‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 22 sur 141 · A M. CORNELIS DE WITT · texte numérisé non relu

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, '27 mai 1854 Mon cher de Witt, j'ai eu le regret mercredi dernier de ne point rencontrer M. Guizot; jeudi, j'ai craint d'être importun la veille d'un départ, et je n'ai pu lui dire combien j'étais heureux de son approbation et reconnaissant de son appui. Je vois par ta lettre ce que je savais d'avance, que son suffrage est pour 80 pour 100 dans mon succès'. Guillaume a été excellent pour moi; partout où je me tourne, j'ai des remerciements à faire, et je les fais de grand cœur, à toi tout le premier. J'espère que tu m'aideras pour les autres. Je n'étais plus accoutumé à rencontrer de la bienveillance. Celle-ci me dédommage et au delà de tous les ennuis que j'ai subis.

Je partirai à la fin de juin probablement, je ne sais encore pour quelles eaux; le médecin décidera. J'ai quitté mon homéopathe qui m'ennuyait, et je crois que le mieux que je lui attribuais vient de l'été et de la présence de ma mère. Bien des médecins sont sceptiques en médecine, j'en vois qui ne croient qu'au quinquina et à la chirurgie. Cette vérité ressemble peut-élre à tant d'autres qui se fondent entre les doigts quand on

1. M. Guillaume Guizot avait cru pouvoir annoncer à M. Taine le succès de Tite-Live à l'Académie. — Voir les lettres des 3 et 7 juin.

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les presse. Je vais laisser faire la nature, elle fera mieux que les inédicameiils.

II me semblait que Thucydide ressemble à la iiouvelie histoire dont nous parlions* par la sévérité, l'énergie et la précision. Tous deux donc racontent les événements sans y intervenir; ils s'effacent, les faits parlent d'euxmêmes, sans avoir besoin d'interprète; il semble qu'on soit face à face avec le passé. Dans les jugements, même gravité et même force ; on sent le poids d'une réflexion intense et impartiale, qui ne vous demande pas un assentiment, mais vous impose une conviction, et parle comme si elle était en face non d'un public, mais delà vérité. — Je reconnais comme toi de grandes différences. Thucydide est le premier Grec qui écrive sur la politique. Il accumule les idées dans ses discours au point d'être fatigant. Ajoutez que son récit est un journal, et que l'ordre chronologique empêche de voir le grand mouvement et la marche dramatique des événements. Les anciens composent moins bien que les modernes. 11 n'y a point de philosophe chez nous dont les ouvrages soient aussi peu suivis que ceux d'Aristote. — Pour les réflexions morales, tu verras un morceau bien beau et bien triste après les séditions de Corcyre. J'imagine aussi que tu es encore dans le premier livre, lequel est occupé en grande partie par un exposé de l'ancien état de la Grèce. Au reste, tu reconnaîtras, je crois, que nul historien ancien n'a plus de ressemblance avec celui

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