‹ Sa vie et sa correspondanceChapitre 33 sur 141 · Voir [1. 11. leltiv du \i mai · texte numérisé non relu

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et de Beyle sont des hommes réels. Toute ma théorie s'arrête là ; je ne puis que dire à mon adversaire : avez-vous la sensation en question, quand les conditions en question sont réunies? S'il me dit non, je n'ai qu'à me taire. Nos imaginations soni fabriquées diversement; je vois rouge, il voit hleu, et voilà la discussion tuiie.

La Beauté dans un objet est la propriété de faire naître en nous cette sensation agréable très élevée et très noble, indépendante de toute vue intéressée, et qui est la simple augmentation de notre action pensante. Mais les cerveaux étant différents, la même sensation a pour les différents cerveaux des causes différentes. 11 faut des métaphores furieuses à un Hébieu ou à un Arabe, de longs discours à un Grec, etc. On ne peut faire qu'une chose : donner la formule de son goût, c'est-à-dire exprimer la condition nécessaire et suffisante de son plaisir. Vous avez la mienne, dites-moi la vôtre, et là-dessus serrons-nous la main.

A EDOUARD DE SUCKAU

Eaux-Boiiiies ', lô août 1854

....J'ai quitté Saint-Sauveur qui ne me guérissait

point, et je suis aux Eaux-Bonnes, qui sont aussi efti-

1. Pendant ce premier séjour aux Pyrénées, M. Taine écrivait à sa mère et à ses sœurs de louâmes lettres de descriptions. Nous n'avons pas cru devoir les publier parce qui! on a exirait luimême la substance pour son Voyage aux Pyrénées.

Cîices que Saiiit-Sauvciir. M. (luéncui do Miissy y est et Mie dit du jiial de la Philosophie, je lui dis du mal de la Médecine. Cet échange de compliments me fait passer une heure tous les trois jours. Le reste du temps, je regarde tomher la pluie, je fais la guerre aux mouches, mes persécutrices, je lis Faust et un manuel dt; Botani(|ue; je n'ai le courage de rien écrire. A propos, songe que lu me dois deux lettres, la réponse à celle-ci d'ahord, puis la réponse à une autre épilre, que vous avez reçue à Dijon, monsieur, et que vous avez traitée avec un mépris digue d'un ministre ou d'un hachelier en droit. Quelle différence avec nos anciens havardages! Il y a trois ans, je t'aurais déjà écrit six fois depuis que je suis aux Eaux, et toi de même. A lÉcole, je n'avais pas assez des devoirs, de mon travail particulier, de ma cori'espondance, de nos conversations, il me fallait un journal. Aujourd'hui je me passe d'écrire, de causer, de penser, presque sans regret. Je suis un champ stérile, où rien ne veut plus pousser.

Donne-moi des nouvelles de Prévost. Sa résolution est inexplicahle, et je le lui ai dit; mais c'est le contrarier que de toucher cette question. Il ne faut pas chercher à le convertir, mais à le comprendre. Ce n'est pas une aisance qu'il a en vue; avec M. X... et 1800 ou 2000 francs d'appointements, il sera plus gêné qu'ici où il a ses meubles, et où l'on n'a pas de représentation; ce n'est pas espérance d'arriver vite et haut dans le métier : il dit qu'il est mal noté au ministère, et doit sentir que sa nature électrique va blesser tous

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les escargots inquisiteurs et administrateurs de province. Ce n'est pas le changement d'occupations : faire une classe selon un programme, sous une surveillance, agir en maitie d'éludés poui- obtenir des devoirs et le silence, c'est plus désagréable que donner des leçons libres à des enfants polis. J'ai beau chercher, admettre même la supposition que tu suggérais, je ne vois pas en quoi le séjour de province lui serait utile. En tout cas, si le sieur Lesieur lui a l'ait réponse, écris-le moi. T'ai-je dit que je suis aussi l'un des garçons de la maison Hachette? Je lui ferai trois cents pages sur les Pyrénées. Je prends des notes, et parmi les brouillards de novembre, j'aurai le plaisir de me rappeler le soleil et la couleur des montagnes. J'ai eu vraiment du plaisir pendant les beaux jours ; mais il pleut souvent, et une conversation intime avec votre chaise et votre table est la seule ressource qui vous reste. Saint-Sauveur était plus sauvage. Bonnes est civilisée horriblement, on n'y rencontre que femmes bien mises, chevaux, valets, gentlemen, mendiants et musiciens ambulants. 11 y a 200 maisons et 200 auberges ou hôtels, alignés avec des files de fenêtres d'une régularité désespérante; on sent partout l'odeur de la broche, et l'on n'entend que le son des pianos. Sur ce dernier point je me résigne; je suis puni par où j'ai fait souffrir les autres. — Si tu vois nos amis d'École pour l'agrégation, serre-leur la main, et écris-moi un paquet de nouvelles; souvienstoi que je suis seul, muet, nun guéri, non guérissable, et aie pitié de ton vieux Cac.

A M. CORNÉ LIS DK WlIT

l'iiiis, '.1 oclolir(,' iSJi

l'iusc, riiilcnlioii ilc la prrsciitc Est pour s'informer de la santé.

La j()li(! cliose (|ue la poésie, qui me permet de te fair(! des compliments et de t'appeler Rose! Pour ma question, cher ami, elle est très sincère; depuis que je suis malade, j'imagine que tout le monde l'est ou doit l'être, et quand quelqu'un parle haut, j'ai toujours envie de lui demander grâce pour son gosier. Le mien va Kiieux, et si j'en crois les médecins, race peu croyable, il ira mieux encore dans un mois, les eaux n'agissant qu'à distance. Pendant que lu pâturais en plein bonheur de iNormandie, j'ai mené la vie d'une chèvre pythagoricienne. Je suis devenu l'animal le plus muet et le plus grimpant des Pyrénées. J'ai vu des rocs rouges, gris, noirs, jaunes, en profusion; je me suis trouvé l'ami des lézards et des chèvres; j'ai fait des études sur les cochons roses et noirs. 0 heureuses bétes. Épicuriens à quatre pattes, que votre béatitude insouciante fait honte à l'homme, et que je suis de l'avis de l'oie de Montaigne, lorsqu'elle prétend être le but de la création! De toutes ces liaisons et pérégrinations va naître un petit livre qu'Hachette me demande sur les Pyrénées. Je referai le voyage de souvenir, et j'aurai encore plus de plaisir à celui-ci qu'à l'autre.

Ouand reviens-tu? 11 me semble avoir écrit en août

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une petite lettre à Guillaume, mais il voyageai't sans doute en Bretagne et ne m'a pas répondu, de sorte que, depuis trois mois, je suis sans nouvelles de toi. A ton retour, j'irai te serrer la main, et demander à M. Guizol les conseils et les corrections que Guillaume m'a fait espérer. Je vais rhabiller mon pauvre enfant tombé et le redresser tant bien que mal. Souhaite au fils un destin plus heureux, et conserve au père ta vieille amitié de collège. C'est ce que je puis demander de mieux pour lui.

A MADAME LETORSAY

Paris, octobre 18o4

Je fais des descriptions, des dialogues, des contes bleus, des légendes fantastiques, pyrénéennes, diaboliques pour mon livre d'Hachette'. Il me semble que mon esprit est habillé en masque, quelquefois le déguisement est amusant, le plus souvent il fait mal à la tête; je reste enfermé dans ma chambre, assez mal guéri, ne travaillant guère.

Que mon voyage me semble beau de souvenir I II en est ainsi de toutes choses, c'est le lointain qui les rend agréables; elles ne plaisent que dans l'avenir ou dans le passé. Présentes elles ennuient, il faut ne pas les avoir pour les désirer. Je vois toujours la vie avec les

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