A M. C. COIGNET
Anvers, 20 octobre 1867 Monsieur,
Ma mère, que j'ai priée en mon absence de lire mes lettres, m'envoie un extrait de la vôtre. Celle que je vous 'ai écrite est trop visiblement personnelle pour être insérée dans un journal ; je vous le faisais remarquer en finissant. Mais s'il vous paraît intéressant de marquer « la position de la question », laissez-moi vous dire que j'ai touché ce point ailleurs, et avec toute l'attention que réclame un débat public; c'est dans la préface de la deuxième édition des Essais de Critique et d'histoire. Là, vous trouverez, après l'exposition complète de la méthode, la réfutation des objections qu'elle soulève. J'y réponds entre autres aux reproches de supprimer l'individualité et la responsabilité, et je tâche de montrer l'erreur principale qui règne en ce sujet ; on prend des signes pour des choses, selon l'habitude scolastique, et l'on ne voit pas le sens exact des mots : loi, force, personne, etc.
Bien loin de refuser la discussion sur ce point, je l'accepte et de grand cœur, et s'il vous était agréable de vous en charger, après avoir lu les admiral)les chapitres de Stuart Mill, d'Herbert Spencer, de Bain, je serais heureux de voir le débat repris par un esprit attentif et convaincu. Ne pensez pas que mon opinion soit nouvelle ; la grande moitié des philosophes est
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déterministe ; les stoïciens, Spinosa, Leibnitz au premier rang, tous les grands Alloniantls modernes; ajoutez des hommes de sens exquis, Voltaiie et Vauvenai-gues; comptez encore tout le mouvement des sciences modernes, les psychologues anglais, k's statisticiens, les trois quarts des aliénistes; la théorie actuelle des forces et de leur équivalence va dans ce sens, et, bien loin d'enchainer l'homme dans la résignation fataliste, cette théorie augmente sa puissance et son espérance en lui montrant les conditions de sa transformation et de son action.
A M.VDEMOlSlil.LL; D.
Orsay, 22 mai 1868 Vous savez comment j'ai passé la soirée hier. Avec George Sand et le prince Napoléon, il y avait Renan et Marchai le peinire; Flaubert retenu à Rouen manquait. On a causé théâtre ancien et moderne, exposition de cette année (sur M. Lelèvre notamment; le portrait est celui de sa sœur, il parait qu'il s'est donné des libertés de frère : l'original est plus joli et ne ressemble pas beaucoup); académie des Inscriptions et travaux historiques, enfin et surtout politi({ue générale et affaires cléricales. Voici un seul mot de George Sand, bien généreux et naïf comme tout ce qu'elle sent et ce qu'elle dit. Nous comparions le théâtre au roman, et «je lui disais qu'un romancier me semble descendre lorsqu'il écrit pour
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le théâtre, parce qu'il est obligé d'effacer ses finesses, ses analyses délicates, ses dessom^, de subir les nécessités de la rampe, de la scène et les exigences d'un public de hasard. « (^ela est vrai, dit-elle, mais j'aime le théâtre, parce qu'on y travaille en compagnie et qu'on est plusieurs à porter la même pensée. » — Vous l'econnaissez ses instincts de fraternité et même de socialisme. Elle disait aussi à Renan qui est pessimiste sur la France et la politique : « Vous savez trop bien le passé ; pour croire, espérer et agir, il faut voir surtout l'avenir ». Toujours le même souffle de jeunesse et d'enthousiasme, avec un air calme et un grand goût pour le silence. Je vous avoue que j'aurais mieux aimé être seul avec elle et Renan; on ne cause bien qu'à trois; mieux vaut encore n'être que deux; on peut alors questionner à fond, voir le dedans, laisser .tomber tous les voiles et toutes les convenances de la politesse.... Renan et Berthelot ont besoin pour travailler, l'un de son laboratoire, l'autre de sa bibliothèque. Ils viennent de leur maison de campagne de Sèvres tous les matins à Paris, vers neuf heures, travaillent enfermés jusqu'à six heures du soir. — Pour moi. je n'ai besoin que de soixante volumes à peu près, j'en fais une caisse que j'emporte avec moi; ajoutez quelques petits voyages à Paris pour causer avec les gens spéciaux ou aller aux bibliothèques, j'ai tout ce qu'il me faut de matériaux.... J'ai une sorte de chemin à creuser dans une côte dure, inégale, escarpée ; quelquefois une journée, une semaine se passe sans que j'avance;
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j'ai rencontré un l'oc contre lequt;! rnos oulils s'émoussenl; par exemple hier, en toute ma journée j'ai fait une demi-page. Très souvent aussi, à cause de la difliculté du sujet, la matinée se passe à tourner en rond dans la chambi'e; je suis en train de ranger mes idées dans ma tête, de revoir l'ensemble de mon sujet, de choisir entre les percées possibles ; c'est au bout de deux on trois heures seulement que le choix et la lumière se font. Hier, à la fin de l'après-midi, j'ai eu la conclusioti d'un chapitre essentiel, d'une grosse idée qui, si elle est juste, servira d'arc-boulaiit à tout un morceau de l'édifice. Mais en revanche vers quatre heures j'étais las et je n'étais plus bon à grand chose. J'ai joué un peu de piano, et fort mal.
A M. JOHN lUUAMi'
Orsay, 15 août 1868 J'ai fini le petit volume intitulé Philosophie de tort (hms lea Pnijs-Bas. On va l'imprimer et j'aurai soin que Germer Baillière vous l'envoie. Je suis toujours enfoncé dans mon Traité de l' Intelligence ; c'est une rude besogne et je ne la terminerai pas encore cette année.
1. M. John Durand, né aux Élats-l'nis. d'une famille de réfugiés de la Révocation de l'Édit de Nantes, a traduit en anglais une grande partie des œuvres de M. Taino, notamment la Philosopliie de l'Art et les Orif/nies de la France contemporaine; il a été pendant plus de vingt-cinq ans lun des plus fidèles amis de M. Taino.
Je VOUS remercie d'entreprendre la tradudion de mon Idéal dans l'art. Ces théories abstraites trouveront-elles des lecteurs en Amérique? A vous d'en juger; pour mon compte, je crois qu'ils trouveraient plus d'intérêt à un livre de faits comme la Philosophie de l'art dans les Pays-Bas. Probablement, mon cours l'an prochain aura pour sujet l'art antique.
Vous êtes aussi bien que moi au courant de nos nouvelles littéraires et politiques. — Le ton de la polémique devient violent comme aux approches d'une explosion ; conservateurs et libéraux, catholiques et libres-penseurs semblent exaspérés. Plaise à Dieu qu'ils en restent aux paroles ! Mais chez nous, vous le savez, l'action suit de près ; on manque de patience et l'on thiit par dire : (( Tirons-nous des coups de fusil et que cela finisse ». — Or, à mon avis, toute violence réprimée ou victorieuse aura pour effet de retarder l'établissement du régime modéré et libéral qui est le seul passable. Une bourrasque républicaine nous mettrait aux mains d'un dictateur militaire et du clergé ; des brutalités gouvernementales ou une inquisition cléricale provoqueraient une secousse révolutionnaire.
Mais les gens rassis se trouvent embarqués connue les autres dans le navire commun et sont obligés de subir ce qui arrive.
Adieu, cher Monsieur, veuillez nous tenir au courant, M. Germer Baillière et moi, du succès ou de l'insuccès de notre publication commune; ajoutez-y pour moi des nouvelles de votre santé et de tout ce qui per-
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sonnelleinent vous conccrno, et acceptez une cordiale poignée de mains.