‹ Sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 9 sur 136 · L\ MEURE · texte numérisé non relu

L\ MEURE

lieaucou}» de livres jinylais : histoire, liltérature classique, romans; flans les heures trop douloureuses où la plume lui tombait des doiirts, M. Taine eut donc la ressource de quelques lectures.

L'armistice, la i-eddition de Paris, les élections à l'Assemlilée nationale, en posant les graves questions de la paix et du régime sous lequel la France allait tâcher de reprendre la vie normale, tirent sortir )1. Taine de la réserve qu'il s'était toujours imposée sur les questions politiques. Déjà pendant les dernières semaines, il avait entretenu quehiues relations courtoises avec M. Anatole de la Forge*, le préfet de la Délense nationale; mais celui-ci était un chaud partisan de (iambetta, et dans le conflit qui s'éleva bientôt entre Jules Simon et l'illustre tribun, à propos du décret d'inéligibilité, M. Taine prit énergiquement parti pour son ancien maître et ami. 11 rédigea une protestation- contre le décret deGambetta

i. ir. Anatole de la Forge (18:20-1892;, piibliciste et hoiiinie politique, préfet de l'Aisne après le i septembre, blessé en défendant la ville de Saint-Quentin, venait d'être nommé préfet des Basses- Pyrénées.

2. Ce décret de Gambetta frapjiait d'int'lij^ibilité les fonctionnaires et les candidats officiels sous lEmpire. Voici le texte de la protestation : « Les électeurs soussignés du département des Basses-Pyrénées, à propos du dissentiment qui s'est élevé, au sujet du décret électoral, entre le Gouvernement de la Défense nationale siégeant à Paris et la Délégation de Bordeaux;

Considérant que la Délégation de Bordeaux n'a de pouvoirs que ceux quelle a reçus du Gouvernement de la Défense nationale;

Oue dans le cas en question le Gouvernement de la Défense nationale s'est prononcé expressément par l'organe d'un de ses membres, M. .Iules Simon, chargé à cet effet de pleins pouvoirs;

Que le décret électoral, tel que l'a rendu le Gouvernement de la Défense nationale, est le seul libéral et démocratique, puisqu'il est le seul qui respecte complètement l'initiative et la liberté' des •"'lecteurs ;

Déclarent adhérer à ce décret, protestent contre le décret contraire, et voteront selon leur conscience, sans s'arrêter aux prétendues incompatibilités édictées par la Délégation de Bordeaux. »

et la lit circuler à Pau où elle recueillit de nombreuses signatures; le retrait du décret la rendit du reste superflue. M. Taine se mit également d'accord avec un groupe de ses amis et voisins sur le vote* au scrutin de liste pour les députés de Paris; ils eurent la satisfaction de voir passer un certain nombre de leurs candidats.

Après les premiers actes de l'Assemblée nationale et la conclusion de la paix, M. Taine n'attendit plus que le rétablissement des communications pour rentrera Paris. 11 avait hâte de reprendre ses cours de l'École des Beaux-Arts, d'autant plus qu'il désirait les terminer avant le 15 mai. Il avait accepté, en efifet, une invitation du Taijlor-Instituted'Oxfonl, transmise par le professeur Max Mùller, pour y faire une série de conférences sur un sujet littéraire. Ces conférences devaient commencer à la tîn de mai. 11 rentra donc à Paris le 12 mars et de là se rendit à Chàtenay où il put constater les ravages de l'invasion : la maison de son beau-père, qu'il habitait, avait cependant été relativement épargnée; les Bavarrois y avaient établi leur état-major et il semble que quelques-uns des officiers aient eu connaissance du nom de M. Taine, car les livres en particulier furent respectés; la population y était revenue en masse, chacun s'elforcait de réparer les dégâts de la guerre, lorsque, le 18 mars, l'insurrection de la Comnnme vint de nouveau troubler profondément l'ordre renaissant et exposer la France au plus extrême péril.

1. Le vote avait été autorisé au lieu de la résidence provisoire, beaucoup d'électeurs se trouvaut, par le fait de la guerre, éloignés de leur circonscription électorale.

2. La fondation Taylor, destinée à l'étude des langues et littératures européennes modernes, compreud en outre une bibliothèque: elle est gérée par des curateurs.

LA GUEIUIE

A SA MERE

Chàtcnay, 9 août 1870 Tu sais les tristes nouvelles de l'armée ; elle est mal commandée, le courage des soldats ne suffit pas, nous n'avons pas de tacticien, ni de tête supérieure dirigeante. L'impression de tous les gens que j'ai vus est mauvaise, il est possible que les Prussiens viennent jusqu'à Paris. — En ce cas il est probable que nous quitterons la campagne pour revenir rue Vaneau et rue Barbet-de-Jouy. S'il y a une bataille perdue près de Metz, nous partirons tout de suite, nous ne voulons pas laisser nos femmes à la merci d'une occupation militaire. Plusieurs personnes ici et aux environs feront de même.

Je suis allé hier à Paris pour me munir d'argent ; il faut en avoir chez soi pour un cas semblable, si Paris est assiégé, si les affaires sont trop troublées. — X.elY. sont pris pour la garde mobile ; la mère du premier est dans les larmes, celle du second, au contraire, est très brave et très patriote.

Bien des gens pensent que si les revers continuent, il y aura des troubles à Paris, peut-être une révolution ; on parle de demandei' l'abdication de l'Empereur; mais, à mon sens, il n'y a pas d'homme qui puisse rallier l'opinion, être chef; nous n'avons devant nous que du noir absolu ; personne ne sait ce que vont devenir les affaires; en tout cas, la passion nationale exaspérée commence à s'en prendre à l'Empereur et à tout son

•0 t:(iRIiESPOM)ANCE

gouvernement de la mauvaise conduite de la guerre. Nouvelle raison pour que tu ne reviennes pas à i^aris*; si nous n'y revenons pas tout de suite, si nous hésitons encore, c'est pour ce motif.

Ce grand malheur puhlic et le désarroi général nous occupent sans cesse; on attend des nouvelles toute la journée, il est bien difficile de travailler, tout le monde est désolé et morne. Du deuil et des malheurs partout.

A SA MEP.i:

Tours. 28 août 1S70

.... Nous venons d'arriver à Tours, hôtel de Bordeaux; M. Denuelle nous y rejoindra probablement lundi. Vous savez que le prince royal marche sur Paris-, ses courriers pourront être dans la banlieue dans deux ou trois jours, lui-même sous les forts dans six jours.

Ainsi pas de délai, partez'. Remarquez que la loi militaire affichée ces jours-ci permet d'exclure de Paris les bouches inutiles, notamment les femmes. Ainsi, venez nous rejoindre â Tours. Prévenez-moi par un télégramme pour que j'aie des chambres. Le train venant de Paris était énorme aujourd'hui ; on sent que le danger est imminent.

1. Madame Taine était à Brest chez sa f]ll(\ Madame Chevrillon.

2. On sait que ce mouvement fut arrêté par suite de la retraite de l'Empereur sur Sedan.

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