‹ Sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 80 sur 136 · II. i.MNL. — tOItiitSl'ONOAXCt. lit · texte numérisé non relu

II. i.MNL. — tOItiitSl'ONOAXCt. lit

178 CORRESPOMtANCE

Encore merci pour votre y|>prol)ation fie la drogue en pilules. — Croyez-moi votre fout obligé et dévoué collègue.

A M. AI.LXANDIŒ HEXLELI.E

■Jl jîiiivior iST'i

Mon cher père, j'ai bien i)eu de nouvelles intéressantes à vous donner. Les journaux doivent vous tenir au courant de nos affaires publiques. Dimanclie dernier, après la réconciliation de M. Tliiers et de l'Assemblée, M. de Cirardin a passé deux heures avec M. Thiers, et s'est elîorcé de lui prouver qu'il ne devait plus s'engager personnellement sur telle ou telle question, paraître souvent à la tribune, qu'il devait se réserver uniquement pour l'évacuation du territoire et le |)aiement de l'indemnité, laisser le reste à la Chambie et aux Ministres.— M. Thiers a accepté ce parti. Tiendra-t-il dans cette réserve, et notamment à propos du recrutement de l'armée? Bref, nous avons eu une querelle conjugale, et M. Thiers, qui se croit le mari, n'est pas content d'avoir cédé à sa fenmie.

Je fais demain ma sixième leçon. — L'École des sciences politiques va bien ; nous avons une soixantaine d'élèves inscrits et payants, et 125000 francs souscrits. — Nous sommes approuvés par toute la presse, sauf par les journaux très rouges ou très blancs. Je vais m'occu-

APRÈS I.A (iîEP.UK 179

per avL'c ijiiel(|Uos amis, lîi'iian, IJersol, Bréal, l'aul liert, d'un projet sur la Réforme de rEnseignenient supérieur (cinq ou six universités en tout dans les cinq ou six grandes villes de France, autonomie presque complète de ces universités, mode spécial d'élection des professeurs, })resque tous les cours seraient payants, etc). Ma lettre sur le prêt des jouinaux lus va paraître dans le Temps.

J'espère que vous avez un temps passable. Le ciel bleu est l'essentiel en Italie. Je ne m'étonne pas que Gènes ne vous ait pas plu, surtout par le mauvais temps, c'est étroit et grouillant. Pourtant il y a de belles choses dans la galerie Brignole. Quand vous serez sur le point de partir pour Florence, je vous enverrai une lettre pour M. llillebrand' : je crois qu'il y est professeur; il a dîné chez vous, il est très instruit.

Tâchez de ne songer pendant ([uelques semaines qu'aux œuvres d'art. Je m'étonne bien si les llaphaël et les Michel-Ange vous ont repris aussi vivement qu'il y a vingt-cinq ans. C'est comme si, tout d'un coup, on l'elisait Virgile et Homère pour la première fois depuis le collège.

Je suis lùen content que vous ayez tant aimé la Sixtine ; avec la chapelle des Médicis, c'est la plus forte impression que j'aie rapportée d'Italie; Michel-Ange est un homme unique; vous verrez les photographies directes que nous avons de la Sixtine aux r.eaux-Arts.

l. Voir l. II, \). ôbl'".

ls(i CORRESPONDANCE

Pourquoi, >i M. De>jardins^est si affamé, si dévorant, ne le laissez-vous pas à table après l'avoir installé, et pourquoi ne dégustez-vous pas à voire aise votre plat favori, en le laissant engloutir tous les autres? Il est bien plus agréable de courir chacun de son côté, et de causer le soir ensemble de ce qu'on a vu le jour chacun à part. Poui- moi, je n'ai jamais eu de vraie sensation dans un musée, que seul.

l)ans la Commission de l'Assemblée pour la réhniiie de la loi électorale, on a voulu m'appeler comme auteur de la brochure que vous savez; mais les mendjres de la Droite s'y sont opposés, parce que, philosophiquement, je sens tiop le l'aunl-

Encore deux leçons, et j'aurai iini aux Deaux-Arts, je reprendrai alors ma France contemporaine.

AL' DIRECTEUR Dl .JOURNAL Lc ïenij}S

Lundi. 5 février 1872 Monsieur le Directeur.

Permeltez-moi de soumettie à vos lecteui's une idée très simple, et, je crois, utile. Plusieurs personnes à qui j'en ai parlé la trouvent opportune et pratique; entre autres avantages, elle a ce mérite qu'elle peut être

l. M. Tuiiy Desjnrdins. arcliitcclc en chef de la Ville de I.yun. ami de M. Denuelle et son comitagnon de voyage en Italie-

APRES T. A (ilERRE 181

mise à exécution par chacun de nous dans son petit cercle, et sans qu'il lui en coûte rien.

II y a quelques mois, dans une petite ville du centre, après avoir vu de vieilles architectures, j'entre dans un café, et je demande un journal; on m'en apporte un radical; j'en demande un autre; on m'en donne un second encore plus révolutionnaire. — « N'avez-vous ici que des journaux rouges? ■ — Monsieur, on nous envoie ceux-là gratis, et cela nous évite de prendre un abonnement aux autres. » 11 est possible que l'envoi n'ait pas continué. Néanmoins ce petit fait et beaucoup d'autres analogues que chacun peut observer, sont très instructifs; car ils montrent la force de propagande qui est propre aux opinions radicales. Étant violentes, elles sont contagieuses. L'utopiste, le sectaire, les hommes à principes abstraits, les d«îclassés qui sont aigris contre la société, les rêveurs qui ont découvert une recette certaine pour établir sur la terre la justice et le bonheur parfaits, ont besoin de communiquer leurs idées; ils colportent leurs petits livres, ils prêtent ou donnent leurs gazettes, et, à la fin, la balance penche de leur côté, parce que de l'autre côté il n'y a point de contrepoids....

Il ne tient qu'à nous de fournir un meilleur pain quotidien, celui que nous mangeons nous-mêmes, et pour cela il suffit de donner nos journaux après que nous les avons vus. Chacun de nous reçoit le sien, celui qu'il juge le plus sensé, le plus instructif et le plus lionnêje; rien ne l'empêche, après en avoir profité, d'en faire pro-

fitor autrui. Vous looez à VOS opiuions, vous souhaitez qu'elles recrutent le plus de sympathies qu'il se pourra; par conséquent, faites de la propagande autour de vous, et d'ahord dans le cercle le plus étroit et le plus intime, parmi ceux qui vivent de votre tahle et sous votre toil. Ce qui se pense à lantichamhre importe nu s.iloii: votre domestique est un homme, un citoyen actif: son vote au scrutin conqjte autant que le vôtre. Il n'est ni humain, ni même prudent de le traiter en étranger, en mercenaire; par delà son respect officiel, sa bienveillance intime a du prix. Elle n'est pas difficile à gagner; de petites attentions y sufhsent, et c'en est une que de lui donner régulièrement tous les jours votre journal lu. Non seulement il sera sensible à celte marque d'intéiét. mais il y trouvera une des satisfactions d'amour-propie si chères à tttui Trançais : il sentira vaguement (lunii .itiiilinc quebjue inqiortance à son opinion politique qnOn veut être en communauté de lectures avec lui. Au l)out de six mois, ces lectures auront laissé en lui quelques traces, et. à la ville, surtout à la campagne, parles conversations qu'il a journellement avec les fournisseurs, avec le jardinier, avec les gens du village, ces traces s'imprimeront à leur tour dans d'autres esprits.

Ceci n'est que le premier pas, il reste une autre propagande plus utile encore. Nombre de gens riches ou aisés habitent la campagne pendant toute l'année ou pendant plusieurs mois de l'année, et le grand défaut de notre état social, c'est que d'ordinaire ils vivent entre eux ou à part comme des plantes exotiques en serre ou sous

APRÈS LA lirEHP.E 18",

cloche, sans commiiniquor avec leurs humbles voisins autn^noiit que par une souscription au bureau de bienfaisance ou par quelques phrases échangées avec leur fermier. Toutes ces personnes reçoivent un journal de Paris, parfois deux ou trois; avant de se coucher, elles les ont lus ou parcourus : désormais ce ne sont plus que des papiers de rebut avec lesquels on allume le feu. Qui vous empêche de les donner le lendemain, puisque le lendemain ils vous sont inutiles. Il n'y a guère de village où le maître d'école puisse, sur son mince traitement, prélever les cinquante francs nécessaires pour avoir un bon journal ; souvent le curé ne lit le sien que de deuxième main ou de loin en loin; l'un et l'autre seront très contents d'avoir gratis une gazette bien renseignée et bien faite. Je suis même sûr que dans ce grand vide de la vie rurale, le curé ne sera pas fàrhé d'ajouter à la lecture intermittente de l'Univers ou du Monde quelque feuille d'un accent sinon contraire, du moins différent. Mais il y a d'autres moyens de faire circuler plus largement encore votre journal préféré. Faites-le porter à la petite auberge, au cabaret, au café où, le soir, les villageois viennent passer une heure; souvent tout journal y manque, et le vôtre y régnera seul. S'il y en a un rouge, vous lui ferez concurrence : il s'établira des discussions, et les bonnes tètes auront sous la main des arguments qu'elles pourront opposer aux énergumènes du lieu.

En plusieurs endroits, il vaut mieux faire son cadeau à domicile, et cela est aisé. Tous les matins, le bou-

IS4 (-.(IRRESPONDANCE

langftr npporte chez vous le pain de la maison; donnozlui le journal pour lui, à charge de le transmettre le lendemain à l'épicier, poui' être remis le surlendemain au boucher, de là au perruquier, puis au menuisier, au charron; avertissez ceux-ci du jour où ils pourront le réclamer à leur tour. Peu importe aux villageois que les nouvelles ne soient pas de la première fraîcheur, ils liront votre gazette le troisième et le sixième jour avec autant dintérêt que le premier; plusieurs d'entre eux la liront jusqu'au bout, et tous en comprendront quelque chose. — C'est à vous d'inscrire sur votre liste les gens les plus sensés et les plus écoutés de la paroisse, ceux dont l'opinion à la longue entraîne l'opinion des autres, et je ne doute pas qu'au bout de deux ou trois années vous ne retrouviez dans les votes plus nombreux et plus sensés de votre conmiune, l'action lente, l'infdtration sûre de votre journal.

Par les mêmes motifs chaque manufactuiûei", chaque industriel, surtout en province, doit donner son journal à ses contremaîtres, à ses chefs d'atelier. Presque tout homme qui en emploie d'autres, depuis le propriétaire et le négociant jusqu'au notaire et au banquier, peuvent, avec du tact, trouver l'emploi utile de leur gazette lue auprès de leurs fermiers, de leurs clercs, de leuis commis. Dans les bourgs et dans les petites villes, il faudrait procéder un peu autrement. Sept ou huit personnes pourraient s'entendre pour faire cette distribution à bon escient, et pour éviter les doubles »'mplois. Dans une petite ville on sait très bien les tenants, les

APRÈS LA CIERRE 1^^

nhoutissaiits, rinlliit'iirt^ d'iiii cliacviii ; It^s sept on huit lial)itants déjà anciens qne j'indiquais n'auraient pas de peine à choisir les auberges ou calés où ils devraient fournir rantidot(\ S'ils s'adjoionaient certains honniies jdus j'épandus qu'eux, plus rappiocliés de la classe ignorante, l'arpenteur-géomètre, le vérificateur des poids et mesures, le vélérinaii-e, ils pourraient encore agir avec plus d'elït't. 1 la il leurs toute association, toute réunion d'iionnnes (jui veulent ensemble une même chose, est salutaire aux associés. Ils apprennent à se connaître les uns les autres, ils s'instruisent mutuellement, ils contractent cette demi-camaraderie que pi-oduit toujours la poursuite d'un but commun; ils s'adoucissent les uns pour les autres, au lieu de s'aigrir par la défiance et par l'isolement. Cela est utile })artoul et serait plus que partout utile en France, où non seulement les classes, mais les individus sont séparés, où, sauf la proche famille et quelques amis anciens, personne ne tient à personne, où les hommes ne se touchent que par les liens lâches du monde et de la politesse banale. — Peutêtre au bout de (]U9lque temps, des associations volontaii'es comme celles qu'on vient de nonnner devitMidraient plus actives; on y trouviMait des gens disposés à fournir non seulement leur journal, mais même un peu de leur argent; avec quelques francs par an, on pourrait envoyer le journal hors de la ville par la poste à tels et tels, d'après une liste dressée; nous demandrions alors à l'Adnn'nistration des postes ces timbres de cii'culalion (pii. en Angleterre, coulent deux sous et

envoient tour à tour le même nmnéro duTimes dans huit ou dix auberges de village. Peut-être même enfin, parmi les hommes de bonne volonté, quelques hommes de meilleure volonté auraient l'idée de répandre gratuitement dans toutes les auberges et tous les lieux de réunion populaire, quelque journal du dimanche spécial et renfermant, outre les nouvelles de la semaine, un choix d'articles, et, en outre des renseignements appropriés, des dialogues de Bastiat. des biographies connne celles de Franklin et de Stephenson. et autres documents utih's: si ce journal n'existait pas, on pourrait le créer et le composer avec des extraits des meilleures bibliothèques populaires. N'allons pas si loin : en toute chose le commencement est le plus difficile; mais ce sera déjà un commencement bien beau et bien gros d'avenir, si quelques milliers de persoimes en France veulent s'entendre pour donner à leurs voisins plus ignorants et plus pauvres le journal de la veille, dont elles n'ont que faire, et qu'elles jettent au rebut avec les vieux papiers.

AU DIRECTEUR DU JoumaJ ilcs Dehals\

0 rr-vrier 1872

Monsieur le Directeur, 11 faut que d'ici à deux ans nous payions 5 mil-

4. La direction des Déhals a fait précéder cette lettre de quelques lignes de restrictions dont voici la principale : « M. laine

APUÈS LA (irKHI'.E 187

lianls et mémo") milliards ol doiiii; il le faut, car nous avons la baïonnelte sur la gorge, et, si nous ne sommes pas prêts aux échéances, la baïonnette s'enfoncera. — Pour fournir cette énornu^ rançon, deux sortes de moyens sont proposés, et foid appel à des sentiments très différents :

Le premier est l'emprunt ordinaire. Il se présente sous diverses formes; si on laisse de côté celles qui emploient la contrainte, il n'en reste qu'une : rémission de renies par souscrii»tion publique, connue on l'a fait au mois de juillet de l'an dernier. C'est aii>^ linanciers, aux hommes d'État, au gouvernement, d'en examiner le taux probable et les détails. 11 est certain qu'elle sera efllcace, car. l'an dernier, au lieu de 2 milliards qu'on lui demandait, elle a offert 4 milliards 800 millions. Il n't-st pas moins cei'taui qu'elle sera seule eftlcace, et que les offrandes volontaires ne fourniront jamais une somme qui puisse dispenser d'y avoir recours. Sur ce point, il ne faut pas nous faire d'illusions: la taxe volontaire peut procuier des millions, mais jamais des milliards; en Italie, dans un cas semblable, elle a donné 7 mil-

conseiile l'affichage des listes, aulnMiicnt dit leinploi d'une pression morale, qui rende en ({uei(iue si nie la souscription obligatoire. On pourrait soutenir que la souscription, telle que M. Taine voudrait l'organiser, ne serait autre chose qu'un impôt sur le revenu, déguisé et moins acceptahle i)eut-ètre qu'un income-tax franchement établi. En effet, s'il est équitable que tout le monde simpose des sacrifices pour la libération du territoire, pourquoi les contribuables les moinsdignesdintércH, — nousvoulons parler de ceux sur les([uels la pression UKirale (Iciiicurerail s:nis iiitlii- (^nce — eu seraient-ils exenqitsV... )>

iSS CORRESPONDANCE

lions do francs: nux l^tats-ï'nis, on l'esprit pul)lic est si fort, T) ou T) millions de dollars. Quand même la nécessité plus urgente et le caractère plus entliousiasle i"endrai(Mit chez nous l'élan plus fort, la distance enfiv la somme offerte et la somme qu'il faut [layer resterait déplorable. Ceux qui ont beaucoup d'espérance espèrent 500 millions; supposons que la contribution spontanée les promette et même les verse, nous aurons encore près de '> milliards à payer. A cet égard les chiffres sont inexorables: nos hommes d'État le savent, et très certaii;ement, pendant qu'ils laissent s'établir la contribution volontaiiv. ils songent à l'emprunt, au procédé pratique, seul capable de fournii^ les milliards exigés.

Ce n'est pas à dire qu'il faille renoncer à la contribution volontaire. Tout au rebours, elle doit être mainteniK», surtout à présent qu'elle est lancée, et la raison en est qu'elle a deux grands avantages : l'un moral et l'auti'e financier. — L'avantage moral est le bon effet qu'elle aura sur Topiiiion. Si nous donnons beaucoup, l'Kurope en conclura qu(^ les Français aiment la France, qu'ils peuvent et veulent Caire des sacritices pouï' elle, qu'il y a chez nous non seulement de l'argent, mais du patriotisme. Qu'il y ait de l'argent et luême de la confiance, le dernier emprunt l'a prouvé; uiais il n'a pas prouvé autre chose; ceux qui ont acheté de la rente à 8'2 francs songeaient à faire un bon placement, et non à racheter leur pays. Cent francs versés gi'atuitement à la caisse du Comité central pour la contribu-

APUÈS LA (.lEIUiE 189

tion palriuliquL' iiidiijiu'iit j»lus de cœuret d'espril puljlic i\\\\\n million déposé chez l'agent d(3 change pour achelcr les renies du prochain enipiunt. Ur, l'essenliel en ce nionjenl, c'est de montrer aux étrangers que les Français tieiHienl à la Fi-ance; il n'y a j)as de meilleur moyen pour être ménagé et respecté. In journal allemand disait dernièrement que cette taxe spontanée, si elle est universelle et grande, sera « une défaite morale » pour la Prusse. Cela est vrai; cai' alors il sera admis de tous, même de la Prusse, que les trente-six millions de Français ne sont pas un troupeau qui marche au hasard sous un paire de rencontre, et que les pillards de grand chemin peuvent à volonté tondre ou se partager; on verra qu'au hesoin le troupeau sait de lui-même se ranger en ligne, présenter les cornes. Ce n'est pas « l'égoïsinc », comme disent les Allemands, qui nous rend faihles; c'est l'hahilude de nous laisser conduire par autrui, d'attendre le signal et la voix du chef. Sitôt (|ue nous voudrons nous entendre, agir de concert et })ar notre propre initiative, nous serons forts. — Voilà encore un <les avantages moraux de la contrihution volontaire : elle est une action personnelle et concertée, un premier pas vers le gouvernement de soi par soimême; elle propose un hut commun à des milliers d'individus; elle les rapproche par des comités et des correspondances; elle leur lait traverser les diveis tâtonnements par lesquels on s'exerce dans l'art de s'associer; elle leur enseigne cet art et les prépare ainsi à la vie }»uhlique. Aujourd'hui, en France, toute œuvre

190 CorUŒSPONDANCE

«|ui f,M(Hipo ciisl'iuIjIc plu^iours lioimni's osl une bdiiiR* œuvre, d'autant meilleure qu'elle les groupe par un motif plus désintéressé.

Il faut donc laisser distinctes et faire marcher de finiit les deux entreprises : l'une (jui est l'emprunt par lÉlat. l'autre qui est la contribution volontaire; l'une pul)li(jue, officielle, fondée sur l'intérêt privé, sur l'a}»pàl du f^ain, sur le désir de bien placer son argent; l'autre individuelle, libre, fondée sur le patriotisme et sur la volonté de délivrer le pays. Aucune d'elles ne fera tort à l'autre; au contraire, la seconde, si on l'emploie bien, sera singulièrement utile à la première; et c'est ici qu'à c(Mé de l'avantage moral apparaît l'avantage financier. L'emploi de notre offrande est tout indiqué; insuffisante» pour payer les Allemands, elle suffit }>our sauver nos finances, et c'est sur ce point que je sollicite avec déférence toute l'attention du Comité central. — A mon sens, la contribution volontaire doit servir, au fur et à mesure qu'elle sera versée, à amortir la dette contractée envers les Prussiens. Voilà un but |)récis; si on l'aecepte, qu'on le dise tout haut; chacun alors saura exactement l'emploi de son offrande. 11 ne la considérera plus comme un simple appoint destiné à parfaire, peut-être inutilement, la masse des millions qu'il va falloir demander à l'emprunt. Au contraire, pour peu qu'il réfléchisse, il comprendra que cette contribution, maigre et de médiocre effet si elle n'est qu'un appoint, pouna rendre au pays le plus sûr et le plus grand service, si elle est affectée

APRÈS I.A (.IKHRK 191

cxpresséiiienl (M uui(iueiiu'iil à l'aiiioi'lissemeiil duiil nous parlons.

En ellel, supposez qu'elle monte à ÔUO millions lie francs par an pendant trois ans, échelonnés par versements mensuels. Cela fait 25 millions par mois employés à l'amortissement, à peu près la somme que les Américains emploient chaque mois au rachat de leur dette. Or, grâce à ce rachat mensuel, la dette américaine est maintenant au pair; par conséquent, il y a lieu de croire que, grâce à un amortissement égal, la rente française monterait pareillement au pair.

D'où il arriverait qu'au lieu d'emprunter à 1)0 francs, ou même à 88 francs, les 5 milliards que nous devons payer à l'Allemagne, nous pourrions les emprunter à 100 francs. A ce taux, la quantité de rentes émises serait diminuée de plus de 500 millions. Ce serait donc r»00 millions de moins dans notre dette future, 500 millions d'épargne, 500 millions de hénéfice net. Ainsi, quiconque donnerait 100 IVancs ferait gagner à la France 100 autres francs par delà son offrande; de fait cette offrande serait doublée par son emploi. Cela vaut la peine qu'on le dise et le répète; car les gens ne consentent à donner que lorsqu'ils voient d'avance avec certitude l'effet et l'efficacité de leurs dons. ■ Suivons maintenant le détail de l'opération et de ses chances. Il me semble d'abord que les comités devraient fixer un chiffre précis, un mininmm, d'après lequel chacun se taxerait lui-même. Sinon l'offrande sera tout arbitraire et dans ce cas les suggestions de l'intérêt

pLM-soiiiH'l sont tiiiij(iui> plus iurlo. Au contraire, le cliifîre une fois admis, Ijien des gens. }iai' conscience, honneur ou respect humain, se feiont un scrupule de rester au-dessous. Prenons celui qui a été adopté déjà par plusieurs administrations, par divers ateliers, par quelques écoles et qui est à la portée de toutes les bourses, même des plus minces, c'est-à-dire un jour par mois de salaire, revenus ou bénéfices, en d'auti'es termes, un trentième du revenu annuel, quelle qu'en soit la source. Un journalier, un domestique peut, sans trop d'efforts, faire ce sacrifice aussi bien que le plus riche capitaliste, et le plus grand industriel.

M. ïliiers évaluait à 15 ou 16 milliards par an le revenu total de la France, et plusieurs économistes que j'ai consultés jugent que ce chiffre n'est pas très loin de la vérité. Le trentième de ce revenu fait 500 millions; réduisons-les à 500; avec de la bonne volonté on peut les avoir, et c'est là justement la somme qui, échelonnée en versements mensuels, fournirait chaque mois î25 millions à l'amortissement dont on a parlé. Quant aux movens, divisons, à l'exemple de Nancy, la souscription eu deux étapes : la première dans laquelle les souscripteurs ne s'engageront que si la souscription atteint tel chiffre: la seconde dans lafi'u^lle ils s'engageront tout à fait. A chacune de ces deux étapes procédons par paroisses et par communes, par quartiers et même par rues: presque toutes les sociétés et associations de France, beaucoup de conseils municipaux, beaucoup de curés, avec la permission déjà donnée de

leurs évèqiies, nous y aideront; en outre, tout particulier qui en emploie d'autres, négociants, industriels, banquiers, notaires, propriétaires de campagne, pourront inscrire à côté de leur nom et de leur offrande, les noms de fous leurs subordonnés et par là provoquer aussi leurs offrandes. Ici Tamour-propre et le respect humain doivent être les auxiliaires du patriotisme: il faut que chaque commune sache le chiffre des engagements mensuels et annuels de sa voisine, que chaque particulier sache le chiffre de l'engagement annuel ou mensuel de son voisin, qu'il puisse l'estimer, l'honorer, le louer tout haut, ou le tenir en mince estime. — A cet effet, deux choses sont nécessaires : l'une est que dans chaque mairie, dans chaque église, la liste de tous les habitants soit affichée, et en regard de chaque nom, le chiffre de sa souscription, grande, petite ou nulle; la seconde est que chaque journal de province publie toutes les semaines la liste des communes de son arrondissement, et en regard de chacune le chiffre de sa souscription, grande, petite ou nulle. Soyez sûrs que le samedi, au marché de la ville, les gens de la commune réfracta ire baisseront les yeux devant ceux des autres paroisses; que le soir, au cabaret, le paysan qui aura tenu sa poche ft^nnée sera honteux devant son voisin, (|ui aura donné un jour par mois de salaii'e; que le propriétaire égoïste se trouvera mal à l'aise devant son fermier et ses domestiques, s'il a tenu sa bourse close pendant que sur leurs petits gains ils faisaient œuvre de bons Français. — FncoiT un mol : que dans chaque

H. TMNK. (OI'.RF.SPONDANCE. III. jô

diocèse Tévêque autorise ou même invite ses curés à prêcher sur ce sujet le dimanclie. La plus grande partie de leur auditoire consiste en femmes: ce sont elles qui. dans chaque petit ménage, tiennent la hourse, et la chaire dans chaque village est le seul endroit d'où descend la parole publique. — Après avoir regardé longtemps et de près l'histoire et les mœurs de la France, je crois que parmi les nations, il n'y en a point qui aient plus de cœur; seulement, par Teffet ancien des institutions politiques, cette générosité native ne sait pas s'employer dans les affaires publiques, et, par un trait particulier du tempérament national, elle n'est jamais accompagnée de sang-froid; il faut au Français de l'excitation, un élan, la contagion des émotions environnantes, l'énuilation, Tidée des regards fixés sur lui. La France ressemble à un soldat (|ui, à l'ordinaire, s'amuse, paresse, plaisante el gronde contre son officier, mais qui, au feu et sous les yeux de ses camarades, est capable de dévouements subits, imprévus et sans limites. Personne ne sait ce qu'il adviendra de cette contribution volontaire; mais il n'est pas impossible qu'à un moment donné, la France y aille tout entière et d'un élan, comme au feu.

API'.ÈS I.A OrFliRE 105

A M. AT.EXAXriRE DF.XUELLE

21 f('vrior 1S7-2

Mon clior prre, .... l/avpnir politiquo ost livs imir: jWi dinr liier avec mes amis chez Brébanl', on s'.itlnnl à un (•(iinplot l)onaparliste; c'est pour cela que la Droite et le Centre essayent de s'unir par un manifeste pr.'cis. Dans ces conditions, le danger dici à deux mois est la guerre civile entre deux fractions de l'armée, ce qui nous mettrait dans l'état de l'Espagne ou du Mexique. Peutêtre essaiera-t-on de nommer le duc d'Aumale viceprésident sous M. Thiers, pour avoir un chef titré (pii monte à cheval en cas d'un nouveau Boulogne ou Strasbourg bonapartiste. — ("/est désolant : le statu quo, s'il pouvait durer, ferait l'éducation libérale et parlementaire du pavs. Maison ce moment personne ne peut rien prévoir. — C'est en partie pour cela que je voudrais voir ces propriétés qu'on m'offre en Savoie. D'ailleurs mon cours est fmi: avant de me jeter à plein corps dans mon futur livre, je voudrais faire ce voyage; le temps est doux et charmant. Si M. Desjardins est pressé, ne pouvez-vous le laisser partir, rester à Venise, et dessiner là tout à loisir? C'est la ville du repos et de la liberté intellectuelle; vous auriez plaisir à Irav.iilb'r

1. i;:mci(Mi diiu'i- Sainic-Beiive s't-l:iit n"iiis|i(irl(' du ivsi;iiir;iiil ^lasiiv au restaurant IJrébant.

100 r.nRRESPONDANCE

seul pt (raiTach(^-pi(Hl. Je me sniive à la bibliothèque,

où je recommence mes lectures.

A MAfiAMF. TT. TAIXE

(lliAlonny, 24 mors 1.S72

M. Thiers a fait ajourner inrb'finiment les interpellations (le Mgr Dupanloup, vous en sentirez le contre-coup flans les journaux italiens'.

.le suis accablé de lettres à écrire, de demandes d'articles, etc. Quand pourrai-je avoir enfin la tête libre et me livrer à mou ouvrage? Je travaille la plus grande pai'tie de la journée, la mise en train est pénible. Les idées ne poussent plus précises et ordonnées comme des gerbes. Mon esprit a vagabondé, il n"a plus la discipline rigide qui lui permettait tout de suite de trouver j'oidre et l'architecture des idées. Cependant, plus j'y pense, plus mon petit plan provisoire me pai^aîf devoir être définitif.

Article sur un Séjour en France dans la revue littéraire de Germer Baillière, par un nommé Loiret, qui croit à la Piévolution comme les catholiques à l'église, et trouve que j'ai fait presque une mauvaise action. 11 affirme qne ce livre ne peut être l'ouvrage dune femme, que c'est une grande calomnie commandée et payée par

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