II. TAINL. CORllt;SP0MlAM;K. IV
242 CORRESPONUA.NCE
mon impression que les deux mots allemands dont vous vous servez : Unmensch und Uebennensch'. Agréez,je vous prie. etc.
A MADAME II. l.MNE
Cliaiiipp], 12 juillet 1887
... Je lis un roman de Mrs Ciaik, intitule Ilanuah.Ceh e:^t touchant, noble, idéaliste, comme tout ce qu'elle l'ait, unspotted from tlie world. Mais c est dangereux à lire pour les jeunes filles; elle reprend un motlo de Dryden, h propos d'Antoine et Cléopàtre : the world well lost, or oll for love; cela pousse les imaginations et les exigences du cœur au delà de toute limite; le principe est qu'il ne faut se marier qu'avec un sentiment extraordinaire, unique, éternel, que, si on ne l'éprouve pas, on commet un sacrilège. Je l'ai vue chez M. Guizot, c'est une vieille fille quia rêvé de maternité et d'amour jusqu'à 55 ans, puis s'est mariée avec un homme plus jeune qu'elle.
Voici un écho (^vrai ou fauxj du Figaro, mais impor-
1. F. Nielzsclio à H. Taine, i juillet 1887. à propos de lÉtude sur Napoléon : Irli war nicht ûbel avf sie (l'étude sur Napoléon) vorbereitct diircli eiii ncuerdings crsc/tieiirnes Bucli Mr. Barbe;/ d'Aurevilly' s, dessen Scltluss/iapilrl — iiber neure .\apoleo» littcratur — trie ein langer Sclirei des Verlangeiis lilatig — ivonach docli? iinziieifeUiafl geradc nocli cincr solclien Erklàrung imil Aii/losiiiig jciiex Kiigcheueren Problems vo>i Unitienxch und L'ehcrinrnsc/i, ivie sie .sic nus gegeben habcu.
<( LE HEGIME MUDEKSE «. LA MALADIE ET LA MORT Uô
tant. S'il y avait eu un ministère Floquet-Boulanger, c'était la guerre sûre, à un mois d'échéance, avec l'Allemagne; le prince de Galles est allé exprès le dire au comte de Paris, qui a décidé la droite à soutenir le ministère Houvicr. Si cela est vrai, le comte de Paris, même absent, est encore le Français le plus utile à la France.
Vos renseignements sur la bagarre Boulanger sont curieux, ce sont ces l!2 ou là 000 gamins, voyous, oisifs, traineurs de rues et goujats de l'armée sociale, qui ont toujours l'ait nos révolutions parisiennes. Le mol de M. Bouvier à la tribune, hier, est bien grave; Clemenceau lui-même a lâché et plus que lâché son homme à panaches. Visiblement ces gens nous menaient à la guerre, comme les fructidoriens, poui' garder leurs places. Et penser que X... restait avec eux !
1 i juillet 1887 ... Voici six vers de Tennyson que je vous copie, et qui me semblent beaux et originaux de mètre et d'expression :
Tue ëagle.
He clasps the rock willi crooked hunds Close to the sun in lovelij lands, Ring'd wilh the azuie world, he slands.
The wrinkted sen bennath hi)iiir(iwl.s:
He watches from his nwuntains walls.
And like a thundcr huit he [ails.
Ceci me console des cheveux en crête de coq et des
'-J4i COIUŒSI'U.NUA.NCE
appiMidices d"Hotlento(s que les daines d'ici élaienl si impiloyablenient !Poui'Janl,le meilleur, c'est le mutisme, et, de temps en temps, une page de Marc-Aurèle.
Je suis inquiet de ce qui se passe aujourd'hui à Paris ; le gouvernement nouveau, avec son préiet de police et ses agents depuis longtemps gâtés et amollis, n'est pas outillé contre la folie populaire.
A MADAME H. TAINE
Cliaiiipel. '20 juillet 1,S87
... J'ai lu l'article de Lavisse' qui est bien et conclut à la patience, à la diplomatie. Au fond, c'est le danger extérieur, russe et français, et encore plus le russe, qui maintient et surtout maintiendra la monarchie militaire si pesante en Allemagne.
Le Figaro et le .loiinial de Genève annoncent que le prince Napoléon va publier un livre intitulé les Détracteurs de Napoléon Z^""*, lequel livre contient un portrait '( très piquant » de votre serviteur. Cela me mettra dans un assez grand embarras. Comment répondre à un homme dont on a été l'hôte, et qui abuse contre vous de la délicatesse qui vous ferme la bouche.
Lisez, dans le Scienlific Monthlij, un aiticle du Révé-
1. Ernest Lavisse, L'État poli ligue dr rAlletnaifiiv, à j/iopos d un livre récent (Revue des Deux Mondes du 1"' juillet 1887). ti. Napoléon et sea Détractcum, Paris, 1887.
« LE llÉfilME MODEREE ». LA MALADIE ET LA MORT 245 rend Freemantle sur la conciliation du christianisme avec la science; plût à Dieu (|n'un priMre catholique français pût écrire de pareils aiMicles! Nous n'aurions pas les discours de M. Madier de Montjau et autres de la dernière séance.
A M. AI.FHF.D BINKT
Mciidioii-Snint-Roriianl, (• soplornbro 1887
Cher Monsieur,
Vous me faites beaucoup d'honneur en me demandant mon sentiment sur vos deux derniers articles*. Je les trouve, comme tout le monde, intéressants, instructifs et très bien laits. Le fétichisme auquel vous rattachez ces états maladifs n'est peut-être pas leteime de compal'aison le plus exact; pourtant il offre des analogies suflisantes, et de plus votre définition finale, qui ramène la ))erversion à la prédominance d'un détail plus ou moins isolé, résume très bien le phénomène. 11 serait scandaleux et pourtant vrai de ramener à la même formule : 1" l'amour proprement dit ou préférence exclusive qui rend un individu complètement insensible à tous les individus de l'autre sexe, sauf un ; iî" le coup de foudre (très bien expliqué par Stendhal) qui est l'invasion subite du sentiment exclusif ci-dessus à la suite de longues
\. Sur le Frlichlumc dans l'Amour {r,rritc PJiHosopliiijur, août et seplcmlire 18X7).
2*6 CORRESPONDAISCE
rêveries et d'une préparation inconsciente. Si vous suivez votre filon, vous pénétrerez dans une raine large et profonde: vous trouverez probableraent que l'objet principal à déterminer, c'est l'état subjectif (physiologique et psychique), de la personne qui devient amoureuse au moment juste où elle le devient; il y a eu là un engorgement, une accumulation préalable de petites impressions, sollicitations et tendances; la comparaison de Stendhal est très juste; il se fait une cristallisation plus ou moins rapide,laquelleest déterminée par l'état, la nature et le degré de saturation du liquide. A mon sens une monographie complète et approfondie de l'Amour serait très précieuse; il faudrait, non seuh^ment étudier ses perversions, comme votre fétichisme et l'amour grec ou lesbien, mais aussi et surtout l'amour proprement dit, notamment dans les pays où il existe, en Italie, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Suède; nous n'en avons presque point d'exemple en France. Par malheur, une monographie de ce genre ne pourrait guère être faite sans détails scabreux, et je n'ose y inviter personne.
J'apprends avec beaucoup de plaisir que M. Féré et vous, vous avez expérimenté huit cas de dédoublement simultané de la personne. Le cas de L... Adrienne observé au Havre par M. P. Janet était déjà très intéressant. Le mien avait pour sujet, non une hystéi'ique, mais une personne préparée et entraînée pendant plusieurs semaines; du reste parfaitement saine d'esprit et de corps.
A >r. r,r.0HOF,< r\TiNor n(iriii^a\ Mciillioii-Saiiil-liciiiiinl. '22 soptemlire 18H7
(llicr .Monsieur.
Je viens do lire le livre dont vous me parlez', et je crois, comme vous, que ce n'est pas la peine de répondre.
11 est trop clair (p. M, 4>^), d'après les propres phrases que j'ai citées, que la lettre n'est pas écrite par Napoléon, mais dictée par Napoléon-. De même p. 49 et 50. Quant au reproche de ne pas avoir consulté Fain,
Mène \lrons dam le inauiiscril], Gaudin. Mollien et
Champagny, et d'avoir à peine ouvert la correspondance, les citations et notes sont là. A l'objection que j'ai utilisé des adversaires, parce qu'ils étaient intéressés, il suffit de remarquer qu'en ce cas il faudrait ne pas utiliser les serviteurs et partisans, parce qu'ils sont intéressés de même. Je ne suis qu'un historien; un politique ne peut pas l'être, il est engagé d'avance, comme un
i. Napolt'on et srs Détracteurs, p;ir le Prince Napoléon, Paris,
2. Le Prince Napoléon accnsait M. Taine d'avoir cité comme étant de Napoléon une lettre de Durer (Portrait de Napoléon paru dans la Hcvuc des Deux Mondes du 1" uiar.-; 1887'. l'ne note figurant dans la première édition du Itéginic fnoderne (Paris, 1890), Livre I, Napoléon Bonaparte, p. 80, note reprise dans toutes les éditions ultérieures, fait bien lessortir que la lettre en question avait été écrite par Durer sous la dirtée de Napoléon.
dévot; entre deux types d'esprit aussi différents la discussion serait oiseuse.
Vous êtes bien aimable de me rappeler dans les rangs, sous le drapeau: si j'avais votre âge et votre santé, j'y reviendrais de grand cœur ; mais je suis un vétéran, lassé par quarante ans de service; j'achève bien lentement et avec des forces insuffisantes, ma dernière étape. Si jamais je retrouvais mes jambes, c'est auprès de vous, vous le savez bien, que j'irais marcher; les Débat», seront toujours pour moi le seul journal.
A M. ANDHE CHEVRILI.ON
2 octobre t887
Mon cher enfant, ne t'inquiète pas de l'insuffisance actuelle de tes documents sur l'époque de Sydney Smith*; attends au moins que tu aies vérifié ce que tu trouves à Brest^ Kn tout cas, ce n'est pas par l'étudt» du milieu et des contemporains (|u'il faut commencer; on se perd d(> cette façon dans les accessoii'os et dans l'entourage. Mon expérience m'apprend qu'il faut commencer par l'homme lui-même, par l'écrivain, et par-
1. M. Tiiiiic itvait pioposé à son neveu comme sujet de thèse « Sydney Smilli ». Voir André Clievrillon, Sydney Smith ri la Itenaissaiicr des idéen Uhéralcs eu Aiif/lch'rrr ou XIX" siècle, Pai-is,
2. M. Chcvrillon était alors iirolesseiir d ,inî;lais à l'École navale, à Itrest.
« LE REGIME MODEKNE ». I,A MALADIE ET LA MOUT 2'é!t
ticulièrement par son chef-dd'uvre. Voici l'ordre d'étudos que je te conseille : d'abord lire à fond, plusieurs fois, la plume à la main, Peter Plymley, noter le vocabnlaiie, les tours, la construction du paragraphe, la ((ualité des pi'euves, les effets littéraires, la mise en scène, les procédés poui" faire un effet pratique et positif sur le lecteur. Ensuite lire en regard les autres chefs-d'(euvre de l'humour, le Conle du Tonneau et la Lettre du Drapier, le Livre des Snobs, Arbuthnot sur Miss Ecosse et M. John Huit, deux ou trois des bonnes ironies d'Addison. Ensuite lire aussi en regard Courier (Chamhord et Pamphlet des Pamphlets), Voltaire {Candide et début de .lennif), Montesquieu {Lettres Persanes : sur Louis XIV. sur les choses impures, les Courtisanes, — et Esprit des Lois : sur l'esclavage). Cela fait, tu auras toutes les caractéristiques (par opposition et similitude) du talent de Sydney Smith, et tu pouri'as en faire la genèse en expliquant la source commune de l'humour en général et puis de l'humour anglais. L'écrivain ainsi défini, passe à l'homme, à son caractère et à sa conduite, tels que les donne sa biographie : c'est la seconde enveloppe, elle ne fait que se mouler sur le noyau primitif, isolé par ton travail ei-dessus. Il faudra trois ou quatre mois pour ces deux recherches; c'est alors seulement que tu devras étudier de près le milieu social; et note que tu en as déjà une idée par Miss Austen, par lord Byron, Coleridge, Walter Scott, par ma Littérature anglaise; les deux volumes deChamberssont encore plus copieux, tu pourras alors feuilleter fruc-
250 correspo>;da>ce
tueusement la Bévue d'Edimbourg et quelques autres, avec les biograpliios des contemporains, Jeffrey, lord Brougham, et avec les histoires du temps, Lecky, Alison, etc.... Suis cette marche, et ne l'empêtre pas dans le détail infini de l'histoire générale du temps, politique, sociale, économique, etc.; tu aurais trop de peine à généraliser avec une précision suffisante, tu n'aboutirais pas. Crois à mon conseil, j'ai fait ainsi en débutant pour La Fontaine, pour Tite-Live, pour M. Cousin et consorts, et ensuite pour les écrivains anglais ; le centre et le noyau de l'étude primitive est toujours l'écrivain, et chez l'écrivain le chef-d'œuvre. Tout le reste est ultérieur.
.... Autre spécifique auquel je n'ai pas eu recours dans ma jeunesse et à mon très grand tort : s'imposer l'obligation de faire deux ou trois fois par semaine des visites, de voir en soirées des hommes et des femmes d'un autre âge, de sortir ainsi de soi et des idées tristes: conuue compensation, on peut en rentrant chez soi ))rendre des notes sur les intérieurs et les caractères quon a vus. Tu as devant loi un monde nouveau et intéressant à connaître, depuis le matelot jusqu'à l'amiral, et une organisation complète, celle de la marine française, sans compter la bourgeoisie de la ville, les voyageurs qui reviennent de loin, etc.. : aucune provision n'est si utile, pour celui qui s'occupe de psychologie et d'histoire, de science morale; ce que j'ai appris ainsi à Nevers et à Poitiers m'a infiniment servi. Vois les hôpitaux mililair<>s et civils, va voir juger et plaider.
<( LE RÉGIME MODERNE ... I,A MALADIE ET LA MORT 251 assiste au travail des ateliers de l'État. Comprends l'état mental de tant d'hommes divers et l'utilité pour eux et le public des contraintes qu'ils subissent. Tu apprendras là plus de choses que dans les livres, et ce frottement d(^ la réalité diminue une sensibilité excessive et souffrante....
A M. ANDUE (Hl.VhlI.I.ON
12 octobre 1887
Mon cher ami, ta tante vient d'écrire à M, Boutmy pour avoir le titre de louvra^e ou des ouvrages que tu désires ' : tu trouverais certainement les renseignements en question dans les discussions au Parlement de 1825 ta 1852, dans les biographies de Canning, Palmerston, etc.... Vois aussi l'autobiographie de Stuart Mill, qui a été témoin et acteur dans ce grand mouvement: je le rappelle qu'à son avis (et il est bon juge) les deux principaux initiateurs et transmetteurs des idées continentales ont élé dans les deux écoles opposées, Bentham et Coleridge.
A aucun prix, il ne faut renoncer à Sydney Smith cette année, il sera ton alibi, ton excitation intellectuelle à Brest : ne te confine pas dans un travail de pure érudition mécanique ; tu as besoin d'une liqueur remontante, d'ini bon cordial, ('rois-en un vIimI anatomisie :
1. Eli vu(> ili' la llièso sur Sydmn' Siiiilh voir la lelln^ prc'fétlente .
lo procédé de dissection que je t'indique est le seul rationnel. Connnencer par le milieu social politique, économique, serait une erreur grave; je te donneraisle même conseil si tu passais cette année à Paris ou à Londres. Je n'ai pas le temps ni la place de le développer toutes les laisons pour étudier dans cet ordre ; si tuas quelque confiance en moi. suis-le, et commence dès à présent à traduire en prenant des notes. Aussitôt après avoir traduit Peter Plynilejj, il te faudra rassembler, dans une chemise à part, les principales opinions de Sydney sur la religion et la philosophie, sur l'Église et le Gouvernement, sur la littérature et l'art, au moins ses opinions saillantes et actives, avec les motifs qu'il donne à l'appui, et des textes caractéristiques qu'il donne de lui sur la matière. J'ai fait cela, dans mon étude sur Macaulay ; j'ai exposé et relié ses principales idées, opinions, préférences politiques, philosophiques, littéraires, et cela avant de définir et d'expliquer son talent. Relis ce morceau, tu verras qu'un tel exposé avec citation est une approche excellente. Et rien de plus facile: tu n'as qu'à extraire et classer les idées préférées de Sydney.
Surtout prends des notes (absolument secrètes, bien entendu et en déguisant les noms) sur les intérieurs, les carrières et biographies, sur tout ce que tu vois ou entends et qui te frappe. Ce que tu m'écris sur l'aspect de Brest et des villes de province en France est excellent ; je garde la lettre, conmie j'ai gardé celle dans la(|uelle tu me décrivais ton entourage anglais. C'est un
» LE HÉGIME MODERNE ». I,A MALADIE ET LA MOUT 'i.J5
document [jrécis ot coloi i' ; quiiiid tu en niiias iiiie centaine du niènie genre, sur d'autres sujets, tu seras en possession d'un garde-niangei- littéraii'e où lu pourras puiser toute ta vie....
Courage, mon enfant; à N(!vers, il y a trente-cinq ans. j'aurais écrit ta lettre, j'avais le nièinc s|)U'en, la même impression à l'endroit de mon entourage physi- (|ue et moral, et pas de conseils ni de guides. I/étude a été mon alibi, mon réconfort ; fais de jnême, et deviens un écrivain. Par là, tu supporteras le présent.
Bien affectueusement à toi.
A M. TEMPLIEK
11 (Mlul.iv 1S87
Cher Monsieur,
M. Emile Hennequin, que j'ai eu le plaisir de connaître à Paris, me prie de reconunander à votre examen sérieux les deux ouvrages qu'il vient de présenter à la librairie Hachette. De ces deux ouvrages, j'ai lu l'un tout entier dans la Revue Conleniporaine ; c'est une théorie de la critique artistique et littéraire, et lexamen des procédés que cette critique doit suivre pour être sciiiutilique'. L'autre ouvrage, sur Poe, Heine, Dostoievsky,etc., ne m'est conmi qu'en partie et par fragments*.