lAl.NL. — COUUESPUNDANCE. Ili
La croix était alors lui aiguillon tout-puissant ; et le sentiment du corps, la gloire du régiment, de la chirurgie, étaient les mobiles.
A GEORGES BRAXDES
Pari^, 18 Jiovcmbic 1872
Mon cliei- Monsieur Brandès.
Gest moi qui vous demande pardon; j'ai reçu votre livre' et votre lettre, il va six semaines, au moment de revenir à Paris; mais il m'a fallu emménager et depuis j'ai passé chaque journée aux Archives où je trouve la correspondance manuscrite des ministres et de tous les administrateurs, gouverneurs, intendants, connnandants militaires, officiers municipaux, etc., de 178'J jusqu'à 1705 et au delà. Chaque soir, j'étais si las que je difîéj'ais toujours d'écrire. Je vous ai lu et je ne m'étonne pas de votre succès. Même dans la traduction allemande, je sens le mouvement du style, le naturel de la conversation, la force et la vivacité de la conviction. Mais chez nous, la position est tout autre; vous comijattez pour lémancipation de l'esprit contre le formalisme orthodoxe et inerte ; en France, quoique les cléricaux ne valent rien, les radicaux sont pires, étant aussi bêtes et plus violents.
1. Le 1-' volume des Grands courants littéraires du xi.v^^ siècle.
AI'IIÈS l.A GlEKr.t '211
Recevez loules mes lelicilalioiis; ma seule prière est
que vous ne vous engagiez qu'à demi ; il ne iaut jamais
verser tout entier d'un seul côté; car des deux côtés
il y a une ornière.
Je n'ai guère de renseignements à vous fournir poui' la question que vous me faites. Le petit morceau de Sainte-Beuve auquel vous faites allusion est le plus instructif. La littérature de la Restauration en France a peu emprunté à rAllemagne; on ne savait pas Lallemand; on a plutôt étudié les Anglais; en somme, ce juouvement a été très spontané et très original; il est indépendant du mouvement analogue et antérieur de l'Allemagne. Les premiers qui, chez nous, aient étudié et lu véritablement lou à peu près) l'allemand sont Gérard de Nerval, traducteur de Faust, et Pliilarèle Chastes (nombreux articles); la langue, la structure des phrases, la terminologie abstraite, l'absence de déduction rectiligne nous sont antipathiques ; de temps en temps un ouvrage isolé, iNiebuhr, Herder, Kant, Reck était traduit ; quelques curieux ou spécialistes le lisaient; nutis il n'avait pas d'action, le public ne se l'assimilait pas. Renan et Heine sont vraiment les piemiers qui aient introduit chez nous des idées alleuiandes, Fun par ses remaniements originaux et son style exquis, l'autre par sa clarté plastique et son esprit de démon malade. Joseph de Maistre a su l'allemand, mais tard, et je ne crois pas qu'il ait beaucoup enjprunté aux idées allemandes; de même Tocqueville à la fin de sa vie: c'a été pour lui un conqtlémenl d'éducation, non
212 CORIŒSl'UMiANŒ
une éducation. M. Guizot Ta su jeune et s'en est servi pour son histoire de la Civilisation en France et en Europe; il a notamment beaucoup étudié Savigny ; mais l'influence de l'Allemagne sur sa façon de pensera été failjle ; il me disait il y a trois ans que, depuis Ottfried .MiUlei% toutes les théories historiques des Allemands, par exemple l'histoire de Mommsen, étaient de la fantaisie, des thèses a priori construites par des savants de cabinet; son tour d'esprit est tout anglais.
Vous pouvez, je crois, poser en règle générale que jusqu'ici, sauf une ou deux exceptions, les Français n'ont lien tiré de l'Allemagne; la dislance des deux formes desprit est trop grande, suitout en littérature, en religion, dans les arts, et en général dans tout ce qui touche le monde moral.
Dans le technique et le positif, il en est autrement; nos philologues, physiologistes, physiciens, botanistes, etc., les étudient et profitent d'eux; sur un texte, une expérience, une observation matérielle on peut s'entendre; pour le reste, pour l'interprétation, pour les vues générales, pour les sentiments, les deux ii;i(iuiis sont aux deux jxMes. Je crois même que les Allemands entrent plus difficilement dans notre forme d'esprit que nous dans la leur. Voyez à ce sujet, dans Vllhloire de la liUéralure duXVIII^ siècle, parHettner, son jugement sur Voltaire.
Vous ne me donnez pas votre adresse, jespère néanmoins que cette lettre vous arrivera.
Je vous serre la main bien amicalement.
APRES [.A (ilERHE ^21"
AU OTRECTKrR DT Jonriuil (les Débais
l'.iris, 10 dccembro IS72 Monsieur lo llircctciir',
Laiibardomont disait î\\\\n\ |)eul toujours pendro un Jionuue sur deux lii-nes de son écriture; j'éprouve aujourd'hui combien cette maxime est vraie. A la séance du 16 décembre, dans l'Assemblée nationale, M. Xaquet s'en est souvenu pour lui, mais il ne s'en est pas souvenu pour moi. Il pense « que la moralité, le mérite et le démérite sont des faits d'organisation », « qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borgne ou bossu », et il annonce, d'après une phrase de moi, que j'ai dit la même chose. Je n'ai pas dit la même chose, et les personnes qui voudront bien consulter le passage verront sans peine qu'il a un tout autre sens : « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend-. » — C.elane signifie pas du tout qu'il faut chercher ces données simples dans les « faits d'organisation )», dans la structure et le jeu