‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 26 sur 141 · Lettre de M. Villem;iiii à M. Guizot · texte numérisé non relu

Lettre de M. Villem;iiii à M. Guizot

i' Mon cher ami, vos armes ne sont lieiireuses <|ue dans vos muifis. IN'ous avons été battus sur le prix do Tite-Live. après une longiue séance où j'ai dii de mon mieux de bonnes raisons, et où M. Vitet, qui avait Ju l'ouvrage, a parfaitement discuté. Du reste. en regrettant ce résultat, je crois, lonmie on l'a dit tloquemment de tous côtés, que c'est pour le bien de l'auteur, dont l'ouvrage, facilement amélioré, sera couronné l'an prochain... »

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iiR'iils sur corl;iiiis (loiiles. Quelcjucs mois t'cliappés me l'ont croire que votre conjectui-e est vraie'.

Uemanierai-je mon mémoire? J'ai causé avec plusieurs de mes adversaires, et si je les entends bien, il faudrait suppiimcr luut ce qui vaut la peine d'être conservé. Suis-je même assez (lexii)le pour réussir dans cette voie ? Autrefois je l'aurais pu; j'eus une fois un |»rix de version parce que, pour plaire au |)rofesseur, j'étais parvenu à mettre trois sens dans chaque phrase de la traduction. Je me laissais conduire à cet aimable guide. Cet heureux temps n'est plus. D'ailleurs j'aurais peur de choquer l'un en contentant l'autre. Tel juge m'a dit que ma première page sur Montesquieu était excellente, tel autre qu'elle était ridicule. Mes philosophes d'Allemagne enseignent bien la doctrine de la conciliation (les contraires. Je ne sais si je serai capable de l'applicjuer.

Vous êtes bien l'homme selon mon cœur avec vos grandes lettres. Et sur Beyle encore ! Vous me gâtez et j'ai peur de vous répondre ; je vous répondrais trop.

Là-dessus je suis comme Nestor; je parlerais un an,

1. LeUro de M. Guillaume Guizot, du h juiu 1H54 : « Je foupconiie qu'il pourrait bien y avoir quelque ingrédient venu du Ministère de l'Instruction publique, dans la pilule amère que certains clierchent à vous administrer. M. Fortoul, n'ayant pas été nonnné l'autre semaine [à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres] doit avoir de la rancune contre le parti libéral de l'Institut, contre mon père entre autres; et comme il vous connaît d'autre part (Voir Correspondance, t. I""', p. 230), il aura peut-être engage ses amis à le venger sur votre dos de sa propre défaite. »

OU même deux ans de suite, en vous lassant sans me lasser. Permettez-moi seulement de répondre à votre principal reproche. Il ne sera jamais populaire, et par sa faute, vous avez raison. Mais est-ce une faute? Le but d'un artiste est-il d'être lu? Oui, s'il cherche la gloire, l'ai'gent, l'utilité publique; non, s'il aime le beau purement et uniquement. Beyle a écrit pour se faire le plus grand plaisir possible, abstraction faite du public; j'aime cette abstraction ; ce n'est point insolence (du moins dans la Chartreuse et Julien), c'est théorie et vivacité de conception. Lisez comme preuve sa lettre à Balzac. — Pourquoi les artistes se considéreraienl-ils comme précepteurs du genre humain ; ils adorent une idée et non la foule ; c'est à nous, commentateurs, à introduire chez eux le public. Si le but d'un écrivain est d'intéresser et d'instruire un grand nombre de lecteurs, rOncle Tom est le premier des chefs-d'œuvre Je suis là-dessus bien plus aristocrate que vous, en fait de science comme en fait d'art. Croyez-vous qu'Aristole écrivant sa Métaphysique, ou Spinosa son Éthique, espéraient des lecteurs? L'un montrait ses notes à Eudème ou à Théophraste, l'autre envoyait ses théorèmes à Louis Meyer, tous deux parfaitement persuadés que leurs analyses ou leurs déductions ne changeraient pas la plus petite chose aux affaires humaines, fort certains d'être défigurés, oubliés ou vilipendés pendant longtemps : ce qui est arrivé. Au sommet des idées, on vit solitaire, c'est tant pis pour ceux qui sont eu bas, non pour celui qui est en haut. Je cite à un ami du

grec iiii mot d'Aristote : o Plus une science est inutile et impopulaire, plus elle est précieuse ».

Je pense comme vous sur mes Jeunes Gens de Platon; je m'étais fait Grec en les étudiant, j'avais oublié l'indécence; c'est la même faute pour les traductions. Le Platon élégant de M. Cousin ne ressemble pas du tout au Platon négligé, presque enfantin, toujours naturel, qui est le vrai. 11 serait choquant s'il se monti'ait tel qu'il est. C'est toujours la même régie. Il faut habiller les idées, sinon un commissaire arrive, les juge immorales et les met en prison.

Serez-vous assez obligeant pour me consoler de ma déconfiture? Le moyen est aisé, écrivez-moi le plus souvent et le plus longuement possible, et croyez-moi votre très affectionné camarade.

A GUILLAUME GUIZOT

Paris, mardi 18, 10 ou 20 juin 1834 Je commence par votre fin, mon cher Guillaume : Roiuie et Noir s'appelle ainsi parce qu'il devrait s'appeler autrement.

Pour l'autre question, referai-je mon mémoire? Vous êtes si aimable que j'en passerai par où il vous plaira. M. Guizot, dites-vous, me marquerait mes fautes? Ce serait double profit, et je ferais le travail pour obtenir les corrections. Ne croyez point que j'aie hésité par

Ci C.OUlŒSlMiMiAM.i;

loiulresso palc'i'uelle. Je sais trop (jue luuii pauvre lmifant est boiteux; mais si j'ai bien compris les objections, il faudrait lui casser l'autre jambe. Je vous faii, je vous jure, ma confession en toute bonne foi. Je l'ai relu et trouvé ennuyeux; je tournais les pages par volonté, non \)i\v attrait. Le plan seul cr-t Imn. le reste est de cette médiocrité bonnète qui nie déplaît dans les autres et que je déteste en moi. Sauf quelques pbrases et une ou deux pages entières où le diable m'a poussé, la verve manque; il n'y a pas d'entrain, l'œuvre n'est pas vivante; les idées n'intéressent point, l'expression n'est pas frappante. On dit : « Bien, régulier, convenable, bon devoir, passons à un autre ». Voilà mon impression sincère. Jugez si j'ai envie de le corriger à rebours. Je le trouve terne, ordinaire, monotone, et l'on me dit qu'il est brutal, rempli de singularités, de paradoxes, d'idées choquantes, qu'il faut l'adoucir, le tempérer, changer les couleurs en nuances. Cela est vrai, peut-être. J'ai eu si souvent tort que je n'ose plus me donner raison ; mais je sens ainsi ; vous savez comme on est maladroit quand on va contre son sens intime. Imaginez un pauvre animal qui se brosserait lui-même à rebrousse-poils.

- About achève son Voyage en Grèce, ce sera très joli. Prévost, que vous avez connu au collège, vient de publier une Revue de l'histoire nniverseUe, excellent livre, d'un beau style quoique un peu noble, très modéré, très bien composé et éloquent.

Nous sommes donc en guerre sur Bevle'.* Eh bien,

faisons un linilt'. Kii voici les coiRlitions, diles-nioi si elles vous (i('|tlaisent : je vous accorde qu'on écrit pour être compris. M'accordez-vous qu'on écrit pour faire une belle chose? — Maintenant lequel des deux buts est le principal? C'est le second, selon moi. Avant tout la beauté; aussitôt après, la clarté. Que l'artiste tâche d'avoir les deux mérites; mais s'il faut sacrifier l'un, que ce ne soit pas la beauté; il vaut mieux bien faire qu'être populaire. La statue parfaite, enfermée dans l'ateliei', est préférable à la statue ordinaire exposée au grand jour. Vous direz (pie je ne donne pas mes preuves; c'est que telle est la définition même de l'art.

Mais peut-être j'invente un cas impossible? Non, car vingt exemples prouvent qu'il faut souvent choisir entre la beauté et la clarté. D'abord certains sentiments sont si élevés ou si singuliers qu'ils sont fort difficiles à entendre et ([ue des hommes même supérieurs doivent au préalable les étudier longtemps. Il y avait bien des gens d'esprit au wnr* siècle : Voltaire, Montesquieu, par exemple. Qui d'eux a compris Hanilet? De nos jours, on l'a beaucoup loué. Si vous avez lu la critique de Gœthe {Williem Meisler), vous savez combien peu de ces louanges ont été intelligentes. Il n'y a pas de meilleurs dessinateurs que Léonard et Raphaël. Saisit-on du premier coup d'œil la divine beauté des Madones, par exemple de la Belle Jardinière ou du Jésus de la Cène, etc.? Je conclus que certaines œuvres, soit par leur forme propre, soit par la nature de leur sujet, sont

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