Mme de Rémusat, mais après critique et discussion, et avec quantité d'autres. Personne ne conteste l'authenticité du premier volume de liourrienne, c'est surtout ce volume que j'ai cité, parce (|ue Bourrienne a été le seul compagnon, témoin oculaire à Brienne et en juinaoût nO^. Les citations du même, pour les époques ultérieures sont presque toutes favorables. De Mme de Rémusat. je n'ai guère pris que des impressions sur les

I. M. Jules LoniyiU'o, do rAcydoiiiio IVaugiiisf. ir'' l'ii iHUÔ. 1. Débats du 28 mars 1887, M. Taiiie cl Napoléon Bonaparle, ^recueilli dans les Coitlemporains, t. IV).

laçons et le ton de Napoléon (en quoi étant l'eninie et bien élevée, elle était compétente). Ces impressions, du reste, sont les mêmes que celles de Metternich, Varnhagen, Thibaudeau. etc.

Une source excellente, à laquelle j'ai eu perpétuellement recours est de Ségur {Histoire et Mémoires, 7 volumes), qui est un des admirateurs, fidèle jusqu'à la dernière heure et au delà, généreux et désintéressé jusqu'au bout. Ceci répond à l'objection d'avoir surtout consulté des advei'saires.

J'en viens à vos objections, ou plutôt à vos réserves. Sur les trois atlas, leur plénitude et leur exactitude, prenez la peine de lire la correspondance aux dates indiquées, et notamment les quelques lettres signalées comme spécimens; pour donner de tels ordres si précis, de telles instructions si techniques, si détaillées, il fallait les atlas dont je parle. Mais, pour s'en convaincre, il faut passer des semaines sur la correspondance, non seulement la lire, mais y rêver, voir avec quelle insistance et compétence il suit l'exécution de chacun de ses ordres.

Je n'ai jamais nié qu'il fût capable d'émotion, de sympathie; au contraire, je l'ai marqué expressément, j'en ai donné des preuves (notamment, un texte de Bourrienne, si Irappanl). C'est là, justement, ce qui le distingue des autres grands hommes à volonté tenace, calculateurs, comme Frédéric II et (inillaume III d'diange; il n'est pas de bronze ni bronzé; aucune sensibilité n'est plus riche; il a, comme les hommes de

« LE RiilJiMK MODERM: ;.. LA MAI-ADIE ET LA MORT 235 race neuve et vierge, louttîs les passions au grand complet, et, coiiiine un Italien, comme un artiste, des frémissements, des véhémences, des fougues, des élans, surtout des éruptions de colère, contenues nu non contenues, d'une force, d'une soudaineté extraoï'dinaires, rien de la IVoideui' germanique ou hollandaise, rien du (legmalique ; de là J'étoinianfe heauté de sa volonté qui. à l'ordinaire, dompte et mène tous ces coursiers intérieurs, incessamment cabrés.

Sur la nuance mystique qui achève son orgueil, vous avez sans doute raison. Sur les causes de son ascendant et de son prestige, sur son rôle de l*etit Cajioral,ie n'ai pu 'que donner en courant une indication ; il avait du génie, des victoires, et il jouait le l'ôle avec une attention continue, en artiste consommé: mais, pour en expliquer tout l'ed'et, il aurait fallu décrire le soldat du temps, le Français de 1S(I0 : la place m'a manqué ; en attendant, on peut lire les Cahiers de Coignet ; Mérimée, dans les Mécontents et dans les Espagnols en Danenun-I,, a bien peint le lieutenant d'alors. Sur le manque tle progrès et de développement dans mon portrait, je croyais avoir suivi les étapes successives de sa conception de l'honmie et de la société humaine, depuis sa première enfance, à travers ses retours en Corse, puis en France, au 10 août et en vendémiaire, puis en Italie, en Egypte et encore en France, depuis le Consulat. Mais, là-dessus, je dois avoir tort, j'ai manqué mon effet, puisque je ne le produis pas sur le lecteur, vous êtes devant la toile et vous pouvez juger ; moi, je suis

cleiTii'i'e, (oimno un ouvrier des Gobelins, je ne puis (jue conjecturer, et non vérifier les tons et les valeurs eiïectives de mes divers fils.

Je vous remercie particulièrement de votre finale. Effeclivement j'ai un critérium pour l'histoire de la société; j'en avais et j'en ai d'autres pour l'histoire de l'art et de la science. 11 y aune mesure pour évaluer les pliilosophes, les savants, une mesure différente pour évaluer les écrivains, les poètes, les peintres, les artistes. Il y a une troisième luesure pour évaluer les jiolitiques et tous les hommes d'action pratique: riiomme qu'on examine a-l-il voulu et su diminuer, ou du moins ne pas augmenter, la somme totale, actuelle et future, de la souffi'ance humaine? A mon gré, telle est, à son endroit, la question fondamentale : c'est ce que j'ai fait pour l'Ancien Régime dans le chapitre du Peuple, et pour la Révolution dans le chapitre des Gouvernés. Je vous dis cela, parce que vous êtes du métier et un maître: je ne dirai jamais cela au public ; la sensibilité affichée est ma béte noire ; comme nous le disait le pauvre (iautier, (t il ne faut jamais geindre », au moins tout haut et devant des lecteurs.

Bien cordialement à vous.

« LE RÉGIME MODERNE ... LA MALADrE ET I A MORT 27,1

A M. .I.-M. Di; lIF.Hr.lJl.v'

Kl m;ii 1 SX-

Mille rornercionionis. clici' Moiisiciir. pour votre quati'iènie volume'. Celte expêdilioii finale de deux ans et trois mois, et cette énniiiératioii lutniérique nominative des conquérants, achèvent le tableau. Vous nous avez rendu un vrai service en nous faisant connaître un homme comme Bernai Diaz; je ne sais pas de quoi physiquement et moralement il était fait, probablement d'acier forgé, connue l'épée antique que vous avez décrite''. Un pareil livre se place pour moi à côté des Mémoireii de Cellini et des Propos de Table de Luther. Si seulement nous en avions un pareil pour le type humain de chaque grande époque!

Je vous serre la main bien affectueusement.

1. De l'Académie française, né à Cuba en 184'2, décéflé en 190.").

•2. Quatrième volume de la Véiidique Histoire de (a (jtnKjiifiW de lu Nouvelle-Espagne , par le capitaine lîernal Diaz de! (iaslillo. traduction de J.-M. de Jlei'edia. (Paris, 1887.)

ô. Voir, dans les 7'/r)/</(f'V'.s- de .I.-M. di> lli'n'dia, les sonnets intitulés L'Estoc et L'Kpée.

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