A GEORGES BRANDÈS
Clijilcnay, 27 juin 1871
Mon cher Monsieur,
Votre lettre m'a fait i^iand plaisir et je vous remercie de votre adectueux souvenir. — Tous les miens sont en bonne santé. — Notice maison à Cbàtenay a été un peu pillée et un peu endommagée ; les robes de ma femme sont sur le dos de quelque sentimentale Gretchen, et plusieurs de mes livres ont allumé la pipe d'un fahnrich philosophe. — Mais le principal est sauf. Nous sommes aussi un peu ruinés, comme tout le monde. Mais mon beau-père et moi nous avons bonne envie de travailler el nous travaillons.
Cette année a été dure : j'ai pensé souvent à votre pauvre pays; nous avons subi comme vous l'abus de la force ; de toutes les calamités qui sont tombées sur nous, la pire, à mon sens au moins, celle qui me touche le plus profondément, c'est la captivité de deux provinces, de 1 900000 Français obligés de devenir allemands. Au-
1. Recueillie d'abord, en 1874, dans la ."- édition des Essais de critique et d'histoire, cette étude fait maintenant partie de l'édiifon définitive des Derniers Essais.
2. M. Rrandès (Georges-Maurice-Cohen^. [dnlosoitlie et critique, né à Copenhague en 1842.
AIM'.KS I.A (ilKlIllK Km
Clin lioniiiie de cii'ur et de conscience ne j)eulse lésigner h cette pensée; car il ne s'a;n:it pas d'aniour-propre, mais (le devoir. Nous espérons ipic d'ici à dix ans tous les oj)priniés de l'Europe feront cause connnune conti'e une nionai'cliie et contre un peuple qui, en ce moment, veulent jouer le rôle de rEspa<iiie sous Charles-Quint et Philippe 11.
J'ai écrit cet hiver un livre intitulé yoles sur l'Anyleterre contemporaine; il [paraîtra d'abord dans un journal ou dans une levue. En ce nn:»nuMit, j'achève mes cours aux lleaux-Arls. Je compte ensuite employer un an ou deux à des études de jihilosophie [jolitique sur la Ei'ance depuis S'.l jusipi'.ui moment piV'sent, en pi'atiquant les méthodes historiques et psych(do^i(pies (jue vous connaissez.
J'ai appris avec peine votre maladie; votie santé se rétablira tout à lait dans le climat natal. Vous avez l'ccueilli maint(Miant tout vittre butin, il n'y a plus (pi'à classer et à élaborer; voli'e éducation est complète. Je regrette bien de ne pas savoir le danois, je suiviais vos rechei'ches et vos publications jivec un vif plaisii'. Mais Gaston Paris l'entend et, par lui, par quelques autres, je serai au courant de vos idées. Ne nous oubliez pas si vous revenez en France; j'habite mainttMinnt hiver et été à Chàtenaf , sauf quelques semaines en hiver chez mon beau-père, 28, rue P>arbet-de-Jouy, à Paris.
Nous n'avons plus de fleurs, nos orangers ont été gelés et les Allemands ont brûlé les planchers de nos serres. Mais il y a encore des arbres et de la verdure, et
166 CuRRESPO>"r»A>CE
je serai bien content de causer encoie avec vous sous noire berceau.
Bien amicalement à vous.
A M. MAX MLLLER